Avril 2003 : Des filles sadiques ? (L'affaire de l'hospice de Saint-Vit)

Sadisme/Nécrophilie, affaire pénale des "disparues de l'Yonne"
20 février 2002, cour de cassation, Emile Louis sera jugé

« Il a toujours été d'une violence extraordinaire » MARYLINE, fille aînée d'Emile Louis, Propos recueillis par Julien Dumond, Le Parisien, 22 janvier 2001, p. 16.

MARYLINE, la fille aînée d'Emile Louis, a vécu aux côtés du tueur en série présumé jusqu'à l'âge de 17 ans. Elle nous livre un témoignage accablant, teinté de souvenirs d'enfance, dont elle parle avec la froideur de quelqu'un qui veut oublier. Emile Louis, soutenu par ses trois autres enfants, a toujours affirmé que sa fille aînée lui en voulait. Le récit de Maryline, bientôt 45 ans, dresse un portrait terrible de ce personnage qu'elle n'appelle plus « papa » depuis longtemps. Quel père a été Emile Louis ? Maryline Louis. Un grand pervers. Il a toujours été d'une violence extraordinaire. Il est sadique, infect et grossier. Dans notre enfance, il nous disait qu'on était des bons à rien, moches qui plus est… Il traitait ma mère de feignante alors qu'elle travaillait jour et nuit. Emile inventait des jeux où il était le boucher, moi le cochon, où il était la Kommandantur, moi la Résistance… Mais il a toujours fait en sorte d'être aimé par les gens : le directeur d'école, le curé… Au niveau local, c'est très important. Quand quelqu'un était à gauche, lui, il était à gauche, quand quelqu'un était à droite, lui aussi. C'est pourtant un fasciste dans l'âme.

« Quand j'avais 10 ans, je l'ai vu de mes yeux éventrer une fille dans un bois »

Comment se comportait-il avec les jeunes filles handicapées ?
Il leur disait qu'il les aimait, qu'elles étaient belles. Elles lui faisaient confiance. Dans le bus, Emile levait les interdits. Il les autorisait à fumer, à dire des grossièretés. Pour ces gamines en manque d'affection, c'était un père, un protecteur. Il préparait la victime et l'entourage à la disparition. Il a, par exemple, assuré à Chantal Gras (NDLR : l'une des disparues) qu'il avait retrouvé sa mère. Il a dit dans le même temps à sa tutrice qu'elle n'allait pas bien et allait probablement fuguer. C'est l'analyse que j'ai faite. Je ne pense pas me tromper. A Rouvray, ces pauvres filles ont dû vivre l'enfer pendant plusieurs jours.

Est-ce qu'il vous a fait subir des sévices ?
Un après-midi, il m'a proposé d'aller boire un verre. Il était gentil. Ce n'était pas dans son habitude et ça m'a étonnée. J'y suis allée. Je pense qu'il m'a droguée parce que je ne me sentais plus moi-même. J'étais consciente sans l'être. Il m'a emmenée dans une maisonnette qu'il avait construite au bord du Serrin. Arrivé là-bas, il n'a plus été gentil du tout. La nuit tombait. Il a exercé de telles choses sur moi… Il y a eu des sévices sexuels. Il m'a laissée seule, nue, bâillonnée. Une nuit entière. Le lendemain matin, il est venu me chercher. Quand je suis rentrée chez moi, je me suis pris une volée par ma mère pour avoir passé la nuit dehors. Je n'ai jamais rien dit car je me sentais sale, et puis personne ne m'aurait crue.

Pourrait-on lui imputer d'autres sévices, d'autres meurtres ?
Je le suppose, pourquoi se serait-il arrêté ? Quand j'avais 10 ans, je l'ai vu de mes yeux éventrer une fille dans un bois. Il m'a ordonné de ne rien dire si je ne voulais pas qu'il fasse la même chose à ma mère. J'ai obéi. Pour Sylviane Lesage (NDLR : une autre pupille de la Ddass retrouvée morte en 1981), je ne comprends pas qu'il ait été acquitté : on sait que le tissu du bâillon de la pauvre venait de chez lui. Au début des années soixante, il a travaillé dans une maison des jeunes à Saint-Florentin.Il a été évincé pour « atteintes aux bonnes moeurs ».

Que pensez-vous de lui aujourd'hui ?
S'il pouvait enfin dire la vérité, peut-être que je pourrais lui porter assistance dans ses vieux jours. Je n'ai pas de soif de vengeance. Je n'ai éprouvé aucun plaisir quand il a été interpellé.

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Emile Louis sera jugé

Les crimes d'Emile Louis ne sont pas prescrits. Il est donc passible de la cour d'Assises. La décision de la Cour de cassation rendue mercredi en début d'après-midi était très attendue. Les magistrats de la plus haute juridiction française ont décidé de suivre le réquisitoire du parquet, fait la semaine dernière, dans lequel l'avocat général relevait que "les enlèvements et séquestrations sont des infractions connexes" et que "si l'une de ces infractions n'est pas prescrite, l'autre ne saurait l'être davantage".

Cet arrêt de la cour de cassation vient donc casser l'arrêt de la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris qui avait annoncé, le 2 juillet dernier, que l'ancien chauffeur de car ne pouvait plus être poursuivi pour ses "enlèvements" et "crimes". Motif alors évoqué : plus de dix ans écoulés après la première enquête, clôturée en juin 1984, et la réouverture du dossier des "disparues de l'Yonne" en 1996 par le parquet d'Auxerre.

