17 juin 2002, gouvernement Raffarin 2 :
Me Noëlle Lenoir, avocate d'affaires (cabinets anglo-saxons), spécialiste de bioéthique, devient ministre des affaires européennes (alors que, notedt, Nicole Fontaine, ancienne présidente du Parlement européen est nommée ministre déléguée à l'Industrie, cqfd ...).

Juriste de formation et spécialiste reconnue des questions de bioéthique, Noëlle Lenoir, 54 ans, était jusqu'ici généralement perçue comme une femme pouvant être classée à gauche.
Administrateur principal du Sénat de 1972 à 1982, elle est, de 1982 à 1984, directeur de la réglementation de la Commission nationale de l'informatique et des libertés.
Maître de requêtes au Conseil d'Etat depuis 1984, elle est directrice de cabinet de Pierre Arpaillange, ministre (socialiste) de la justice, de 1988 à 1990.

Elle est ensuite nommée - sur proposition d'Henri Emmanuelli (PS), alors président de l'Assemblée nationale - membre du Conseil constitutionnel, où elle fut la première femme à sièger, de 1992 à 2001.
Dans ce cadre, elle avait été conduite à préparer, en 1999, sous la présidence de Roland Dumas, le rapport qui a servi de base à la discussion sur la conformité à la Constitution de la partie du traité de Rome créant la Cour pénale internationale.
Ce rapport proposait notamment une interprétation de l'article 68 de la Constitution allant dans le sens d'une immunité pénale accordée au président de la République dans l'exercice de ses fonctions.

Parallèlement à cette carrière, Mme Lenoir n'a cessé, dès la fin des années 1980, de se passionner pour la problématique émergente de la bioéthique, dont elle est aujourd'hui l'un des experts reconnus à l'échelon international. En 1990, Michel Rocard, alors Premier ministre, l'avait chargée d'une mission d'information sur les questions éthiques concernant la procréation médicale assistée, la biologie et la génétique, qui avait conduit, en juin 1991, à la publication d'un important rapport à la veille du vote des lois de bioéthique aujourd'hui toujours en vigueur.

Présidente du groupe de conseillers pour l'éthique des biotechnologies auprès de l'Unesco (1993-1998), elle a, à partir de cette date, piloté le groupe des conseillers pour l'éthique de la biotechnologie de la Commission européenne. Elle avait abandonné ce poste, il y a quelques mois, pour ne pas s'exposer au risque de conflit d'intérêt. Inscrite depuis un an comme avocate au barreau de Paris, Mme Lenoir, sans doute déçue de ne pas avoir été sollicitée par l'équipe Jospin, avait alors rejoint le cabinet d'avocats international Herbert-Smith.
Jean-Yves Nau, LE MONDE | 18.06.02 | 13h11, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 19.06.02

-----

Pourquoi Chirac s'est entiché de Lenoir
Les coulisses de la nomination d'une ministre réputée opportuniste.

La gauche avait accusé l'ancienne membre du Conseil constitutionnel d'avoir «trahi» les siens. Et de ne devoir sa désignation qu'à un «service rendu» à Chirac: l'obtention de son immunité.

«Traître», «vendue», «récompensée». La nomination de Noëlle Lenoir comme ministre déléguée aux Affaires européennes du gouvernement Raffarin II avait déclenché une belle polémique. Sur sa personne et sur les conditions de sa promotion. La gauche avait accusé l'ancienne membre du Conseil constitutionnel d'avoir «trahi» les siens. Et de ne devoir sa désignation comme ministre qu'à un «service rendu» à Chirac lui-même : l'obtention de son immunité. En plein débat sur une éventuelle amnistie des délits politico-financiers, le cas Lenoir nourrit le soupçon. Mais l'histoire de sa nomination est plus subtile, qui mêle ambition et calcul politique.

