(Usa, présidentielle 2000) Un point de vue critique, à la française ...

Une histoire électorale émaillée d´anomalies
par Claude Fohlen (Claude Fohlen est professeur émérite des Universités)

L´ÉLECTION présidentielle aux Etats-Unis a fait apparaître à la fois l´archaïsme du système électoral quand il s´agit du choix du chef de l´Etat et l´éventualité de résurgence de véritables dynasties dont les représentants occupent la Maison Blanche. Aucun de ces phénomènes n´est nouveau.

L´archaïsme résulte de l´application stricte de la Constitution de 1787. A l´article 2, section 1, on lit en effet : « Chaque Etat nommera, selon les règles déterminées par sa législature, un nombre d´électeurs égal au nombre total de sénateurs et de représentants auquel cet Etat peut avoir droit au Congrès. » Le 12e amendement (1804) ajoute : « Les électeurs se réuniront dans leurs Etats respectifs et participeront au scrutin désignant le président et le vice-président. Ils indiqueront sur des bulletins séparés la personne choisie comme président et comme vice-président… Ces listes seront transmises sous pli cacheté au siège du gouvernement des Etats-Unis à l´attention du président du Sénat… ; la personne ayant obtenu le plus grand nombre de voix sera élue président, mais la majorité sera calculée sur le nombre total d´électeurs désignés. » C´est donc le collège électoral, et non les citoyens, qui désigne à la majorité absolue le président. Si aucun des candidats ne recueille la majorité, « la Chambre des représentants désignera immédiatement par un vote Ie président parmi les trois candidats ayant obtenu le plus grand nombre de voix ». Dans ce cas, le vote est non pas par tête, mais par Etat, le futur président devant obtenir la majorité absolue des Etats.

Cette procédure compliquée, qui mélange suffrage direct et indirect, vote par tête et vote par Etat, a été rarement appliquée, mais elle l´a été cependant à quelques reprises dans l´histoire américaine.

L´exemple le plus frappant est l´élection présidentielle de 1800, qui met en présence cinq candidats, John Adams, président sortant, Thomas Jefferson, vice-président sortant, Aaron Burr et John Jay, tous deux de New York, et Charles Cotesworth Pinckney, de Caroline du Sud.

L´originalité de cette élection est qu´elle opposait deux candidats du même parti, Jefferson et Burr, tous deux républicains-démocrates, à trois fédéralistes, Adams, Pinckney et Jay. A cette époque, les partis, tout récents, n´avaient pas de discipline interne. En outre, la pratique des conventions désignant les candidats n´existait pas encore. D´où cette étrange situation qui eut pour résultat de donner, dans le collège électoral, un nombre égal de voix (73) à Jefferson et Burr, suivis d´Adams (65), de Pinckney (64) et de Jay (1). Désormais, la décision appartenait à la Chambre des représentants.

Elle se réunit à cet effet le 11 février 1801 et mit immédiatement à son ordre du jour le scrutin présidentiel. Trente-cinq tours successifs, à raison de plusieurs par jour, ne réussirent pas à départager les deux républicains-démocrates. Au 36e tour, le 17 février, grâce à la défection d´un représentant du Delaware, sans doute sous la pression du leader des fédéralistes, Alexander Hamilton, Jefferson devança d´une voix son rival Burr (qui devint son vice-président) et fut élu président. Il prit ses fonctions le 20 mars suivant dans la nouvelle capitale fédérale, Washington, à peine sortie des marécages du Potomac.

L´élection présidentielle de 1824 cumule le double cas de « népotisme » et d´absence de majorité. Des quatre candidats en présence, deux étaient très connus. John Quincy Adams, fils de John Adams, toujours en vie, et alors secrétaire d´Etat, affrontait le populaire vainqueur de la Nouvelle-Orléans en 1815, le général Andrew Jackson. Deux autres candidats, Henry Clay et W. H. Crawford, étaient aussi en lice. Le vote populaire (le suffrage universel n´existait pas) donna l´avantage à Jackson, avec 153 544 voix, suivi de loin par J. Q. Adams, 108 740, Clay, 47 136, et Crawford, 46 618. Malgré une avance très nette, Jackson n´obtint pas la majorité dans le collège des électeurs. Cette fois encore, il revint donc à la Chambre des représentants de nommer le président, et son choix se porta, contre toute attente, sur J. Q. Adams. Mais, quatre ans plus tard, le général prit sa revanche et vainquit l´héritier.

Si des cas analogues ne se reproduisirent plus, plusieurs présidents furent des mal élus, à commencer, en 1860, par Abraham Lincoln, qui affronta dans une campagne particulièrement serrée trois candidats réunissant ensemble plus de voix que le candidat de l´Illinois. Dans un pays déchiré, on ne peut s´étonner que le futur vainqueur de la guerre de Sécession fût un président minoritaire. Tel fut aussi le cas de Woodrow Wilson qui sortit victorieux d´une élection triangulaire, en 1912. Dans ces deux cas, ils doivent leur élection à la majorité dans le collège des grands électeurs, la Chambre des représentants n´ayant pas à intervenir.

Dans l´intervalle, deux cas de figure intéressants s´étaient produits. En 1876, à la fin de la période dite de reconstruction de l´Union, le démocrate Samuel Tilden devança, avec 4 284 020 voix, le républicain Rutherford Hayes, qui n´avait obtenu que 4 036 572 voix. Dans le collège électoral, ce dernier l´emporta d´une seule voix (185 contre 184) et devint donc président des Etats-Unis, quoique minoritaire au niveau populaire.

Les élections de 1888 opposèrent un héritier, Benjamin Harrison, petit-fils du président William Harrison (1773-1841), républicain, au président sortant, le démocrate Grover Cleveland, qui l´emporta au niveau populaire avec 5 537 857 voix, contre 5 447 129 à son adversaire. Cependant, ce dernier obtint une forte majorité au sein du collège électoral – 233 contre 168 – et fut donc élu dans d´excellentes conditions. Cleveland prit sa revanche en 1892 et fut le seul cas d´un président réélu après une interruption de quatre ans.

Le républicain Theodore Roosevelt, qui, après avoir succédé à William McKinley, assassiné en 1901, avait été élu président en 1904, se représenta contre Wilson en 1912, sous l´étiquette de progressiste, et fut battu. Un autre Roosevelt, cousin et non descendant du précédent, marqua l´histoire des Etats-Unis par une succession unique de quatre mandats, interrompus par sa mort en 1945.

L´élection présidentielle souvent mentionnée comme un cas d´école, celle de 1960, n´en est pas un. Le scrutin fut effectivement très serré, puisque la marge entre John F. Kennedy et Richard Nixon fut de moins de 30 000 voix, mais le premier l´emporta haut la main dans le collège électoral, avec 303 mandats contre 219, les grands Etats faisant la différence.

La petite histoire retiendra plutôt la l4e élection présidentielle de 1948, opposant le président sortant, Harry Truman, impopulaire dans les sondages, au républicain Thomas Dewey, leur favori. Un journal se ridiculisa en sortant prématurément une édition annonçant en gros titre le triomphe de Dewey, quand le sort en décida autrement.

Comme quoi les sondages les plus sophistiqués sont impuissants face à la complexité du système présidentiel américain qui n´a pas été amendé, dans son principe, depuis 1787, malgré quelques modifications dans son application (12e et 22e amendements).
Le Monde daté du samedi 11 novembre 2000


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