(Septembre 2003) Le père caché
(Juin 2001) Détournement de fonds publics ?
Marc Paris a supervisé le tournage à l'Elysée : Entretiens Mitterrand-Elkabbach: «Etait-ce bien légal?»
«Lorsque le Président était mécontent, il partait sans dire au revoir. S'il partait sans dire au revoir, Pilhan et Elkabbach ne nous disaient pas au revoir.»

Le documentaire de Jean-Pierre Elkabbach, François Mitterrand : conversations avec un Président, continue de faire des vagues. Le 30 mai dernier, Libération révélait que ces entretiens font l'objet de droits versés aux enfants de François Mitterrand au motif que ce dernier - pratique inédite à la télévision - est considéré comme coauteur des Conversations... Jacques Pilhan, ancien conseiller en communication du président Mitterrand, a un temps également été considéré comme coauteur mais, pour des raisons mystérieuses, son nom (il est décédé en 1998) ne figure aujourd'hui nulle part. Autres absents qui s'estiment lésés, les réalisateurs des entretiens, Agnès Delarive et Cadys Sosnowski, qui ne sont pas mentionnés en tant que tels au générique. Marc Paris, 50 ans, aujourd'hui fonctionnaire au ministère de la Défense, a été chef du service audiovisuel de l'Elysée de 1984 à 1997. A ce titre, il a supervisé, et a été témoin, des entretiens Mitterrand-Elkabbach filmés entre avril 1993 et juin 1994.

Comment avez-vous été amené à superviser la réalisation des entretiens?
Les trois premiers avaient été tournés dans la bibliothèque de l'Elysée, et sur ceux-là, le service audiovisuel avait juste envoyé deux appelés du contingent afin d'aider la réalisatrice (Agnès Delarive, à l'époque également réalisatrice des émissions de Jean-Pierre Elkabbach, remerciée au bout de trois entretiens, ndlr) pour la lumière. Puis un jour, Jacques Pilhan et Jean-Pierre Elkabbach sont venus dans mon bureau pour me demander si moi et mon équipe étions capables d'assurer ces enregistrements. A partir de ce moment-là, nous avons tourné dans le studio de l'Elysée. L'équipe technique était composée d'appelés.

Quel était le rôle de Jacques Pilhan?
Jacques Pilhan était toujours présent. C'est à lui qu'on remettait les cassettes le lendemain après la postproduction.

Savez-vous qui était à l'origine de ces entretiens?
Pour que Pilhan soit là, soit c'est Pilhan qui a eu l'idée, soit c'est le Président qui a renvoyé Elkabbach vers Jacques Pilhan. Mais de toute façon, Pilhan n'était pas là par hasard, c'est inconcevable.

Comment se passaient les enregistrements?
Dès que le jour était fixé, on commençait à préparer le matériel. Une demi-heure avant que le Président n'arrive, on avait un coup de téléphone pour nous avertir. On mettait alors l'éclairage en place, on installait les micros... Jean-Pierre Elkabbach, Jacques Pilhan et le Président arrivaient. Toujours ensemble. Ensuite, moteur, ça tournait. Quand c'était terminé, le Président partait, point. Lorsqu'il était mécontent, il partait sans dire au revoir. S'il partait sans dire au revoir, Pilhan et Elkabbach ne nous disaient pas au revoir. S'il partait en nous disant au revoir, ils nous disaient au revoir. Une fois, le Président m'a demandé comment Elkabbach se comportait avec nous, et ça l'a un peu irrité d'apprendre qu'il ne nous saluait pas toujours. J'ai même dit au Président qu'Elkabbach ne nous avait même pas donné un porte-clés France Télévision! (Il est devenu président de France Télévision en décembre 1993, ndlr).

