Vers "tueurs en série"
Vers "Les pulsions fondamentales"
Guy Georges

Le psychiatre trompé par son ami «Joe».
Durant cinq ans, le médecin l'a fréquenté sans rien soupçonner.
Par PATRICIA TOURANCHEAU, Libération, 27 décembre 2000, p. 13

Le 19 mars 2001 s'ouvre à Paris le procès de Guy Georges, présumé tueur en série de l'Est parisien, à qui sept meurtres sont reprochés. Après Anne Gautier, mère d'Hélène Frinking, assassinée en 1995 (Libération d'hier), Philippe Tersand, psychiatre qui a fréquenté «Joe» à Paris, de 1993 à 1998, raconte dans un livre la face publique de Guy Georges et s'interroge sur sa face cachée (1).

Le 26 mars 1998, le Dr Philippe Tersand participe à une manifestation de chômeurs à Paris, lorsqu'une amie le prévient. «On a arrêté le tueur en série de l'Est parisien, ils l'ont dit à la télé que c'était Joe, j'y crois pas.» A la sortie du palais de justice, le psychiatre des hôpitaux se retrouve yeux dans les yeux avec Joe, qui passe, menotté, «le visage tuméfié, ensanglanté: c'était la fin des mensonges».
Philippe Tersand - médecin libertaire qui a choisi ce pseudonyme en référence à un psychotrope - a fréquenté Joe pendant cinq ans. Dans les squats, fêtes, réunions politiques, mouvement antifascistes, manif antiraciste ou pour le droit au logement, il n'a jamais rien remarqué chez lui. Ses amis le lui ont assez reproché: «Comment toi, le psy, tu n'as rien vu, tu ne t'es douté de rien?»
Alors le médecin a organisé un débat public pour expliquer l'«indécelable» des serial killers.

Soirées d'ivresse. Sa première rencontre avec Joe remonte à l'hiver 1993 dans le squatdu 60, rue Didot, dans XIVe arrondissement de Paris. Ici, dans cet immeuble avec eau et électricité réquisitionné par Fred l'anarchiste, tous ont moins de 25 ans, sont exclus, déracinés. «Joe», ce type «sympa», «calme» et «courageux», file alors le parfait amour avec Sandrine, belle-fille de Fred. Le 5 mars 1994, lors d'une grande fête organisée au squat, il voit Joe qui danse au son du djembé. L'automne suivant, un soir d'ivresse et de fumée, Joe raconte qu'il n'a «jamais eu l'occasion de fêter vraiment son anniversaire». Philippe lui propose de souffler leurs bougies ensemble chez lui, un week-end de novembre. «Comme un substitut de famille.» Au petit matin, Joe s'est glissé dans un duvet avec sa Sandrine, pour «dormir, blottis l'un contre l'autre».

Depuis, le médecin a retracé la chronologie des crimes imputés à Guy Georges. Avant le double anniversaire, le 9 novembre, Elsa Bénady, a été tuée dans un parking parisien. Un mois plus tard, le 9 décembre, c'est Agnès Nijkamp qui est violée et égorgée chez elle, rue du Faubourg-Saint-Antoine. Pendant les fêtes de fin d'année, Sandrine a rompu avec Joe. Il n'a pas supporté et lui a donné un coup de poing.

Début 1995, l'ordre d'expulsion du squat de la rue Didot a été donné. Avant d'emménager au squat de la rue Saint-Sauveur, Joe a préparé un dîner d'adieu, avec une omelette aux champignons. Bon cuisinier, il n'a jamais dit à ses potes que son père, noir, était aux fourneaux d'une garnison de l'US Army en France, mais «général américain de l'Otan».

Reportage truqué. Philippe Tersand a gardé le photomontage réalisé au printemps, une parodie d'affiche électorale, «Mai 95. Votez pour moi», qui montre Joe en faux candidat provocant, lunettes noires, mal rasé, cigarette aux lèvres, doigt levé, genre: «Allez vous faire foutre.» Le 15 juin suivant, Joe pose pour le reportage «monté» d'un photographe sur les «caïds zonards» des cités. Pour 1 000 francs, arme factice au poing, foulard sur le bas du visage et habits de location, Joe incarne la violence en banlieue. Le lendemain, Joe passe à un mariage chez le psychiatre et participe, le dimanche suivant, à la «fête du 18-Joint», porte de La Villette. Entre les deux, le 16 juin, Elisabeth O., 23 ans, a été ligotée dans le IVe arrondissement par Guy Georges, qui se fait appeler «Flo», et a réussi à lui échapper. Hélène Frinking elle, dans la nuit du 8 juillet, dépanne d'une cigarette ce même inconnu et meurt sous les coups d'un Opinel numéro 12.

Dans ce groupe d'adoption, informel et libertaire, Joe n'a jamais caché ses années en prison mais a triché sur le motif de ses condamnations. Philippe croit qu'il a passé six ou sept ans à l'ombre pour une «attaque de banque». Sandrine, pour un «vol à main armée où son complice a été abattu». Edwige, pour «avoir tiré, lors d'un hold-up, sur un policier désormais paralysé».