"Il y aura un procès d'Emile Louis, c'est un soulagement"

De façon logique, la procureur d'Auxerre, Marie-Suzanne Le Quéau, a annoncé dans la soirée de mercredi qu'elle allait requérir la "mise en examen supplétive pour assassinats" d’Emile Louis. "Jusqu'à présent on avait poursuivi l'information sur une sorte d'artifice juridique qu'est la séquestration qui est une infraction continue qui en aucun cas ne peut être prescrit, tant qu'on a pas découvert les corps. Maintenant que rien n'est prescrit et qu'on a retrouvé deux corps (les corps de Madeleine Dejust et de Jacqueline Weiss, en janvier 2001 près de Rouvray), il n'y a plus de séquestration, donc c'est forcément un meurtre ou un assassinat, un acte que l'on va reprocher à Emile Louis".

Pour l'avocat des familles des disparues, Me Didier Seban, cette mise en examen est "la suite normale de la victoire juridique que nous venons d'obtenir" auprès de la Cour de Cassation. "C'est la concrétisation d'un combat très dur y compris contre la justice. Il y aura un procès d'Emile Louis, c'est maintenant certain, et c'est un soulagement", a-t-il ajouté.

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Cinq ans de prison pour les tortionnaires de Kelly

Une intense émotion, beaucoup de larmes, des remords : la salle d'audience du tribunal pour enfants de Besançon (Doubs) vivait hier (29 avril 2003) la deuxième journée du procès de Priscilla et Morgane.
Les deux adolescentes, jugées à huis clos pour les épouvantables sévices infligés à une de leurs camarades (nos éditions du 28 avril), ont été condamnées respectivement à cinq ans de prison dont un avec sursis, et cinq ans dont deux avec sursis.

Au moment des faits, l'année dernière, les jeunes accusées n'avaient que 13 et 14 ans, et leur victime, Kelly, 14 ans également. Elles l'avaient assommée à coups de bouteille, lui avaient lacéré le visage à l'aide d'un couteau, tailladé les poignets. Et l'avaient finalement laissée pour morte après avoir envisagé de l'immoler par le feu. Elles n'avaient pas trouvé d'essence...

Au procès de ses tourmenteuses, Kelly est apparue encore très marquée par les tortures subies l'an dernier dans l'ancien hospice de Saint-Vit, petite commune située à une vingtaine de kilomètres de Besançon. Les cicatrices, tant physiques que morales, tardent à se refermer. Et il était encore beaucoup trop tôt, hier, pour que la jeune fille accepte de croiser le regard de celles qui furent ses amies d'enfance. Le maquillage ne parvient pas à masquer tout à fait les outrages infligés à son beau visage - même si les opérations de chirurgie esthétique, qui se poursuivent, ont été efficaces - et sa main gauche reste à demi-paralysée. La très jolie Kelly s'est aujourd'hui plongée dans les études où elle excelle. Depuis le drame, elle a changé de collège, cet établissement où elle côtoyait Priscilla. Mais, ces deux derniers jours, il lui a fallu se replonger dans l'histoire de son calvaire.
L'adolescente souffre à la pensée que celles qu'elle croyait ses amies ont voulu la tuer. «J'ai supplié Priscilla de s'arrêter. «Trop tard, m'a-t-elle dit, tu vas mourir.» Alors, je me suis endormie, pour mourir...»

Question cruciale : Priscilla et Morgane ont-elles prémédité leur geste ? «Priscilla ne parvient pas à expliquer ses actes fous, elle regrette et affirme que rien n'était prémédité», affirme son avocat, Me Catherine Bresson. Morgane, elle, soutient qu'elle était tétanisée par la violence de la scène, qu'elle n'a pas frappé Kelly. Elle nie avoir tenté de l'étrangler avec une corde à linge, jure qu'elle n'a pas incité Priscilla à faire taire les cris de Kelly. «Elle ne devrait être jugée que pour non-assistance à personne en danger», plaide son défenseur, Me Franck Bouveresse. Priscilla en meneuse, Morgane en témoin passif ? L'accusation est sceptique.

Restent toutes ces questions : pourquoi Priscilla avait-elle emporté ce jour-là un couteau de 31 centimètres ? Pour couper un gâteau napolitain, comme elle l'affirme ? L'accusation n'y croit pas, estimant qu'un guet-apens avait été organisé dans ce bâtiment désaffecté de Saint-Vit : comment, sinon, comprendre ces «messages» lancés par les deux accusées - et rapportés par des témoins - dans la semaine qui a précédé l'agression ? Priscilla : «L'agneau va sortir de sa tanière.» Morgane : «Nous sommes des psychopathes. On va parler de nous dans le journal de dimanche.» La séance de torture s'est déroulée le samedi 26 mars.

Et le mobile ? Toujours aussi mystérieux, semble-t-il. Une jalousie morbide, peut-être. Selon Morgane, Priscilla enviait Kelly. Elle était amoureuse d'un garçon de Saint-Vit qui n'avait d'yeux que pour sa rivale.

Les deux tortionnaires présentent en tout cas une personnalité inquiétante aux yeux des psychiatres. La timide et plutôt jolie Priscilla veut montrer qu'elle existe et est capable de dévoiler pour cela une extrême violence. «État limite avec pulsions sadiques», analyse un expert.
Quant à Morgane, qui a subi une IVG à treize ans, qui est jugée suicidaire, elle présente une «forte tendance à la psychopathie et à la mégalomanie, avec atténuation de la conscience lors de son acte». «C'est un débat très difficile», constatait hier l'avocat de Kelly, Me Jean-Paul Lorach. Le procureur, Jean-François Parietti, écartant l'hypothèse du «geste satanique», avait requis de neuf à dix ans de réclusion contre Priscilla, et sept à huit ans contre Morgane.
Besançon : de notre envoyée spéciale Marie d'Aufresne [30 avril 2003], Libération
(Le procureur fait appel le 30 avril 2003)

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