Les enregistrements s'arrêtent en juin 1994 à cause de la mauvaise santé de François Mitterrand. Que se passe-t-il alors?
Plus rien pendant six ans. Comme le reste de l'équipe, j'étais tenu au secret. J'en ai de nouveau entendu parler à Pâques 2000 lorsque Jean-Pierre Elkabbach est passé au Vrai Journal de Canal +. Il y a annoncé que les entretiens que nous avions enregistrés passeraient sur France Télévision au mois de mai 2001 en cinq épisodes, et qu'il était le seul dépositaire légal des enregistrements. J'ai alors essayé de le contacter pour savoir s'il envisageait de récompenser au moins les jeunes appelés; je n'ai même pas eu de réponse. Et puis il y a Sosnowski qui a été floué et lésé. Qu'on l'appelle «capteur d'image» (dixit Jean-Pierre Elkabbach, ndlr), je trouve ça un peu gros. Moi, ce n'est pas pareil, je n'ai pas à avoir de rémunération, j'étais au service du président de la République.

Avez-vous tenté autre chose?
A titre personnel, en tant que citoyen, j'ai tenté de me renseigner pour voir si tout cela est légal. A partir du moment où on fait commerce d'un enregistrement qui a été réalisé avec du personnel d'Etat, avec du matériel appartenant à l'Etat, que ce document est vendu et qu'il profite personnellement à des individus, est-ce qu'il n'y a pas un abus de bien social ou un détournement de fonds publics? D'autant que du matériel, des caméras, a été acheté pour l'occasion.

Qui l'a payé?
C'est l'Etat.

Ces entretiens devaient-ils être diffusés?
Le président Mitterrand avait dit quand il est arrivé que tous les documents le concernant seraient destinés aux Archives nationales. C'est ce qu'on a fait pour tous les enregistrements audio, toutes les photos... Et d'un seul coup, on tombe sur un document qui est vendu pour servir un intérêt personnel. ça me bouffe. Mitterrand a assuré une rente à ses héritiers. Est-ce qu'il avait à le faire en tant que président de la République?.
Par ISABELLE ROBERTS, Libération, 8 juin 2001, p. 24

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(Septembre 2003) Le père caché des entretiens Mitterrand-Elkabbach
Cadys Sosnowski vient d'être reconnu par la justice comme réalisateur du documentaire diffusé sur France 2 en 2001.

«Contrefaçon» : c'est pour ce motif que le tribunal de grande instance de Paris a condamné hier Jean-Pierre Elkabbach, Mazarine Pingeot, Gilbert et Jean-Christophe Mitterrand, ainsi que France 2. Ils devront verser, ensemble, 166 000 euros à Cadys Sosnowski, illustre inconnu, aujourd'hui reconnu par la justice comme réalisateur des fameux entretiens entre feu le président de la République et le journaliste d'Europe 1. «M. Sosnowski est coréalisateur de l'oeuvre première constituée par les enregistrements audiovisuels des entretiens entre M. François Mitterrand et M. Jean-Pierre Elkabbach», a tranché le tribunal.

Il aura fallu plus de deux ans à Cadys Sosnowski pour parvenir à faire valoir ses droits. Droits moraux (on reconnaît son travail), mais aussi matériels (il va toucher les droits d'auteur qui lui reviennent).

«Tournage Elysée».
L'affaire débute au moment de la diffusion du documentaire en cinq volets François Mitterrand : conversations avec un président, en mai 2001, sur France 2. Sosnowski fait un référé pour empêcher la très symbolique diffusion du deuxième épisode le 10 mai 2001. Pourquoi ? Au générique du documentaire, il ne figure que sous la rubrique «Tournage Elysée» aux côtés, entre autres, de la maquilleuse... Or, Sosnowski revendique la réalisation de dix-huit des vingt et un entretiens. Le 10 mai, il est débouté, n'ayant pas, selon le juge, apporté la preuve formelle de son travail de réalisateur. Il jure cependant qu'il ne s'arrêtera pas là et saisit, en juillet, le tribunal de grande instance.

