SAINT-THOMAS D'AQUIN (1225-1274)

1. La vie et l'oeuvre

Tommaso d'Aquino est né dans une grande famille de la noblesse européenne.
Il est le petit neveu de l'Empereur FREDERIC 1er BARBEROUSSE (v.1122-1190).
Elève au monastère bénédictin du Mont(e) Cassin(o), situé entre Rome et Naples, son père veut faire de lui un militaire ou un diplomate, sans succès.
A 19 ans il entre dans l'ordre des prêcheurs (O.P.)(les dominicains) fondé par DOMINGO de GUZMAN (Saint Dominique) en 1216 pour lutter contre l'hérésie albigeoise, cathare, l'Inquisition leur fut confiée en 1233.
Il se consacre à l'enseignement et fait ses études supérieures à Naples, Paris et Cologne où il est le disciple d'ALBERT le Grand (Saint)(v.1193-1280).

Surnommé le Boeuf de Lucanie puis le Docteur angélique il enseigne la théologie à La Sorbonne, fondée en 1253, à Rome et à Naples.
En 1259 le Pape Alexandre IV lui confie la direction du Centre d'Etudes Pontificales de Rome.
En 1268 le Pape Clément IV l'envoye à La Sorbonne pour apaiser les Querelles scolastiques.
En 1272 le Pape Grégoire X lui confie la direction de l'Université de Naples.
En 1274 il décède en se rendant au Concile de Lyon où il est appelé comme expert.

Son oeuvre comprend, essentiellement, Quaestiones disputatae, De Ente et Essentia, Summa contra Gentiles, Summa Theologiae (note 1).

2. La philosophie du droit de THOMAS D'AQUIN

Le système normatif de THOMAS D'AQUIN est construit à une époque historique particulièrement intéressante.
Il comprend quatre catégories de droit.

2.1. L'époque historique

Après l'expansion islamique (VIIème-XIème) et la remarquable civilisation qui en résulte - qui est très largement causée par le fait que la théologie islamique classique n'entend pas imposer le dogme aux sciences rationnelles - l'Occident, à son tour, est en expansion, intellectuellement, économiquement et politiquement (croisades), à partir du XIème siècle.

Dans le monde des idées l'on redécouvre les philosophes grecs par l'intermédiaire des musulmans.
Les oeuvres des grands philosophes musulmans pénètrent en Occident en passant par l'Espagne :
- à partir de la seconde moitié du XIIème siècle, celles d'AVICENNE (note 2) (Ibn Sînâ, 370/980-428/1037), un médecin, mathématicien et philosophe perse, qui sera combattu par le juriste, théologien et mystique perse ALGAZEL (note 3) (AL-GHAZâLî, 450/1058-503/1111), qui a reconcilié l'Islam orthodoxe avec le soufisme (note 4) ; Avicenne s'inspire d'Aristotélès, ARISTOTE (note 5) (385-322) et des néo-platoniciens dont le maître spirituel est Plôtinôs, Plotin (v. 205-270) ;
- à partir du milieu du XIIIème siècle, celles d'AVERROES (note 6) (Ibn RUSHD ou ROCHD, 520/1126-595/1198), un adversaire d'AVICENNE qui entend revenir à l'authentique philosophie d'ARISTOTE.
Ces oeuvres ont une profonde influence sur les intellectuels chrétiens et donnent naissance à La Sorbonne à ce que l'on appelle "Les querelles scolastiques".

Dans le domaine économique et social on assiste à la renaissance de la bourgeoisie marchande en tant que groupe social en plein développement (note 7).

La théocratie de SAINT-AUGUSTIN semble alors mal adaptée à un monde diversifié qui se complexifie.
THOMAS d'AQUIN entend concilier (note 8) la Bible et l'Augustinisme avec les doctrines de PLATON mais surtout d'ARISTOTE, dégagées des interprétations musulmanes considérées comme étant matérialistes.

