(Janvier 2001) Tony Blair est contraint de se séparer de Peter Mandelson
Un portrait

Accusé d'avoir menti, Peter Mandelson, ministre de l'Irlande du Nord et proche du premier ministre britannique, Tony Blair, a été contraint de démissionner pour avoir facilité l'obtention d'un passeport anglais à un milliardaire indien. John Reid, catholique écossais a été nommé en remplacement.

Dure, très dure journée, mercredi 24 janvier, pour Tony Blair et son gouvernement. Pour la seconde fois en à peine vingt-cinq mois, le premier ministre britannique a été contraint de se séparer de son ministre favori – qui est aussi son confident, son lieutenant, un de ses amis les plus proches et son éminence grise.
Peter Mandelson, ministre controversé des affaires nord-irlandaises, a encore été pris la main dans le sac en flagrant délit de mensonge. A 13 h 30, ce mercredi, le jeune et brillant tacticien de quarante-sept ans, architecte en chef de la modernisation travailliste, grand maître de la communication et de la manipulation médiatique, a dû présenter sa démission au premier ministre. Il a été remplacé par un catholique écossais, John Reid.

A supposer qu'il en ait le désir, nul n'imagine que Peter Mandelson puisse se rétablir encore une fois sur la scène politique britannique. Mais, à peu de choses près, la même scène avec les mêmes personnages s'était déjà jouée devant le pays, le 23 décembre 1998, lorsque le député de Hartlepool – qui avait "oublié" de déclarer un prêt de 3,5 millions de francs avancé par un collègue ministre richissime – avait déjà dû abandonner son maroquin de l'industrie et du commerce.
Dix petits mois de traversée du désert plus tard, Tony Blair, au grand dam de l'opposition, des médias et de toute l'aile gauche de son parti – qui n'a jamais supporté l'artisan du grand tournant à droite de la formation –, l'avait rappelé pour lui offrir un des postes les plus difficiles et les plus en vue du gouvernement, le ministère de l'Irlande du Nord et la gestion d'un processus de paix aujourd'hui languissant.

M. Blair a qualifié de "tragédie" cette démission qui trouve sa source en 1998. Cette année-là, un richissime industriel indien, Srichand Hindouja, patriarche d'un empire familial évalué à 22 milliards de francs, demande à Peter Mandelson, alors ministre sans portefeuille chargé du fameux et calamiteux Dôme du millénaire à Greenwich, de lui donner un coup de main pour obtenir la nationalité britannique. On la lui a déjà refusée en 1990.
Mais les frères Hindouja – aujourd'hui poursuivis en Inde dans une affaire de corruption liée à une énorme contrat d'armement – ont offert 11 millions de francs pour financer une des attractions du Dôme, intitulée "La Foi". Peter Mandelson passe donc obligeamment un coup de fil au secrétaire d'Etat concerné. Srichand Hindouja – qui finançait plutôt naguère les conservateurs mais qui reçoit désormais chez lui les puissants néotravaillistes (le premier ministre et sa famille inclus, en 1999) – obtiendra son passeport britannique l'année suivante. Indûment ? L'enquête publique ordonnée mercredi par M. Blair, qui, lui-même et "au vu des informations dont il dispose" ne le croit pas, devra l'établir.

SUCCESSION DE MENSONGES
Pour l'heure, ce n'est pas son intervention proprement dite qui a précipité la nouvelle chute de M. Mandelson. "Je n'ai fait que demander au ministre concerné si M. Hindouja pouvait déposer une nouvelle demande", affirme l'intéressé.
Le plus grave est qu'il a menti. Menti aux journalistes de l'hebdomadaire de centre gauche The Observer, qui l'ont interrogé à la veille du week-end et auxquels il a fait dire qu'il ne s'était pas occupé personnellement de cette affaire.
Menti au porte-parole officiel du premier ministre, le tout-puissant Alastair Campbell, qui s'est décrédibilisé en répétant dimanche et lundi à la presse ce que lui avait assuré "l'ami Peter". Et puis, ce qui est encore plus grave, M. Mandelson a indirectement menti au Parlement puisque le ministre de la culture, Chris Smith, avait répété lundi aux députés les affirmations erronées de son collègue.
Mardi, la mémoire est revenue à Peter Mandelson. Il s'est excusé de la "confusion" mais il était trop tard. La presse – qui n'a jamais porté dans son cœur celui qui savait si bien la manipuler – faisait ses gros titres mercredi matin sur "le ministre menteur". Et presque tous les tabloïds ont réclamé avec plus ou moins de vigueur sa démission immédiate.