Pourquoi une telle persévérance ? C'est ce que l'avocate de Sosnowski, Me Françoise Favaro, explique lors de l'audience en mai (Libération du 7 mai). En mars 1993, indique-t-elle, Sosnowski est appelé par Jacques Pilhan, conseiller en communication de Mitterrand, dont il est un proche, pour réaliser des entretiens entre le Président et Jean-Pierre Elkabbach. Quand Sosnowski prend les manettes, l'équipe technique est composée d'appelés sous la responsabilité de Marc Paris, à l'époque chef du service audiovisuel de l'Elysée. Cadys Sosnowski n'a pas de contrat : toute l'équipe est tenue au secret. Mais il affirme avoir passé un accord oral avec Pilhan, qui lui a promis qu'il ferait le montage et serait rémunéré en droits d'auteur.

C'était compter sans la maladie de Mitterrand, qui provoque l'interruption du tournage à l'été 1994. Les cassettes sont confiées à Pilhan. En 1999, Elkabbach les récupère auprès de Michèle, la veuve de Pilhan, mort en 1998. En concertation avec André Rousselet, l'exécuteur testamentaire de Mitterrand, Elkabbach forme une équipe pour exploiter les dix-huit heures de rushes. C'est la société de production Théophraste, depuis en liquidation judiciaire, qui réalise la mise en forme (ajout d'images tirées de journaux pour remettre les entretiens dans le contexte) et le montage. Ce sont notamment les anciens journalistes de Libération Marie-Eve Chamard et Philippe Kieffer qui se chargent de ce travail.

En 2000, les cassettes sont vendues à Théophraste pour 381 122 euros. Par qui ? Surprise, par quatre personnes qui se présentent comme les «auteurs de l'oeuvre première» (avant le montage) : Jean-Pierre Elkabbach et les héritiers de l'ex-Président (Mazarine Pingeot, Gilbert et Jean-Christophe Mitterrand). Un président auteur de ses propres entretiens ? Et dont les héritiers récoltent les fruits ? Curieux. Surtout quand on sait que le documentaire a été tourné grâce au matériel et aux techniciens payés par l'Etat...

Sosnowski, lui, n'a rien touché. En l'absence de contrat, il lui faut prouver qu'il est bien le réalisateur. Lors de l'audience du mois de mai, son avocate, Me Favaro, s'attache d'abord à prouver sa présence lors du tournage en faisant témoigner Marc Paris, chef du service audiovisuel de l'Elysée, et en fournissant un journal tenu par Sosnowski à l'époque des tournages. Autant de preuves qui font conclure au tribunal «que le demandeur a bien participé à l'ensemble des séances d'enregistrement des entretiens en cause».

Deuxième étape pour Me Favaro : prouver que Cadys Sosnowski était présent sur le tournage en tant que réalisateur, et non comme simple technicien. Là encore le tribunal a retenu ses arguments : «S'il ne s'était agi que d'un travail purement technique, point n'était besoin de recourir à un tiers, le service audiovisuel de la présidence de la République étant parfaitement à même de l'effectuer.» Et la cour de conclure : «S'il est constant que l'idée de la nature et de la forme des interviews revient collectivement au président Mitterrand et à MM. Pilhan et Elkabbach, il n'en demeure pas moins que la mise en oeuvre procède des choix techniques opérés par le demandeur de manière à produire l'ambiance particulière de ces entretiens, choix qui relèvent de son apport créatif.»

«Usurpation».
Elkabbach n'est pas de cet avis. Furieux, il a annoncé hier à Libération vouloir faire appel : «J'étais à l'initiative de ce projet et je pense être le plus à même de dire qui était là et qui faisait quoi. Je n'ai vu M. Sosnowski que deux fois et, en aucun cas, il n'effectuait un travail de réalisateur. C'est une usurpation d'activité.» Beaucoup plus calmes, André Rousselet et France 2 attendent de prendre connaissance des conclusions du tribunal avant de se prononcer sur un éventuel appel. Quant à Cadys Sosnowski, il se disait hier simplement «satisfait [...] ça fait plus de deux ans qu'on me prend pour un fou ou un mythomane, mais, parfois, c'est le pot de terre qui gagne». Avec la somme qu'il doit recevoir, une fois ses frais de justice réglés, il compte créer une association de défense des droits d'auteur.
Libération, Par Isabelle ROBERTS, 18 septembre 2003, p. 27

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