Les Serbes, victimes de l'Histoire ? - (06/04/99)

Le Monde du 6 avril 1999

Les Serbes, victimes de l'Histoire ?

« La guerre, déclarait, en 1955, Selwyn Lloyd, secrétaire au Foreign Office, est devenue un moyen démodé de régler les conflits. » On ne compte pas les guerres qui ont eu lieu depuis lors, faisant des millions de victimes, mais il est vrai que la plupart n'ont rien réglé du tout : songeons à l'Afghanistan ou au continent noir. On aimerait être sûr que les opérations déclenchées contre Slobodan Milosevic seront plus efficaces que celles qui le sont de temps à autre contre son alter ego Saddam Hussein.

L'hypothèse de départ selon laquelle le dictateur de Belgrade s'inclinerait devant la force, comme il y a quatre ans en Bosnie, n'a pas reçu, pour le moment, l'ombre d'une confirmation. Bien au contraire, les frappes de l'OTAN ont soudé le peuple serbe autour de lui. Vuk Draskovic, auteur d'un roman, Le Couteau, d'une incroyable violence sur la vengeance ethnique, était il y a deux ans l'un des principaux opposants à M. Milosevic. Il l'accusait d'avoir cherché à le faire assassiner par ses « SS » et de « jouer sa dernière carte en préparant la guerre au Kosovo ». Il est depuis deux mois son vice-premier ministre. Le prétendant au trône lui-même accuse les alliés de « barbarie génocidaire ».

Ce mot n'a pas été choisi au hasard. Les Serbes sont, à leurs propres yeux, des victimes de l'Histoire. Ils sont confortés dans cette opinion par les raids actuels, contrastant par trop avec l'inaction du monde développé face aux drames kurde, tibétain, soudanais ou rwandais, pour ne pas parler de son total silence, durant un quart de siècle, sur l'agression indonésienne contre le Timor-Oriental. Les Albanais ont eu beau se battre aux côtés de leurs ancêtres pendant la fameuse bataille du Champ des merles qui a sonné, en 1389, le glas de l'empire du tsar Lazare, ils sont devenus depuis longtemps à leurs yeux des ennemis héréditaires.

Au XVe siècle, l'Albanais Skanderbeg, qui avait été élevé chez les Turcs, profita certes de leur défaite, à Nich, devant l'armée hongroise, pour leur fausser compagnie et déclencher la guérilla contre eux.

Mais, s'il mourut invaincu, ses compatriotes se convertirent massivement après lui à l'islam, faisant à l'occasion de belles carrières au service du sultan. Mehmet Ali, fondateur de la dynastie qui allait, de 1805 à 1952, régner sur l'Egypte, était un Albanais.

Il y eut aussi des Serbes pour adopter la religion du Prophète, afin, surtout, d'éviter de payer les lourds impôts infligés aux chrétiens et aux juifs : leurs descendants constituent le gros de cette « nationalité musulmane » dont l'existence a été au cour de la guerre de Bosnie. Mais les Serbes en veulent plus encore aux Albanais, qu'ils accusent, dans une « lettre ouverte à l'opinion française » datant de 1989, d'avoir provoqué, au XVIIIe siècle, un exode « prenant des dimensions de génocide » en vue de « séparer les territoires serbes pour la sécurité des Ottomans ».

Beaucoup de chrétiens étaient restés sur place en optant pour le statut de dhimmis, qui leur permettait, au prix de lourds impôts, de s'administrer eux-mêmes dans des enclaves, les millet, sous l'autorité du clergé, dont le chef suprême était le patriarche de Pec, la « Jérusalem serbe », en plein cour du Kosovo. Ils commencèrent à se révolter au début du XIXe siècle, sous l'effet de la contagion de la Révolution française. Voulant parvenir par étapes à la constitution d'un Etat, ils cherchèrent, à partir de ces enclaves, à constituer des espaces aussi vastes, aussi homogènes que possible : aussi bien est-ce dès 1804 qu'apparaît la sinistre notion de « nettoyage ethnique ».