Ce qui est fait et, cette fois, probablement sans retour.
Celui qu'on appellait jadis "le prince des ténèbres" souhaite désormais "mener une vie plus normale". La voix par moments cassée par l'émotion, Tony Blair, mâchoires crispées, a rendu mercredi, aux Communes, un vibrant et chaleureux hommage à son ami, "plus grand que beaucoup de ses critiques".
William Hague, le chef de l'opposition conservatrice, ne s'est pas montré tendre. "Vous êtes le premier chef du gouvernement à avoir été contraint de renvoyer deux fois un même ministre pour le même délit", a-t-il martelé. "Cette monumentale erreur de jugement démontre une nouvelle fois l'insondable arrogance avec laquelle vous exercez votre pouvoir."
Patrice Claude, Le Monde, 25 janvier 2001, p. 3.

------

(Janvier 2003) Portrait, Peter Mandelson, 48 ans, missionnaire du «blairisme»
Dégauchisseur

Peter Mandelson en 9 dates

Octobre 1954 Naissance à Londres.
1983 Documentariste pour la chaîne privée LWT.
1985 Intègre le staff du Parti travailliste.
1994 Choisit Tony Blair contre Gordon Brown à l'élection du leader du Labour.
1996 Publie «The Blair revolution».
1997 Directeur de campagne du Labour.
1998 Secrétaire d'Etat au commerce et à l'Industrie.
1999 Secrétaire d'Etat à l'Irlande du Nord.
2001 Contraint de démissionner du gouvernement pour la deuxième fois. Président du think tank Policy Network.

-----

(Janvier 2003) Il était il y a quelques jours de passage à Paris. Peter Mandelson y a ses habitudes, ses rendez-vous, ses réjouissances. Ce cerveau politique d'outre-Manche a profité d'un colloque pour dire toute l'influence de la Grande-Bretagne auprès des Américains dans la crise irakienne. Il n'a pas parlé de «vieille Europe» comme un faucon américain. Mais il a tout du commis voyageur du «blairisme», foulant de ses souliers vernis les cendres de la social-démocratie européenne. Parfois, il visite ses cousins socialistes français. Ils n'échangent pas que des gracieusetés. «Pour lui, on est les socialistes les plus archaïques», sourit l'ancien ministre Pierre Moscovici. La défaite de Jospin n'a fait que conforter ses inflexibles opinions. Il ne l'aimait pas, ne s'en cachait pas. Et doit rire sous cape de voir le PS s'accrocher à la thèse de l'accident.

Il reçoit dans ses bureaux du Parlement à Londres, en face de Big Ben. Dehors, les chasseurs de renards manifestent avec leur épouse en fourrure. Dedans, Tony Blair s'apprête à rendre compte d'une rencontre au sommet de l'Europe. L'Angleterre... Elle a affublé Peter Mandelson, officiellement simple député, de plusieurs surnoms : «Prince des ténèbres» est le plus célèbre, mélange de défiance et de déférence pour l'alchimiste politique. Le genre sans gants, sans apprêts idéologiques : «Je suis flexible sur les moyens, pas sur les buts. L'idéologie est moins importante que les valeurs.» Cet homme distingué jusqu'au bout des ongles a le vernis des gens chic que le prince Charles invite à son anniversaire, mais pas celui de la politique. Pas de ces belles postures qui se révèlent impostures. Un sourire courtois qui laisse entrevoir qu'il pourrait perdre son calme. Trop sûr de lui pour éprouver le besoin de mentir.

Il s'est forgé au cours des années Thatcher. Il a détesté être du camp des perdants. En 1979, après la défaite, la direction du Parti travailliste a basculé à gauche. «Le parti était tenu par des activistes. Il était en train de mourir, il n'était plus représentatif. Nous devions moderniser sa manière de penser», dit-il. Mandelson est un casseur de gauchistes (il en a une définition très large). Ce qui lui assure de solides inimitiés à vie : «Au cours des années 80-90, je me suis fait beaucoup d'ennemis, opposés au changement dans le parti. C'est la vieille gauche, la vieille génération, très liée aux syndicats.» Cet homme que la France classerait à droite plonge pourtant ses racines dans la terre travailliste. Peter Mandelson est le petit-fils d'Herbert Morrison, ministre Labour de premier plan dans les années 40. Sa mère ainsi que son père, qui dirigeait le Jewish Chronicle, journal juif communautaire, étaient d'actifs militants. «Le Labour est comme une extension de ma famille. Mes parents étaient très liés à ses leaders. Ils m'ont emmené vers lui, comme ils m'auraient emmené à l'église. Mais ils m'ont laissé trouver ma voie.» Jeune aux confins des utopiques années 70, il est déjà vieux, incapable de tentative d'évasion. «Je me suis senti du courant social-démocrate.» Ce sera son seul emprunt au bréviaire de la gauche, un mot que ne prononcerait même pas Tony Blair né, lui, loin du sérail, dans une famille conservatrice.

