Mai 2002 : Le paléontologue Stephen Jay Gould est mort

Le célèbre paléontologue américain, Stephen Jay Gould, est mort lundi (20 mai 2002) à son domicile de Manhattan à l'âge de 60 ans, des suites d'un cancer.
Unanimement salué pour ses talents d'écrivain, ce vulgarisateur hors pair a publié une vingtaine d'ouvrages scientifiques grand public dont certains, comme La vie est belle, publié en France en 1991, lui ont valu une gloire internationale.
Professeur à l'université de Harvard, où il a enseigné durant toute sa carrière, ce passionné d'opéra et de base-ball, marié et père de deux enfants, avait fait sensation en rejetant la notion de gradualisme, chère aux darwiniens orthodoxes, et en soulignant le caractère fortuit et hautement improbable de l'émergence de l'espèce humaine.

Avec la disparition de Stephen Jay Gould, la paléontologie perd, sans conteste, l'une de ses plus illustres figures.
Brillant orateur et écrivain, maniant la métaphore avec une virtuosité déconcertante, ce petit homme à l'oeil vif, unanimement célébré pour son ouverture d'esprit et ses grandes qualités humaines, laisse derrière lui une oeuvre scientifico-littéraire impressionnante qui a séduit des millions de lecteurs à travers le monde.

Depuis 1967, date de son entrée à l'université de Harvard où il va enseigner durant toute sa carrière la biologie, la géologie et l'histoire des sciences, il publie une vingtaine d'ouvrages de vulgarisation scientifique dont certains seront des best-sellers.
Il tenait également, depuis 25 ans, une chronique régulière dans la revue mensuelle américaine Natural History.
Peu avant sa mort, survenue lundi à New York, des suites d'un cancer du cerveau, Stephen Jay Gould, qui aurait eu 61 ans le 10 septembre prochain, venait de faire paraître son « opus magnum », une sorte de testament scientifique intitulé La Structure de la théorie de l'évolution, et qui résume, en 1 464 pages, quarante années de travail et de recherche passionnés.

« Il a réussi à populariser auprès du grand public les parties les plus rébarbatives de la paléontologie, ce qui n'est pas un mince exploit, même s'il a eu tendance parfois à forcer un peu le trait », souligne Philippe Janvier, paléontologue au Muséum national d'histoire naturelle à Paris, qui garde le souvenir d'« un personnage très attachant, un tantinet cabotin mais jamais agressif même avec ceux qui le critiquaient ».
Car Stephen Jay Gould ne comptait pas que des admirateurs, surtout dans la communauté scientifique. Oser ébranler la statue du commandeur, en remettant en question certains préceptes avancés par Charles Darwin lui-même, suscite inévitablement des inimitiés, parfois solides.

Son premier fait d'armes remonte à 1972. Au terme d'une étude consacrée aux invertébrés fossiles des Bermudes, il s'en prend, avec son collègue Niles Eldredge, à l'un des fondements de l'orthodoxie darwinienne : le gradualisme. Autrement dit l'évolution lente et progressive des espèces par le biais de la sélection naturelle.
A la place, les deux compères proposent leur propre théorie dite des équilibres ponctués qui stipule que l'évolution procède par bonds successifs. En clair les espèces nouvelles apparaissent de manière brutale, au cours de périodes de crise (bouleversements climatiques, impacts météoritiques...) relativement courtes auxquelles succèdent des épisodes calmes où les espèces n'évoluent quasiment plus.

Ce darwinisme revisité, mâtiné de catastrophisme, est à la base d'un autre concept typiquement « gouldien » : les espèces qui survivent ne sont pas forcément les plus aptes mais les plus chanceuses.
« Les grands cataclysmes, qu'il s'agisse d'un réchauffement brutal ou de la chute d'un astéroïde, frappent au hasard sans faire le tri entre les organismes les moins bien adaptés et les autres. Surtout, ils sont par nature imprévisibles, de sorte qu'il est impossible de déterminer à priori quel sera le résultat des processus évolutifs », explique Armand de Ricqlès, professeur au Collège de France.

Cette théorie de la contingence est abondamment développée dans La vie est belle, publié en France en 1991, où Gould étudie en détail l'étonnante faune des schistes de Burgess (Canada), datant de l'époque du Cambrien (– 520 millions d'années).
Si l'on pouvait repasser le film à l'envers, même un million de fois, explique- t-il, il serait quasiment impossible que l'évolution nous resserve le même scénario.

Conclusion logique : l'homme représenté dans l'imaginaire collectif comme le but ultime de l'histoire de la vie, aurait très bien pu ne pas apparaître, si le hasard en avait décidé autrement. « Les humains ne sont pas le résultat final d'un progrès évolutif prédictible mais plutôt une arrière-pensée cosmique fortuite, une minuscule petite brindille sur l'énorme buisson arborescent de la vie qui ne repousserait sûrement pas si la graine de cet arbre était mise en terre une seconde fois. »

Cet antifinaliste convaincu sera farouchement combattu outre-Atlantique par les tenants du créationnisme qui s'en tiennent, pour expliquer l'apparition de la vie, à une lecture littérale du livre de la Genèse dans la Bible, avec lesquels Stephen Jay Gould croisera le fer à de nombreuses reprises.
Il s'opposera de la même manière avec détermination aux tenants du racisme « scientifique » également très présents aux Etats-Unis.
Le Figaro, Marc Mennessier, Publié le 22.05.2002

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