Elles ont porté atteinte à la réputation de la famille. Elles doivent mourir. Dans les pays d'hommes, surtout méditerranéens, on appelle ça des "crimes d'honneur", et ils restent la plupart du temps impunis. On en compte cinq mille par an à travers le monde. En Jordanie, le gouvernement, soutenu par la famille royale, a décidé que cela ne pouvait plus durer.
POURQUOI l'a-t-elle laissée partir? Pourquoi ne lui a-t-elle pas dit : "Je ne sais pas très bien quoi vous conseiller, mais restez." Au lieu de cela, elle lui a demandé vingt-quatre heures pour réfléchir et trouver une solution. L'inconnue s'en est allée, l'air abattu, et n'a jamais refait signe. Dix-huit ans plus tard, Asma Khader se le reproche encore. Pauvrement vêtue, la femme s'était approchée d'elle à la sortie du tribunal d'Amman et lui avait exposé son problème en quelques mots. Son mari était en prison pour six mois. Il avait tué leur fille de quinze ans parce que celle-ci était enceinte, sans avoir été mariée. Le père ne l'avait pas toléré. Mais elle, la mère, ne pouvait plus supporter l'idée de devoir vivre auprès de lui. Asma Khader avait balbutié quelques mots maladroits : "C'est terrible, mais votre fille avait enfreint les règles de notre société, et, vous le savez, ce n'est pas admis." Eclatant en sanglots, l'inconnue s'était exclamée: "Mais vous ne m'avez pas comprise! C'est mon mari qui l'avait violée et rendue enceinte!"
De ce jour, la carrière d'Asma Khader a pris un cours nouveau. Cette jeune avocate jordanienne s'était promis de consacrer sa vie à combattre la discrimination contre les femmes, à commencer par ses compatriotes. Elle a tenu parole, et aujourd'hui elle est une avocate réputée, connue surtout pour sa lutte contre les crimes dits "d'honneur".
Personne ne peut donner une définition exacte des "crimes d'honneur", ni de leur ancienneté ni de leur origine. Certains anthropologues parlent de coutumes tribales datant d'avant l'islam et signalent plusieurs cas dans des communautés chrétiennes du Moyen-Orient. L'ethnologue Germaine Tillion, pour sa part, lie cette pratique aux cultures méditerranéennes, où les notions d'honneur et de vengeance tiennent une place prépondérante. Quand une femme, ou une jeune fille, a porté atteinte à la réputation de la famille (le plus souvent par une conduite "immorale"), le clan se doit de venger l'honneur sali en tuant la fautive au vu et au su de tout le monde. On efface la souillure en effaçant l'objet de la souillure. Peu importe que la femme soit coupable ou non de ce qu'on lui reproche. Peu importe qu'elle soit en réalité une victime. L'essentiel tient à la réparation publique d'une honte publique.
"L'honneur, valeur fragile et partagée par la famille, s'incarne par les femmes, et cela au regard de leur comportement en matière de sexualité, explique Stéphanie Latte Abdallah, historienne et chercheuse au Centre d'études et de recherches sur le Moyen-Orient contemporain (Cermoc) à Amman. Cette notion s'illustre par la sauvegarde de la virginité des filles avant le mariage, l'interdit de l'adultère pour la femme mariée, et s'étend à des espaces plus flous comme la décence vestimentaire ou le souci de la réputation." Ces meurtres – commis la plupart du temps par le frère, mais aussi parfois par le père, l'oncle ou le cousin, à l'aide d'une arme à feu ou d'une arme blanche – restent souvent impunis, ou se voient sanctionnés par des peines très légères. Avec ses quelque vingt-cinq cas en moyenne officiellement répertoriés chaque année, la Jordanie n'a pas l'apanage des "crimes d'honneur", loin de là. Ce sont cependant dans les pays à majorité musulmane que ces pratiques sont les plus répandues. C'est le cas, en particulier, du Pakistan (trois cents cas signalés en 1999) et du Bangladesh.
Mais l'Inde n'est pas épargnée, ni des pays aussi divers qu'Israël, la Palestine, le Liban, la Turquie, l'Egypte, le Maroc, ou encore l'Ouganda et le Brésil. Il est difficile de connaître le nombre de femmes qui paient chaque année de leur vie l'honneur familial bafoué, mais on l'évalue aux alentours de cinq mille, au minimum. Loin de disparaître, la pratique des "crimes d'honneur" serait en augmentation à travers le monde, si l'on en croit la rapporteure spéciale des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires, Asma Jahangir.