Toute doctrine a quelque chose de terrifiant pour cet esprit britannique. On attribue au fameux grand-père cette phrase : «Le socialisme, c'est le programme travailliste.» Soit, une pâte à modeler. Peter Mandelson s'inscrit dans la tradition rassembleuse de ce vieux monsieur qu'il visitait le dimanche en famille, se fait l'apôtre d'un libéralisme qui s'accorde quelques services publics. «Je défends un parti national qui n'est ni défini par un lieu, ni par une classe sociale, lié aux syndicats mais pas contrôlé par eux. C'est le Labour que mon grand-père bâtissait.» Lui faisant renifler au berceau les odeurs de la cuisine politique.

Celle du soufre le précède aujourd'hui. Il a émergé comme directeur de la communication pendant les élections de 1987. «J'étais déterminé, sans compromis. Nous n'avions pas le choix.» «Mister Evil» (le Diable), sifflait-on dans les rangs travaillistes. Il a dirigé ensuite la campagne de 1997, la bonne, Sainte-Alliance du savoir-faire médiatique (le sien) et d'un fringant et oecuménique candidat (Blair). On l'appelle alors «l'Architecte». Il a écrit le livre-programme The Blair Revolution, bâti sur une série de portraits de gens ordinaires et de leurs problèmes. «Mandelson s'est défini contre le gauchisme, pas contre la classe ouvrière», note le chercheur John Crumley, de l'Unesco. Mais il est surtout le ciseleur d'images, au burin tranchant. Mandelson était devenu le point de passage obligé entre les médias et le parti, manipulateur d'une presse il est vrai majoritairement de droite et plus violente qu'en France, visiteur régulier des armées communicantes du président Bill Clinton, dont il a appris le sens de la mise en scène. «J'ai toujours les cicatrices de Peter», raconte John Sopel, de la BBC.

Mais il se rêve homme politique, pas maître en communication. Deux fois, il a été ministre : de l'Industrie, puis de l'Ir lande du Nord. Deux fois, il a dû démissionner. L'aile gauche s'est réjouie de voir Sa Majesté Mandelson se prendre les pieds dans le tapis de ses ambitions. Il aura suffi d'une envie de grandeur ­ soit une maison au-dessus de ses moyens à Notting Hill, payée après emprunt à un ami millionnaire ­ ou d'une histoire de passe-droit en faveur d'un milliardaire indien, pour qu'il se retire. Pas de corruption à grande échelle. Mais du monde au coin du bois. «Quand on a tant d'ennemis, faut être prudent. Lui, quand il trouve que quelqu'un est con, il le lui dit et le répète à tout le monde», note un observateur. Il est sans filtre. Comme ce jour où il arrive au mariage d'un ami. Il est alors ministre de l'Irlande du Nord. La Jaguar aux vitres pare-balles s'avance. En sortent des gardes du corps en forme d'armoires à glace qui ouvrent la portière. Dans la voiture, le ministre, son compagnon et entre eux le chien Bobby, nom de plume du maître lorsqu'il écrivait pour Blair. Mais Peter Mandelson, prince au pays des tabloïds, ne parle pas de sa vie privée : «Je préfère être français sur ce sujet.»

C'est peut-être le seul. Car cet acharné ne rentre dans aucune de nos cases. Un croisement Fabius-Sarkozy n'y suffirait pas. La contagion blairiste dont il a la charge n'est pas au point mort : sur la sécurité, les socialistes français préfèrent dire qu'ils se «blairisent», plutôt que d'avoir l'air de faire du Sarkozy. Mais le propagateur est à la peine. Il est l'élu de Hartlepool, ancienne contrée minière au nord de Londres. Paysage à la Ken Loach, qu'il n'aime pas : «La politique en Angleterre n'est pas comme dans ses films.» Il refuse ce mot de «victime», qui ferait passer les mutations économiques pour le Mal absolu. Il est très actif au sein de Policy Network, fondation qu'il préside, qui publie des revues, et des contributions diverses signées de sociaux-démocrates européens. Il a pour l'heure échoué à devenir homme de gouvernement, plus doué pour sculpter l'image des autres que la sienne. Vivante peinture de l'inavouable mutation socialiste.
Libération, Par Judith PERRIGNON, lundi 27 janvier 2003, p. 40

Retour Première page