Mars 2006. Un afghan converti au christianisme menaçé de la peine de mort en application de la charia

Mai 2001. Une célèbre féministe égyptienne poursuivie pour apostasie par les islamistes, Alexandre Buccianti, Le Monde, 27/28 mai 2001, p. 4
La saison de la chasse aux sorcières est à nouveau ouverte en Egypte.
L'écrivain féministe et psychiatre égyptienne Nawal El Saadawi (70 ans) - auteur de trente ouvrages traduits en vingt-huit langues - est en effet poursuivie en justice par un avocat islamiste pour apostasie. Me Nabih El Wahch demande au tribunal des affaires du statut personnel du Caire de "la séparer légalement" de son époux, Chérif Hétata, sur la base de la hisba, un concept tiré de la charia (la loi musulmane), et en vertu duquel il est du devoir de tout musulman d'"ordonner le convenable et d'interdire le blâmable".

L'affaire a commencé le 6 mars (2001), lorsque l'hebdomadaire à scandale El Midan a publié un entretien avec Mme El Saadawi - congédiée de son emploi en 1972 à cause de ses idées féministes et emprisonnée en 1981 pour son engagement à gauche - dans lequel elle expliquait ses vues sur les droits de la femme et la justice sociale. Le journaliste qui, selon celle qui a été pionnière dans la dénonciation de l'excision (dans Les Femmes et le sexe,1972), devait au départ parler de l'interdiction de plusieurs de ses ouvrages à la Foire internationale du livre du Caire, a extrapolé ses déclarations, affirmant qu'elle était hostile au port du voile et aux règles de l'héritage islamique. Le quotidien à scandale affirmait, en titre, que Mme El Saadawy qualifiait le pèlerinage de coutume païenne.

De quoi provoquer l'ire du grand mufti d'Egypte, Nasr Farid Wassel, qui a exhorté l'auteur de La Face cachée d'Eveà renier ses propos. Le 27 mars, Nawal El Saadawi ayant refusé de le faire et affirmé que ses déclarations ont été déformées, le grand mufti publiait un communiqué la désignant comme "sortie des préceptes de l'islam". Elle était ainsi frappée de l'accusation d'apostasie.

PROTESTATIONS
La machine islamiste s'est alors mise en branle, réclamant des poursuites judiciaires. Le procureur général, dont l'accord est indispensable, a donné son feu vert début avril, signe, selon des analystes, de la volonté du gouvernement d'éviter tout affrontement avec les islamistes "sur des questions secondaires" d'ordre littéraire. La première audience du procès a été fixée au 18 juin, malgré les protestations de dizaines d'organisations féministes et de défense des droits de l'homme, arabes et internationales.

Un procès similaire intenté contre le professeur et écrivain Hamid Nasr Abou Zeid avait obligé ce dernier, ainsi que son épouse, le professeur Ibtihal Younès, à s'exiler, après que le tribunal eut prononcé leur séparation sur la base du principe de la charia stipulant qu'un musulman ou une musulmane ne peuvent épouser des apostats. Au-delà de la séparation légale (les lois du statut personnel étant fondées sur la religion en Egypte), les deux époux risquaient la même fin que l'écrivain anti-islamiste Farag Foda, décrété apostat par de hauts responsables religieux, et qui avait été assassiné en 1992 par un commando extrémiste musulman affirmant appliquer la peine prévue par la charia pour les renégats.

En 1994, le Prix Nobel égyptien de littérature, Naguib Mahfouz, avait été poignardé par un islamiste, pour avoir refusé de renier son roman Les Enfants de la médina,jugé anti-islamique par le cheikh d'El-Azhar, une des plus hautes autorités morales de l'islam sunnite. Toutefois, Mme El Saadawi, qui a déjà figuré sur les listes des personnes condamnées à mort par les extrémistes musulmans, a affirmé qu'elle ne se séparera pas de son époux (trente-sept ans de mariage) et qu'elle ne fuira pas l'Egypte, quelle que soit l'issue du procès. Une manière d'illustrer par les actes la phrase qui ouvre son site (geocities.com/nawalsaadawi): "Aux femmes qui ont choisi de payer le prix de la liberté plutôt que de verser le tribut de l'esclavage !"

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