Si la Jordanie a choisi, pour diverses raisons, d'affronter le problème au lieu de le nier, ses responsables trouvent parfois le fardeau bien lourd à porter, sur la scène internationale surtout… En l'an 2000, les députés de la Chambre basse du Parlement jordanien – tous des hommes – ont refusé, pour la deuxième fois consécutive, d'abroger l'article 340 du code pénal, exemptant de châtiment les auteurs masculins de "crimes d'honneur", bien qu'au même moment une pétition réclamant ce changement recueillait 15 000 signatures. Ce refus a été ressenti comme un camouflet pour le gouvernement et pour les militants des droits humains, mais surtout pour la monarchie. La famille royale était en effet intervenue ouvertement pour réclamer l'abrogation de l'article, nuisible à l'image de la Jordanie. Deux proches du roi Abdallah II, son demi-frère, le prince Ali, ainsi que son cousin et conseiller, le prince Ghazi, avaient même pris la tête d'une grande manifestation en ce sens, le 14 février 2000, dans les rues d'Amman.
Deux ans plus tôt, le prince Ghazi, âgé d'une trentaine d'années, diplômé des meilleures universités britanniques et américaines, jeune conseiller à la culture du roi Hussein puis conseiller aux affaires tribales du royaume, avait pris conscience du problème d'une façon assez brutale. Du fond du palais royal situé sur l'une des collines d'Amman, cet intellectuel, auteur de plusieurs ouvrages sur la culture et sur l'islam, drapé du costume traditionnel bédouin qu'il porte avec beaucoup d'allure, raconte l'incident qui l'a décidé à agir: "Un matin, je quittais mon domicile quand un homme d'âge moyen, portant une moustache, vêtu de la robe bédouine, s'est approché de moi et m'a crié: “Hé, Ghazi, est-ce que tu pourrais faire quelque chose pour moi? Mon fils est en prison alors qu'il n'a que quinze ans. S'il te plaît, aide-moi à le sortir de là!” Un peu surpris, je lui ai demandé: “Mais qu'est-ce qu'il a fait?” Et l'homme m'a répondu: “Eh bien, ma fille voulait partir vivre avec un garçon sans ma permission, alors mon fils l'a tuée d'un coup de couteau dans la poitrine. Mais c'est un brave garçon, je t'assure, un brave garçon!”"
Passé ce choc, le prince Ghazi a entrepris de militer pour que cessent de telles pratiques. A chaque occasion, il rappelle que les crimes dits d'honneur sont interdits par l'islam et qu'ils ne font pas partie des coutumes tribales. "Avec ces affaires montées en épingle par la presse, on nous prend pour des meurtriers de femmes, c'est épouvantable. CNN nous a traités ainsi, les Pays-Bas également. Tout cela nous paraît très injuste", soupire-t-il, avant de jurer que, tôt ou tard, le fameux article 340 disparaîtra du code pénal jordanien.
Sur le plan symbolique, l'abrogation de cet article constituerait certes un grand pas, mais c'est tout l'esprit des lois qu'il conviendrait de revoir. Car les meurtriers bénéficient de la mansuétude des juges, la plupart du temps, en vertu d'autres articles qui excusent les actes commis en "état de fureur". "Tout le système juridique jordanien témoigne d'une absence de volonté de sanctionner lourdement et d'un esprit laissant une large place à la valeur traditionnelle de l'honneur", estime la chercheuse Stéphanie Latte Abdallah. Comme le souligne la juriste Rima Irani, "la femme, comme dépositaire de l'honneur, prévaut sur la femme comme être humain".
L'IMPORTANT serait donc de changer les mentalités autant que les lois. Tous ceux qui pratiquent le terrain le disent et le redisent, en particulier Lima Nabeel, journaliste au quotidien Al Rai. Elle est la première à avoir soulevé dans la presse jordanienne, il y a quinze ans, la question, alors taboue, des "crimes d'honneur" et, surtout, le problème de la soixantaine de femmes ou d'adolescentes placées derrière les barreaux pour échapper à "l'état de fureur" familial. Violées, ou tout simplement soupçonnées par un frère ou un père d'avoir entretenu une relation extraconjugale, ces jeunes filles sont envoyées en prison, en principe pour éviter le pire. Mais leur enfermement peut durer des années.