2.2. Les quatre catégories de droit

Le système normatif de THOMAS d'AQUIN comprend les catégories suivantes, dans l'ordre hiérarchique :
1.- Le Droit divin, appréhendé par la Raison divine et donc inaccessible à l'Homme.
2.- Le Droit naturel, voulu par Dieu et appréhendé par la raison humaine.
3.- Le Droit positif divin, inscrit dans la Bible.
4.- Le Droit positif humain, légal parce qu'accepté par tous et légitime parce qu'ayant pour but la réalisation du "Bien Commun" tel qu'il est défini par l'Eglise chrétienne.

Les trois catégories connaissables sont donc les catégories 2, 3 et 4, le droit naturel étant supérieur.

2.3. Le Droit naturel

L'Homme est libre d'agir.
Pour THOMAS d'AQUIN Dieu est, évidemment, la cause de tout. Mais Dieu ne saurait agir en toutes choses par sa Providence.
Dieu a, en effet, donné à chaque chose des lois pour la régir - il a créé un ordre naturel.
Cependant, si les animaux suivent les lois de leur nature par instinct, et si l'Homme participe du genre animal, l'Homme peut, par son "libre arbitre", s'écarter de l'ordre naturel voulu par Dieu.

Le Bien est de respecter l'ordre naturel voulu par Dieu.
Le Bien pour l'Homme est de suivre sa nature, telle qu'elle a été fixée par Dieu. Il faut donc connaître cette nature.
Cette connaissance de la nature de l'Homme ne peut être qu'une connaissance expérimentale, une connaissance qui résulte de l'observation des faits par l'intermédiaire des sens et de la Raison :
- les sens ne nous font connaître que le particulier, ce que THOMAS d'AQUIN appelle les "substances premières",
- c'est la Raison, par l'abstraction, qui nous fait percevoir le général, les "substances secondes", qui nous amène à comprendre l'ordre statique et l'ordre dynamique du Monde.
C'est en fonction de la connaissance de l'ordre naturel du Monde que l'Homme est amené à la connaissance du Droit naturel. Pour AQUIN le droit naturel est muable (note 8), variable, parce que la nature de l'Homme est muable (Somme Théo. Ia IIae, Qu.94, art. 2, 4 et 5)(note 9) : ainsi l'Homme du XIIIème siècle, en connaissant sa propre nature, est amené à constater que le Droit naturel est pour la monogamie dans le mariage, contre le divorce, l'inceste, les fiançailles avant l'âge de raison...

Le droit naturel est une fraction du droit divin.
Le droit naturel ainsi appréhendé par la raison humaine ne saurait être, toutefois, qu'une partie du droit divin - qui ne peut être appréhendé que par Dieu lui-même mais qui, par ailleurs, a été partiellement révélé dans la Bible.

C'est à partir des principes du droit divin, tels qu'ils sont découverts par la raison humaine, que se constitue le droit positif humain.

2.4. Le droit positif humain, le jus positivum, la lex humana

a/ Le droit positif humain est une nécessité.

Le Droit positif humain est une nécessité (note 10) de par la nature même de l'Homme.
L'Homme est un être politique, un être qui vit en société et qui donc a besoin d'un ordre social, d'un ordre politique.

b/ Le droit positif humain est valable s'il est accepté par tous.

Le Droit positif humain a pour auteur, selon le régime politique existant, soit un monarque, soit une aristocratie, soit le peuple lui-même (république).
Il tire sa force légale du fait même qu'il est accepté par tous (consensus).

c/ Le doit positif humain est juste s'il a en vue le "Bien Commun".

Pour AQUIN l'Etat est une institution naturelle qui assure la sécurité de la vie sociale, mais qui, également est un Bien lorsqu'il sert l'intérêt général.
En conséquence le Droit positif humain est juste, légitime, lorsqu'il a en vue le "Bien Commun", c'est à dire lorsque le Droit positif est conforme au Droit naturel qui est une fraction du Droit divin.

d/ Le droit positif humain doit être obéi s'il est juste.

