(2002) Au Japon, la corruption mine la vie politique

Un an après son arrivée au pouvoir, le premier ministre, Junichiro Koizumi, qui affirmait vouloir "changer le Japon", est en chute libre dans les sondages. Son taux de soutien est passé en avril au-dessous de la barre des 40 %, enregistrant un déclin de 30 points en l'espace de deux mois. L'une des causes de cette baisse est le manque de détermination du premier ministre face à une série de scandales politiques.

L'opposition n'est, certes, pas épargnée. La dernière en date à "tomber" a été une parlementaire social-démocrate, Kiyomi Tsujimoto, qui s'était lancée dans une croisade contre la corruption et a dû renoncer à son siège au Parlement... pour utilisation frauduleuse des fonds publics. Personnalité médiatique, Mme Tsujimoto aura été un des "feux de paille" du renouvellement toujours attendu de la vie politique nippone. La démission de l'un des "princes" du Parti libéral-démocrate, Koichi Kato, emporté par un scandale de fraudes fiscales, est plus lourde de conséquences : c'est un coup porté au camp réformiste, qui voyait en lui un prétendant au poste de premier ministre. Où s'arrêtera ce "jeu de dominos" dans les rangs de ceux qui passaient pour être les espoirs de renouveau de la vie politique, s'interrogeait récemment le quotidien des milieux d'affaires, Nihon Keizai ?

Ces affaires sont révélatrices de la persistance des maux dans lesquels est enlisée la démocratie japonaise. On se demande souvent comment le Japon, qui passait pour un exemple d'efficacité et de réussite économique, en est arrivé à la stagnation qu'il connaît depuis dix ans. Un élément de réponse réside dans la poursuite de la collusion entre politique, administration et milieux d'affaires, qui a survécu aux mutations sociales et économiques de l'Archipel au cours de la décennie écoulée. Assurément, ce que l'on a baptisé "Japan Inc." (l'"entreprise japonaise") pour désigner le "triangle de fer" formé par les politiques, les bureaucrates et les milieux économiques, qui fut le moteur de l'"Etat développeur" de la période de haute croissance (1960-1980), a fait long feu. Le Japon est aujourd'hui une société beaucoup plus complexe et diversifiée. Mais les mécanismes de cette synergie politico-économique ont survécu. Les lobbies qui gravitent autour des administrations restent au centre du processus décisionnel. Ils sévissent dans la construction, les télécommunications, la santé publique, les transports ou l'agriculture et même la diplomatie. Ils interviennent auprès des administrations pour canaliser les subventions vers les groupes d'intérêt qu'ils défendent et qui, en retour, entretiennent des viviers électoraux.

On vient d'avoir coup sur coup deux exemples du poids de ceux qu'on appelle les "parlementaires des tribus" (zoku giin). La "tribu" de l'agriculture s'est illustrée dans le "veto" mis au rachat d'une filiale du géant de l'industrie alimentaire Snow Brand par Nestlé qui aurait compromis ses intérêts corporatistes. Le même lobby a largement pesé, selon une commission indépendante, dans les lenteurs de l'administration à réagir au risque de contamination par l'encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) en donnant la priorité aux producteurs sur les consommateurs.

Un autre lobby, plus discret et relativement nouveau, a gangrené jusqu'au ministère des affaires étrangères. Il a fait surface avec un autre scandale de trafic d'influence et de malversations ayant cette fois pour "pactole" l'aide publique au développement. Il a eu d'autant plus de retentissement que le "boss" de ce lobby est le député libéral-démocrate Muneo Suzuki, dont les altercations avec la ministre des affaires étrangères, Makiko Tanaka, ont conduit en février au limogeage de celle-ci - une erreur politique de Junichiro Koizumi, qui a montré dans cette affaire qu'il n'avait pas la poigne nécessaire pour mettre en pratique ses engagements. Le scandale Suzuki a révélé des dessous peu reluisants de la vie politique. Il a surtout montré, de manière plus inquiétante, comment un politicien provincial et sans grande envergure peut peser même sur des choix de politique étrangère.

MENTALITÉ "TRIBALE"

Comment s'explique la mentalité "tribale" du monde du pouvoir nippon ? Les "tribus" sont les rouages de l'"Etat clientélaire" de la période d'expansion. Systématisées par l'ancien premier ministre Kakuei Tanaka au début des années 1970, elles constituent des réseaux de défense d'intérêts corporatistes et de protection de couches sociales (agriculteurs, petits commerçants) : elles opèrent par exemple une redistribution de richesse des villes vers les zones rurales ou défendant des catégories professionnelles via des réglementations et le maintien, à coups de subventions, de secteurs économiquement non productifs.

Ce système a joué comme un mécanisme de compensation des inégalités sociales. Il pouvait fonctionner lorsque les finances publiques étaient florissantes : le gaspillage qu'il entraînait était un coût jugé nécessaire, par le camp conservateur, à la stabilité sociale dont avait besoin l'économie pour son expansion. Mais, à l'époque, de puissantes personnalités du parti gouvernemental étaient capables de procéder à des arbitrages et de faire converger des intérêts sectoriels sur un objectif national. Aujourd'hui, les caisses de l'Etat sont vides : en dépit des plans de relance de la décennie écoulée, le "gâteau" à se partager est réduit et la bataille n'en est que plus âpre entre les membres des "tribus". Et comme il n'y a plus de "barons" pour opérer des arbitrages, chaque "tribu" défend son pré carré en bloquant les initiatives qui pourraient affecter ses intérêts. Plus que la bureaucratie, souvent accusée de freiner les réformes, ce sont les "tribus" qui sont les véritables forces de résistance.

En arrivant au pouvoir, Junichiro Koizumi (lui-même membre de la "tribu" des banques...) avait promis de ne ménager aucun "sanctuaire". Un engagement qui ne s'est guère concrétisé. La série de scandales qui secouent Nagatacho (quartier de la Diète et par extension le monde politique) a mis en lumière, s'il en était besoin, les véritables verrous au changement : les réformes économiques passent par une refonte du système politique et le démantèlement des "tribus". On en est encore loin. Mais, comme en témoigne la multiplication de sites Internet où des particuliers et des fonctionnaires, sous couvert d'anonymat, révèlent bien des aspects cachés du fonctionnement du pouvoir, la pression monte pour un assainissement de la vie politique.
Philippe Pons, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 20.04.02, p. 17, LE MONDE | 19.04.02 | 13h17 | analyse

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