Plus personne ne cherche aujourd'hui à faire taire Lima Nabeel, et nombre de ses consœurs – Rana Husseini du Jordan Times surtout – ont pris son relais dans les années 1990, popularisant ce problème partout dans le monde. "Les choses ont beaucoup évolué en Jordanie, mais nous vivons toujours dans une société masculine, avec des lois faites par et pour les hommes, explique Lima Nabeel. Je connais le cas d'une fillette de treize ans qui est en prison. De condition très modeste, elle avait été mariée à l'âge de douze ans à un homme de cinquante ans. Chaque nuit, son mari la violait. Alors elle fuguait, et repartait de temps à autre dans sa famille, mais celle-ci la renvoyait chez elle. Au bout d'un an, cette gamine a empoisonné son mari. Bien entendu, le meurtre a été découvert et elle a été traduite en justice. Et savez-vous ce que les juges lui ont infligé? Quinze ans de prison! Alors qu'un garçon qui tue sa sœur écope au maximum d'un an!"
Combien de "crimes d'honneur" Afaf Al Jabiri et Nadia Shamroukh ont-elles permis d'éviter? Combien de femmes ont-elles recueillies, les soustrayant à la mort ou à la prison? Ces deux militantes effectuent un travail de fond inestimable pour le compte de l'Union des femmes jordaniennes, mais leurs moyens sont dérisoires. Dissoute à deux reprises par les autorités pour avoir pris des positions d'ordre politique, cette association ne peut compter que sur des fonds privés. En 1999, l'Union a ouvert à Amman le premier refuge pour femmes en difficulté, une goutte d'eau dans un océan de détresse. Les "crimes d'honneur" n'étant que l'une des manifestations de la violence exercée contre les femmes, Afaf Al Jabiri et Nadia Shamroukh s'emploient à prévenir les drames par des lectures, débats et conférences donnés dans les villages, les écoles, etc., loin des quartiers aisés du secteur ouest de la capitale.
Courant d'un commissariat de police à une prison, d'un père de famille à une jeune mère en difficulté, l'une et l'autre se battent pour faire évoluer les mentalités, avec le sentiment d'être bien seules. Elles avouent n'avoir pas apprécié la campagne, "médiatique" à leurs yeux et "contre-productive" menée l'année dernière pour obtenir l'abrogation du code pénal. Pour elles, traiter de la question de la violence contre les femmes en ignorant le contexte économique et politique ne sert pas à grand-chose. "Je ne connais pas un seul cas de “crime d'honneur”qui soit arrivé dans les riches quartiers d'Amman, pas un seul, souligne Nadia Shamroukh. Tous se produisent dans les coins pauvres et surpeuplés de l'est de la capitale, ainsi qu'à Zarqa, en particulier dans les camps palestiniens, là où on dort à dix dans une même pièce, là où on a tout perdu, ses racines, et toute perspective d'avenir."
Plus la famille est déstructurée, plus elle tiendra à ce qu'elle considère comme son honneur, dernière valeur refuge. "Et plus un pays est en panne de projet ou d'action nationale, plus il se rabattra sur la question des femmes et de la famille, la classe politique se ressoudant toujours autour de cela, en arguant de la nécessité de préserver l'intégrité de la cellule familiale et en brandissant l'épouvantail des pays étrangers, c'est un processus classique", analyse, dans la foulée, Stéphanie Latte Abdallah, qui regrette que la Jordanie n'ait pas su saisir, l'année dernière, l'opportunité d'un véritable débat de société sur la place des femmes.
SANS le savoir, l'homme politique Walid Awajan lui donne raison, lui qui dénonce avec vigueur les "crimes d'honneur", ce qui ne l'a pas empêché de voter contre l'amendement de l'article 340. Ce député de Maan, région déshéritée proche de Pétra, avoue à demi-mot avoir fait payer au palais royal, par son refus, le prix du traité de paix avec Israël. Un traité imposé à la population jordanienne, estime-t-il avec dépit, et qui serait rejeté par 90% des gens s'ils avaient les moyens de s'exprimer. "Pourquoi demander aux députés de voter sur un problème secondaire, alors qu'on leur refuse le droit de dénoncer la politique israélienne et américaine? Nous avons d'autres urgences que l'article 340 : le conflit en Palestine, l'embargo contre l'Irak ou la situation économique désastreuse de la Jordanie, s'indigne-t-il en toute bonne foi. Les crimes d'honneur sont affreux, mais ils ne sont pas notre priorité!"
Tel est bien le fond du problème. La question des femmes constitue rarement une urgence dans un pays, quel qu'il soit. "Les points de référence ne sont jamais clairs quand il s'agit des femmes, note Nisreen Alami, responsable à Amman du Fonds des Nations unies pour les femmes (Unifem). Combien de personnes estiment encore que nous n'avons pas le droit de vivre si nous avons des relations sexuelles en dehors du mariage? Cette question m'effraie…"
Florence Beaugé, Le monde, 5 avril 2001, p. 15