Les criminels de guerre toujours vénérés au Japon
A Koa Kannon, on rend hommage au «Boucher de Nankin».*

Dans le mémorial bouddhiste de Koa Kannon, on trouve derrière les bâtonnets d'encens et les offrandes les photos d'un officier moustachu sanglé dans son uniforme de l'armée impériale et, dans une vitrine, le manteau qu'il portait le jour de sa mort.
Cet homme est l'un des plus grands criminels de guerre japonais : le général Iwane Matsui, commandant en chef lors du massacre de Nankin, en décembre 1937. L'atmosphère pesante, le culte du souvenir évoquent le temple Yasukuni à Tokyo que le Premier ministre Junichiro Koizumi a promis de visiter le 15 août, anniversaire de la fin de la guerre du Pacifique, malgré les critiques.

Massacre.
Comme à Yasukuni, temple dédié aux héros de l'armée japonaise - criminels de guerre compris -, Koa Kannon honore l'un des acteurs clés de ce passé trouble que le Japon moderne ne parvient ni à oublier ni à renier. Le massacre de Nankin (plus de 200 000 civils chinois périrent sous les coups du corps expéditionnaire nippon) valut au général Matsui de figurer parmi les sept chefs militaires japonais condamnés à mort par le tribunal international pour l'Extrême-Orient. Il fut pendu en 1948.

Situé au-dessus d'Atami, une station balnéaire proche de Tokyo, le mausolée bouddhiste de Koa Kannon a été érigé en 1940. Le général Matsui, originaire de la région, décide à son retour de Chine de construire un mémorial pour honorer ses hommes tombés sur le champ de bataille. Persuadé du bien-fondé de la conquête coloniale nippone, l'officier place le site sous la protection de la déesse bouddhiste Kannon, qu'il baptise «Koa», littéralement «le réveil de l'Asie».

Mais la fin de la guerre et l'exécution de Matsui vont transformer ce lieu en un mémorial d'un tout autre genre. Les ex-subordonnés du général parviennent en 1949 à dérober une partie de ses cendres et de celles des autres criminels de guerre. Ils les enfouissent dans la montagne et dédient Koa Kannon à la mémoire du «Boucher de Nankin». L'association pour la préservation du lieu compte aujourd'hui encore 13 000 membres.

Expansionnisme.
A 83 ans, Shigeo Suzuki est l'un des visiteurs assidus de ce temple où une centaine de personnes viennent prier chaque mois. Ex-membre du corps expéditionnaire en Chine, ce retraité explique: «La mémoire que j'honore ici est celle de chefs militaires morts pour leur pays. Nous étions fiers de servir sous leurs ordres.» Le petit musée offre aux visiteurs un aperçu de l'impunité dont est toujours entourée ce qu'on appelle ici «la grande guerre asiatique». Des albums regorgent de cartes postales d'époque montrant les troupes à l'assaut. Des carnets remplis de timbres commémoratifs des années 30 rappellent les conquêtes nipponnes et même l'alliance entre l'archipel, l'Italie fasciste et l'Allemagne nazie. Une fresque montre des soldats japonais, baïonnette au canon, en train de surveiller des prisonniers chinois. Le tout, sans avertissement ni mention des crimes commis alors au nom de l'empereur.

«Logorrhée».
Pas étonnant, dans ces conditions, que le lobby nationaliste et révisionniste nippon, très lié aux milieux d'affaires, continue de défrayer la chronique. «Il faut avoir vu Koa Kannon et saisi la piété sordide que des milliers de vétérans manifestent toujours envers cette guerre pour comprendre que rien n'est réglé», témoigne Sun Uk Kyong, une jeune historienne coréenne qui s'est rendue sur place. «Même si l'énorme majorité des jeunes Japonais n'a rien à faire de cette logorrhée nationaliste, la blessure reste ouverte.» A preuve : l'ampleur du massacre de Nankin, commis par le général Matsui, fait partie des sujets que les nouveaux manuels scolaires d'histoire «révisionnistes», tout juste publiés, persistent à occulter
* Par RICHARD WERLY, Libération, 10 août 2001, p. 6.

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