Nommée en 1992 par Henri Emmanuelli au Conseil constitutionnel, Noëlle Lenoir rapporte, le 22 janvier 1999, un texte sur la Cour pénale internationale. Les sages, alors présidés par Roland Dumas, en profi tent pour livrer une nouvelle interprétation de l'article 68 de la Constitution. En substance, ils affirment que, durant son mandat, le chef de l'Etat n'a de comptes à rendre que devant la Haute Cour. En devenant ministre, Noëlle Lenoir aurait été remerciée de son action. Apparemment imperméable à cette «bronca», l'intéressée, 54 ans, avait choisi de ne pas répondre. Laissant faire son ministre de tutelle Dominique de Villepin, qui a dénoncé «la basse critique». Elle préfère le mépris à l'affrontement. Et précise juste à Libération qu'elle «n'est pas en déphasage avec les choix du gouvernement».

Lubie.
«Elle est alternativement de droite et de gauche, répond à sa place un de ses amis. C'est surtout une femme de pouvoir». Et d'ambition. Dix-huit mois avant d'arriver au terme de son mandat de membre de Conseil constitutionnel programmé en 2001, elle s'inquiète de son avenir. Le conseil est dans la tourmente politico-judiciaire après son avis du 22 janvier. Se sachant brillante et encore jeune, elle cherche un poste à sa mesure. Sans lui fermer les portes, les socialistes ne lui en ouvrent pas. «Un coup de Schrameck», selon un de ses proches. Noëlle Lenoir entretient des relations orageuses avec le directeur de cabinet de Jospin à Matignon. Ils se sont connus et «détestés» rue Montpensier. Elle était l'un des neuf sages, tandis qu'il était «le dixième», secrétaire général de l'honorable maison.

C'est dans ces mêmes salons du Palais-Royal qu'elle se prend d'amitié avec Pierre Mazeaud. L'ex-député RPR a vingt ans de plus qu'elle, un humour ravageur, une expérience irremplaçable. Il la calme, la pondère, l'encourage. Un dessin de Plantu, croqué le 1er avril 1999, que conserve le gaulliste dans son bureau, résume parfaitement leur relation. Sous l'oeil bienveillant du couple Chirac-Jospin, une Noëlle Lenoir éructe : «Je te dis que c'est bien le conseil». Un Pierre Mazeaud vociférant lui répond : «Mais bordel je te dis que c'est bien le Conseil constitutionnel !» Le gaulliste lui fait rencontrer Chirac. Durant la période de cohabitation, le Président s'ennuie. Il cherche des sujets sur lesquels intervenir. Pourquoi pas la bioéthique ? Ça fait moderne et sérieux. Spécialiste du sujet ­ elle a commis un rapport remarqué pour le compte de Michel Rocard en 1990 ­, Noëlle Lenoir devient alors plume du Président. Mais ça ne nourrit pas sa femme. Chirac plaide auprès des autorités européennes pour la création d'un poste de conseiller en bioéthique. Pour des raisons de susceptibilité entre pays membres, l'affaire ne se fait pas. Noëlle Lenoir envisage alors une reconversion dans la diplomatie. Nouvel échec. Cette fois, de son propre fait : «Pour elle, c'était l'ambassade de Londres ou rien», raconte un ami qui s'amuse «des prétentions de cette enfant gâtée». Nouvelle lubie : l'audiovisuel. Hervé Bourges quitte la présidence du CSA. Il lui faut un remplaçant. Dominique Baudis est contacté par l'Elysée, mais l'ex-maire de Toulouse est partant pour l'ambassade de Madrid. Lenoir fait acte de candidature. Pas de pot : Baudis se ravise et reste en France.

Certitude.
Arrivée au bout de son mandat au Palais-Royal en mars 2001, elle se retrouve, bon gré mal gré, avocate d'affaires dans un cabinet britannique et donne des cours de droit dans des universités anglaises et américaines. C'est en recevant, le 17 juin, un titre de docteur honoris causa à Londres qu'elle apprend sa nomination de ministre. Une confirmation en fait. Le vendredi 14 juin au soir ­ 48 heures avant le second tour des législatives ­, Jean-Pierre Raffarin l'avait reçue à Matignon. Ils avaient discuté de l'Europe, l'air de rien. Deux jours plus tard, Jacques Chirac lui téléphone. Il lui annonce sa promotion. Elle accepte aussitôt. Certaine d'être à sa place, persuadée de réussir.
Libération, Par Didier HASSOUX, mercredi 10 juillet 2002, p. 12

Retour Première page