Vient le temps de l'unité italienne. Les Serbes, autonomes en 1830, indépendants en 1878, se veulent le « Piémont » de tous les Slaves du Sud, ces « Yougoslaves » dont les divers rameaux n'ont guère en commun, et encore, que la langue. Ils y sont encouragés par Paris, à la recherche, selon l'heureuse formule d'André Glucksmann, de « collectivités triées » pour « construire ici et consolider là les jeunes nations héritières des empires décomposés ». Et c'est ainsi que, lorsqu'en 1913, à la fin de la deuxième guerre balkanique, la Turquie doit prendre son parti de l'indépendance de l'Albanie, la Serbie obtient que le Kosovo, berceau de son histoire, lui soit, bien que majoritairement peuplé d'Albanais, rattaché. Ce partage est confirmé en 1920. Mais lorsque Hitler, en 1941, dépèce la Yougoslavie, le Kosovo est réuni à l'Albanie, annexée deux ans plus tôt par Mussolini. Une partie de la population prend le maquis, une autre applaudit à la naissance de la « Grande Albanie ». Les violences et les expulsions qu'elle entraîne ajoutent encore au ressentiment des Serbes.

Ce n'est pas Tito qui va le dissiper. Croate de mère slovène, il redoute l'hégémonisme serbe. S'inspirant du système soviétique, il élève le Kosovo au rang de République autonome au sein de la République fédérée de Serbie. Parallèlement, il essaye de rattacher Bulgarie et Albanie à la Fédération yougoslave. Staline y met son veto, ce qui explique qu'après l'exclusion du maréchal du Kominform, en 1948, Enver Hodja, le dictateur communiste de l'Albanie, se range derrière Moscou. De même ira-t-il s'appuyer sur Mao lorsque Khrouchtchev se rapprochera de Belgrade. Tirana demeurera longtemps la dernière capitale d'Europe à avoir une statue du génial Petit Père des peuples. Mais celle de Skanderbeg, le héros de la révolte du XVe siècle, finira par avoir le pas sur elle. Dans les Balkans, le nationalisme est plus fort que le communisme…

LA CARTE NATIONALISTE

Les Serbes avaient un puissant allié auprès de Tito en la personne de Rankovic, le chef de la police. Ce dernier est limogé, en 1966, pour complot, et la Constitution yougoslave de 1974 donne au Kosovo, comme à la République autonome de Voïvodine, à fort peuplement hongrois, des droits presque égaux à ceux des autres Républiques fédérées, notamment en ce qui concerne la présidence de l'Etat et du parti. Ce n'est pas assez pour les Kosovars, qui réclament, dans des manifestations qui tournent parfois à l'émeute, le statut de « nation constituante » au sein d'une « République yougoslave du Kosovo », et poussent des dizaines de milliers de Serbes à l'exil. En 1986, l'Académie des sciences et des arts de Belgrade rédige un mémorandum qui circule sous le manteau, les accusant de pratiquer le trop fameux « nettoyage ethnique ».

L'année suivante, M. Milosevic, chef du Parti communiste pour la Serbie, se rend à Pristina, où il entend les doléances des Serbes, craignant d'être noyés au milieu des Albanais. Mesurant la popularité qu'il peut s'attirer à jouer la carte nationaliste, il révoque unilatéralement le statut d'autonomie de la République, en même temps que celui de la Voïvodine, et nomme des Serbes aux deux sièges qu'elles détenaient à la direction fédérale. La Yougoslavie aura d'autant moins de chances de survivre à ce coup de force que la chute du mur de Berlin va bientôt entraîner dans toute l'Europe communiste une irrésistible vague de fond démocratique. Or les élections qui vont se dérouler dans les six Républiques fédérées donneront presque partout le pouvoir à des nationalistes. L'éclatement est inévitable. La Yougoslavie n'aura existé qu'aussi longtemps qu'elle aura été soumise, qu'elle fût royale ou communiste, à la dictature.

Mis à part la Slovénie et la Croatie, qui ont tiré leur épingle du jeu, elle n'est plus, comme en 1918, comme en 1945, qu'un champ de ruines, où prospèrent mafias et trafiquants d'armes. Ses peuples finiront-ils par comprendre qu'il n'est pas de salut pour eux hors de l'acceptation mutuelle ? Il faudrait d'abord que chacun, s'arrachant au manichéisme ambiant, prête un peu l'oreille aux griefs de l'autre. On peut craindre que ce ne soit pas demain la veille…

André Fontaine

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