Mitterrand, la maladie au pouvoir
Une lecture psychopolitique des deux septennats de l'ex-Président.

François Mitterrand arrivait toujours en retard. Ses nombreux biographes l'ont abondamment raconté.
Il était capable de faire trois fois le tour d'un pâté de maisons pour ne pas arriver, comme le vulgum pecus, «pile à l'heure».
Pour le sociologue Paul Yonnet, ce trouble obsessionnel «n'est jamais analysé». Il le fait donc : Mitterrand n'arrivait pas en retard, il organisait son retard (c'est nous qui soulignons, notedt). «Dans les sociétés à montres, explique-t-il, tout le problème est d'arriver en retard et soumettre, ou d'arriver à l'heure ou en avance, et d'être soumis. La hiérarchie du pouvoir s'organise autour de l'acceptation ou non du retard.»
Inutile de préciser que François Mitterrand n'avait pas une seconde l'idée, l'envie, ou la patience, de rejoindre, même provisoirement, le camp des ponctuels serviles. Etre en retard, c'était toujours garder de l'avance sur l'autre (c'est nous qui soulignons, notedt .

Le livre de Paul Yonnet a l'air, lui aussi, d'arriver après la bataille. Quelle idée bizarre, en effet, lorsque tout a été dit, redit et écrit sur l'ancien président. Disons que, comme François Mitterrand, Yonnet organise habilement son retard, relatif puisque le livre est une version développée d'un article écrit pour la revue le Débat au moment de sa mort. Il esquisse assez modestement un portrait «psychopolitique», sans gran des théories, ni immenses trouvailles, juste des retrouvailles étranges avec l'esprit d'un temps. Il rappelle et décrit finement la relation de fascination qui unit Mitterrand et la génération du même nom jusque dans la mise en scène de sa mort.

Pour Yonnet, «ce que les Français veulent retenir de Mitterrand, c'est "un idéal de Français" : un homme enraciné dans les terroirs et les villages, un homme qui n'oublie pas, celui qui parle aux arbres et discute à mi-mots avec le souvenir des morts toujours présents, et qui, confronté aux problèmes de la vie moderne, assume des réponses elles-mêmes modernes, ou du moins présentées comme telles.»
C'est là où l'initiative de Yonnet dépasse la simple redite biographique ou éditoriale : rappeler en quoi Mitterrand a constitué un repère de la nation au sens le plus psychanalytique du terme. Un homme constitué de paradoxes, d'antinomies apparemment inconciliables (résistant/collabo, fidèle/libertin, sincère/cyni que, laïque/catho, gauche/droite, ni/ni), qui parvient pourtant à les dépasser au prix du secret, du mensonge, de l'habileté, etc.
Comment le pays s'est-il laissé psychologiquement gouverner par lui qui se savait atteint, dès 1981, d'un cancer grave ? Et comment tout cela s'est terminé en autothérapie délirante, publique et cynique ? «La relation de Mitterrand à sa maladie est une clé psychologique du règne, répond Yonnet, vivre avec une maladie grave met le sujet en état de surtension vis-à-vis de lui-même, surtension associée à une sous-tension vis-à-vis du monde extérieur, qui transforme les relations que le sujet établit avec les autres.»

Si elle semble ouvrir des portes déjà ouvertes, la clé de Yonnet offre néanmoins «un début d'explication aux aspects les plus scandaleux et tout de même les moins compréhensibles du régime» (écoutes, double vie aux frais de l'Elysée, affaires). Son analyse renvoie à celle, controversée, de Jean Baudrillard développée ici même : «Nous avons été gouvernés par un homme strictement préoccupé de sa propre mort et la distillant à doses homéopathiques dans tous les réseaux et les tissus de la vie politique» (Libération du 5 février 1996).

Le soir de sa mort, le 8 janvier 1996, les Guignols avaient fait décoller l'âme de Mitterrand dans une séquence en noir et blanc. Le fantôme se déplaçait, se retrouvait dans la rue derrière un quidam (autant dire chacun d'entre nous). Soudain il l'interpellait : «Hep, 'bécile !» Le quidam n'entendait pas et se cognait violemment dans un lampadaire. Commentaire post mortem des Guignols : «Une éternité pour emmerder le monde... 'Bécile la mort !» Dans le même esprit, moins ironique, Yonnet rappelle à notre bon/mauvais souvenir que François Mitterrand reste «le personnage encombrant par excellence», «absent, il menace toujours de réapparaître». Déjà mort, toujours vivant, la définition du revenant.
Paul Yonnet, François Mitterrand le Phénix, De Fallois/Essais, 173 pp., 16 euros.
Libération, Par Emmanuel PONCET, vendredi 07 mars 2003

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