Cela signifie que la désobéissance au Droit positif est possible lorsque celui-ci est contraire au "Bien Commun", donc lorsqu'il est "injuste" (Somme Théologique, Ia IIae, qu. 96, art. 4 et 6).
La propriété privée n'est pas injuste.

e/ La propriété privée est juste.

Contrairement au point de vue théorique d'AUGUSTIN la propriété privée ne saurait être injuste pour les raisons suivantes :
- "D'abord, parce que tout homme apporte plus de soin à obtenir ce qui est pour lui seul que ce qui est commun à un grand nombre ou à tous ...
- Deuxièmement, parce que les affaires humaines sont menées avec plus d'ordre si chacun est chargé d'une tâche particulière...
- Troisièmement, parce qu'un état de la plus grande paix est assuré à l'homme si chacun est content de son lot...(Somme Théo. 2. Q.66)".

f/ Quel est le rôle de l'Eglise catholique ?
C'est là qu'intervient le Droit positif divin.

2.5. Le Droit positif divin

Le Droit positif divin est inscrit dans la Bible, dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament (Somme Théologique, Ia IIae, qu. 98 et s.).
L'Eglise catholique, par la voix du Pape, est la seule interprète autorisée de ce Droit.
C'est pourquoi le droit canonique, droit canon, fondé sur l'Evangile, est le droit positif de l'Eglise catholique romaine alors que l'Ancien Testament reste, lui, valable pour les Juifs. Mais les principes fondamentaux, tels que ceux du Décalogue ("Tu ne tueras pas, tu ne voleras"...), font évidemment exception, qui sont applicables à tous.
C'est donc l'Eglise catholique romaine seule, c'est à dire le pape, qui peut censurer le droit positif humain qui serait contraire à la Raison divine, et donc injuste, et non valable puisque non accepté par tous.

2.6. Observations

Le système normatif de THOMAS d'AQUIN est plus complexe que celui d'AUGUSTIN, plus opérationnel dans un monde en expansion qui est diversifié. Cependant ce système connaît avec celui d'AUGUSTIN de nombreux points communs.
Par exemple le point de vue du théologien à l'égard des hérétiques ne change pas.
Si pour AQUIN la Loi est affaire de raison, la raison ne saurait permettre de traiter les hérétiques avec tolérance. Certes l'Eglise doit faire preuve de miséricorde en vue de la conversion de l'hérétique "c'est pourquoi elle ne le condamne pas tout de suite, mais après un premier et un second avertissement"..."s'il se trouve que l'hérétique s'obstine encore"..."l'Eglise ...pourvoit au salut des autres en le séparant d'elle par une sentence d'excommunication, et ultérieurement elle l'abandonne au jugement séculier pour qu'il soit retranché du monde par la mort" (Somme Théo. 2a 2ae, Q.11, art.3)(note 12).

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Notes

1. Thomas d'Aquin, Questions disputées sur la vérité, Vrin, Paris, 1983 ; L'Etre et l'esprit, PUF, Paris, 1971 ; L'Etre et l'essence, Vrin, Paris, 1979 ; Somme contre les Gentils, Le Cerf, Paris, 1993 ; Somme Théologique, 4 vol., Le Cerf, Paris, 1984-1986 ; Opuscules théologiques, Vrin, Paris, 1984 ; Opera omnia, Vrin, Paris ; Contre Averroès, Flammarion, GF 713, Paris, 1994.

2. Avicenne, Livre des directives et Remarques, Vrin, Paris, 1951 ; La Métaphysique du Shifâ, 2 vol., Vrin, Paris, 1978-1985 ; Le Livre de science, Belles lettres, Paris, 1985. Avicenne, né d'une mère juive et d'un père shi'ite, médecin, mathématicien, philosophe, conseiller politique, eut une vie intellectuelle et sociale particulièrement riche : Gilbert Sinoué, Avicenne ou la Route d'Ispahan, Denoël, Paris, 1989, également Marie-Thérèse d’Alverny, Avicenne en Occident, Vrin, Paris, 1993.

