Accusé d'avoir menti, Peter Mandelson, ministre de l'Irlande du Nord et proche du premier ministre britannique, Tony Blair, a été contraint de démissionner pour avoir facilité l'obtention d'un passeport anglais à un milliardaire indien. John Reid, catholique écossais a été nommé en remplacement.
Dure, très dure journée, mercredi 24 janvier, pour Tony Blair et son gouvernement. Pour la seconde fois en à peine vingt-cinq mois, le premier ministre britannique a été contraint de se séparer de son ministre favori – qui est aussi son confident, son lieutenant, un de ses amis les plus proches et son éminence grise.
A supposer qu'il en ait le désir, nul n'imagine que Peter Mandelson puisse se rétablir encore une fois sur la scène politique britannique. Mais, à peu de choses près, la même scène avec les mêmes personnages s'était déjà jouée devant le pays, le 23 décembre 1998, lorsque le député de Hartlepool – qui avait "oublié" de déclarer un prêt de 3,5 millions de francs avancé par un collègue ministre richissime – avait déjà dû abandonner son maroquin de l'industrie et du commerce.
M. Blair a qualifié de "tragédie" cette démission qui trouve sa source en 1998. Cette année-là, un richissime industriel indien, Srichand Hindouja, patriarche d'un empire familial évalué à 22 milliards de francs, demande à Peter Mandelson, alors ministre sans portefeuille chargé du fameux et calamiteux Dôme du millénaire à Greenwich, de lui donner un coup de main pour obtenir la nationalité britannique. On la lui a déjà refusée en 1990.
SUCCESSION DE MENSONGES
Ce qui est fait et, cette fois, probablement sans retour.
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(Janvier 2003) Portrait,
Peter Mandelson, 48 ans, missionnaire du «blairisme»
Peter Mandelson
en 9 dates
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(Janvier 2003)
Il était il y a quelques jours de passage à Paris. Peter Mandelson y a ses habitudes, ses rendez-vous, ses réjouissances. Ce cerveau politique d'outre-Manche a profité d'un colloque pour dire toute l'influence de la Grande-Bretagne auprès des Américains dans la crise irakienne. Il n'a pas parlé de «vieille Europe» comme un faucon américain. Mais il a tout du commis voyageur du «blairisme», foulant de ses souliers vernis les cendres de la social-démocratie européenne. Parfois, il visite ses cousins socialistes français. Ils n'échangent pas que des gracieusetés. «Pour lui, on est les socialistes les plus archaïques», sourit l'ancien ministre Pierre Moscovici. La défaite de Jospin n'a fait que conforter ses inflexibles opinions. Il ne l'aimait pas, ne s'en cachait pas. Et doit rire sous cape de voir le PS s'accrocher à la thèse de l'accident.
Un portrait
Peter Mandelson, ministre controversé des affaires nord-irlandaises, a encore été pris la main dans le sac en flagrant délit de mensonge. A 13 h 30, ce mercredi, le jeune et brillant tacticien de quarante-sept ans, architecte en chef de la modernisation travailliste, grand maître de la communication et de la manipulation médiatique, a dû présenter sa démission au premier ministre. Il a été remplacé par un catholique écossais, John Reid.
Dix petits mois de traversée du désert plus tard, Tony Blair, au grand dam de l'opposition, des médias et de toute l'aile gauche de son parti – qui n'a jamais supporté l'artisan du grand tournant à droite de la formation –, l'avait rappelé pour lui offrir un des postes les plus difficiles et les plus en vue du gouvernement, le ministère de l'Irlande du Nord et la gestion d'un processus de paix aujourd'hui languissant.
Mais les frères Hindouja – aujourd'hui poursuivis en Inde dans une affaire de corruption liée à une énorme contrat d'armement – ont offert 11 millions de francs pour financer une des attractions du Dôme, intitulée "La Foi". Peter Mandelson passe donc obligeamment un coup de fil au secrétaire d'Etat concerné. Srichand Hindouja – qui finançait plutôt naguère les conservateurs mais qui reçoit désormais chez lui les puissants néotravaillistes (le premier ministre et sa famille inclus, en 1999) – obtiendra son passeport britannique l'année suivante. Indûment ? L'enquête publique ordonnée mercredi par M. Blair, qui, lui-même et "au vu des informations dont il dispose" ne le croit pas, devra l'établir.
Pour l'heure, ce n'est pas son intervention proprement dite qui a précipité la nouvelle chute de M. Mandelson. "Je n'ai fait que demander au ministre concerné si M. Hindouja pouvait déposer une nouvelle demande", affirme l'intéressé.
Le plus grave est qu'il a menti. Menti aux journalistes de l'hebdomadaire de centre gauche The Observer, qui l'ont interrogé à la veille du week-end et auxquels il a fait dire qu'il ne s'était pas occupé personnellement de cette affaire.
Menti au porte-parole officiel du premier ministre, le tout-puissant Alastair Campbell, qui s'est décrédibilisé en répétant dimanche et lundi à la presse ce que lui avait assuré "l'ami Peter". Et puis, ce qui est encore plus grave, M. Mandelson a indirectement menti au Parlement puisque le ministre de la culture, Chris Smith, avait répété lundi aux députés les affirmations erronées de son collègue.
Mardi, la mémoire est revenue à Peter Mandelson. Il s'est excusé de la "confusion" mais il était trop tard. La presse – qui n'a jamais porté dans son cœur celui qui savait si bien la manipuler – faisait ses gros titres mercredi matin sur "le ministre menteur". Et presque tous les tabloïds ont réclamé avec plus ou moins de vigueur sa démission immédiate.
Celui qu'on appellait jadis "le prince des ténèbres" souhaite désormais "mener une vie plus normale". La voix par moments cassée par l'émotion, Tony Blair, mâchoires crispées, a rendu mercredi, aux Communes, un vibrant et chaleureux hommage à son ami, "plus grand que beaucoup de ses critiques".
William Hague, le chef de l'opposition conservatrice, ne s'est pas montré tendre. "Vous êtes le premier chef du gouvernement à avoir été contraint de renvoyer deux fois un même ministre pour le même délit", a-t-il martelé. "Cette monumentale erreur de jugement démontre une nouvelle fois l'insondable arrogance avec laquelle vous exercez votre pouvoir."
Patrice Claude, Le Monde, 25 janvier 2001, p. 3.
Dégauchisseur
1983
Documentariste pour la chaîne privée LWT.
1985
Intègre
le staff
du Parti travailliste.
1994
Choisit Tony Blair contre Gordon Brown à l'élection du leader du Labour.
1996
Publie «The Blair revolution».
1997
Directeur de campagne du Labour.
1998
Secrétaire d'Etat au commerce et à l'Industrie.
1999
Secrétaire d'Etat
à l'Irlande du Nord.
2001
Contraint de démissionner du gouvernement pour la deuxième fois.
Président du think tank Policy Network.
Libération, Par Judith PERRIGNON, lundi 27 janvier 2003, p. 40