Desperados. Braqueur prétendu, Joe le rebelle renvoie l'image du «voyou sympa en galère sociale» qui se débrouille et ne se plaint jamais, un rien désabusé et fataliste, «guère loquace mais pas trop secret, pas hypernormal non plus, correct en amitié, bon vivant et antisexiste». Joe s'interpose dans des bagarres pour protéger les filles, a des relations sexuelles «normales» avec elles, mais dissimule la vérité. Le viol d'une femme, dans un parking de Nancy en 1984, lui a valu dix ans de prison. «Nos relations reposaient sur quelque chose de faux. Si j'avais connu ses anciens motifs de condamnation, je ne l'aurais pas fréquenté, même pas serré la main, souligne le psychiatre, pour nouer des relations sociales, ne pas être exclu ou rejeté, Joe n'avait pas d'autre solution que de mentir.»

L'été 1995, Joe passe son temps aux terrasses des cafés du XVe arrondissement avec Fred et «Lymphâm» à refaire le monde. En desperados, Joe envisage de voler une voiture pour filer en vacances dans le Sud. Dans le livre du psychiatre, Lymphâm, quxi écrit des nouvelles noires et côtoie le «milieu professionnel de la pornographie», raconte qu'il y croise des tas de types aux regards «en dessous», «pervers, sournois, vicieux». Joe, c'était le contraire, le «visage ouvert», les «yeux doux, souvent rêveurs», un gars «parfois ailleurs, mélancolique».

«Dr. Jekyll et Mr. Hyde». Un soir de boisson chez Fred, une cassette X est mise dans le magnétoscope. Joe, «toujours pudique dans les discussions de cul», ne se montre guère intéressé. Lymphâm a encore du mal à imaginer Guy Georges en serial killer: «Dr. Jekyll et Mr. Hyde? J'en suis convaincu. Je reste persuadé que Joe ne jouait pas la comédie. Il ne simulait pas la gentillesse.» Les premiers jours de septembre 1995, Fred s'est jeté par la fenêtre, au cinquième étage de son immeuble. Joe, lui, est en prison. Philippe Tersand croit que c'est à cause d'une querelle avec un videur de boîte, un coup de couteau porté à celui qui lui refusait l'entrée. Il obtient un permis de visite, à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis puis à celle de Châteaudun.

En réalité, le 25 août, Guy Georges avait agressé une fille qui rentrait chez elle. Sur place, il avait oublié son portefeuille. Pendant dix-huit mois, ignorant la vérité, le médecin informe Joe des nouvelles du groupe, lui apporte des vêtements, des chaussures, des timbres. Pour Noël, un colis. Saumon fumé, dinde farcie, marrons glacés et bûche. A son ami psychiatre, Guy Georges dresse une sociologie des prisonniers. Pour lui, il y a les «gens normaux», voleurs, bagarreurs, voyous, comme lui; les toxicos dépendants, «les camés à l'héro, les loques»; enfin, les «pointeurs» (violeurs), «des mecs dégueulasses, des ordures...».

«Amitié sincère». En juin 1997, pour sa libération, les copains sont allés chercher l'ami Joe en voiture. Ensuite, il a distribué des prospectus à la sortie des concerts, trinqué ici et là avec Philippe Tersand. Mi-janvier 1998, Joe a cherché les amis dans un défilé de chômeurs, fait une fois encore le tour des bistrots avec eux, puis «n'a plus donné signe de vie».

Deux mois plus tard, Guy Georges, accusé d'être le tueur en série de l'Est parisien, a été interpellé. Depuis, Philippe Tersand a cessé toute relation mais reste «certain» que «l'amitié de Joe était sincère». Le médecin souligne la façon de Joe «de vivre dans l'urgence intensément l'instant, sans penser au lendemain», et remonte à son abandon par sa mère, blanche, à sa «défiliation» à 6 ans, à sa construction d'un personnage normal. A l'analyse, le psychiatre pense que Guy Georges s'est érigé un «système défensif qui le retient de sombrer dans la maladie mentale latente, une psychose enfouie sous une cuirasse, un rempart contre la folie», et penche pour l'hypothèse de «matricides déplacés». En réponse à son unique lettre, Guy Georges s'est insurgé contre les psychiatres comme lui, ces intrus qui font des «putains de rapports» et «fouillent le cerveau».
(1) Guy Georges. Un ami insoupçonnable? Dr Philippe Tersand, éd. Stock, 213 pp., 95 F.

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Le tueur en série Guy Georges, accusé d'avoir violé et assassiné sept jeunes femmes de l'Est parisien, tente de s'échapper de la prison de la Santé le 26 décembre 2000. Il affirme qu'il recommencera. Son avocate le justifie, en tant que DPS il est au quartier disciplinaire et d'isolement, une vie vraiment insupportable ...

Les DPS, "détenus particulièrement surveillés" sont seuls dans des cellules de 9 m2. Ils vivent en solitaires (promenade, sport, douche) mais réussisent cependant à communiquer avec les autres (par les murs, tuyaux, et la technique du yo-yo qui permet de passer des objets de fenêtre à fenêtre, sans oublier l'éventuelle corruption des gardiens).

De 1993 à 1998, le sieur Guy Georges s'était fait un ami d'un psy ... anarcho-libertaire, qui avoue son désarroi :Guy Georges. Un ami insoupçonnable ? Dr Philippe Tersand, Stock, Paris 2000.

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