3. Al-Gazâlî, Le Livre du licite et de l'illicite (Kitâb al-Halâl wa-l-harâm), trad. et Introd. Régis Morelon, Vrin, Paris, 1981.

4. Arthur John Arberry, Le Soufisme : la mystique de l'Islam, Le Mail, Aix-en-Provence, 1988. Eva de Vitray-Meyerovitch, Anthologie du Soufisme, Sindbad, Paris, 1986.

5. Aristote, Politique, Gallimard, Paris, 1993 ; Constitution d'Athènes, Belles Lettres, Paris, 1962.

6. Henri Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Gallimard, Paris, 1964, pp.334-342, Folio essais n°39,1986.
A. Martin, Averroës : Grand Commentaire de la Métaphysique d'Aristote, Les Belles Lettres, Paris, 1984. Ibn Rochd (Averroès), Traité décisif (Façl el-maquâl), trad. et Introduction de Léon Gauthier, 3ème éd., Vrin, Paris, 1983. Maurice-Ruben Hayoun et Alain de Libera, Averoès et l’averroïsme, PUF, QSJ 2631, Paris, 1991.
Averroès était tenu en grande estime par le mystique soufiste Ibn Arabi (1165-1240) : Claude Addas, Ibn Arabi ou la quête du soufre rouge, Gallimard, Paris, 1989.

7. Romuald Szramkiewicz, Histoire du droit des affaires, Montchrestien, Paris, 1989.

8. La démarche de Thomas d'Aquin pour le christianisme peut être comparée à celle de Moïse Maïmonide pour le judaïsme.
Moïse ben Maïmoun (Moshé ben Maimon), dit Rambam, dit Maïmonide (1135/38-1204), philosophe juif de très grande renommée, médecin, s'inspire d'Aristote et des auteurs musulmans pour "rationaliser" et codifier le credo juif. Moïse Maïmonide, Le Livre de la connaissance (Sefer ha-madda'), PUF, Paris, 1985 ; Le Guide des égarés (Guide for the perplexed, Moreh Nehbukhim, Moré Néboukhim), 3 vol., Maisonneuve et Larose, Paris, 1970 ; Le Livre des commandements : Séfèr Hamitsvoth, Age d'homme, Lausanne, 1987 ; Terminologie logique : Une introduction juive à la logique médiévale (Millot ha-higgayon, 1151), Vrin, Paris, 1983 ; Epîtres, Verdier, Paris, 1984 ; Mishné Tora, El-ha-Meqorot, Jérusalem, 1954. Léo Strauss, Maïmonide, PUF, Paris, 1988. Maurice-Ruben Hayoun, Maïmonide, PUF, QSJ n°2378, Paris.

9. Michel Villey, La Formation de la pensée juridique moderne, Ed. Montchrestien, Paris, 1968, pp.129-130.

10. La thèse actuelle du Vatican est que le droit naturel est immuable et universel, thèse qui s'appuie sur Somme Théo. idem mais art.3.

11. Somme théo., IIa IIae, qu. 57, art.2 ; Ia IIae, qu. 94 à 97.

12. L'hérésie vaudoise (refus de la hiérarchie, refus de la richesse) fut condamnée en 1184. En 1209 une croisade fut lancée contre les vaudois, 80 furent brûlés à Strasbourg en 1211. Les vaudois ont adhérés à la Réforme en 1532. Ils subsistent en Italie, aux USA et en Amérique Latine.
L'hérésie albigeoise, cathare, (René Nelli, Les Cathares, Marabout Université n°326, B-4800 Verviers,1981 ; Jean Duvernoy, Cathares, vaudois et béguins : dissidents du pays d'Oc, Privat, Toulouse, 1994), fut condamnée en 1148. La croisade, dirigée par Simon de Montfort de 1208 à 1218, se termina par la prise de Montségur, en 1244, et le supplice du bûcher pour les plus de 200 survivants.
Le réformateur tchèque Jan Hus fut brûlé à Constance en 1415.
Jeanne d'Arc fut brûlée à Rouen en 1431.

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