Anna Eleanor Hall Roosevelt épouse Roosevelt (1884-1962)

Beata de Robien. Auteure, notamment, de pièces de théâtre polonaises et d'une remarquable biographie Les passions d'une présidente, Eleanor Roosevelt, Perrin, Paris, 2000.

1
L'affaire Lucy Mercer
C'est sur une civière qu'on débarquera Franklin sur le quai de New York, en ce 19 septembre 1918. L'épidémie de grippe espagnole a décimé les passagers et l'équipage. Beaucoup ont péri à bord. Le cas de Franklin est grave: le médecin constate une double pneumonie. On le transporte dans la maison de sa mère à New York. Eleanor veille sur son mari, assise dans un fauteuil à bascule, ses doigts maniant infatigablement les aiguilles à tricoter. Ce n'est qu'après avoir achevé une paire de chaussettes qu'elle considère avoir noblement rempli sa journée.

Elle songe à ces phrases entendues en ville, à ces allusions, à ces insinuations. Dans toute rumeur, n'y a-t-il pas toujours un fond de vérité?
Son instinct féminin la pousse à chercher des preuves. Une partie de la garde-robe de Franklin se trouve encore dans ses valises. Eleanor fouille les poches des vestes, des pantalons, nerveusement, sort, un par un : pull, pantalon d'équitation, knickers de golf, chaussettes, chemises... Et là, au fond d'une malle, un paquet de lettres! L'écriture semble familière...
Les mains d'Eleanor tremblent, le souffle lui manque à l'ouverture des enveloppes... Elle lira lettre après lettre, même si chaque page, chaque mot lui assène une nouvelle claque en plein visage. A la dernière page, le sol se dérobe sous elle: elle se laisse choir dans un fauteuil, ravagée par la plus cruelle découverte que la vie puisse réserver à une femme. Ses pires soupçons se sont révélés fondés: son mari est bien épris d'une autre. Oui, il aime Lucy Mercer ! Il l'a désire! Et Lucy de même!

Les sanglots nouent la gorge d'Eleanor. Et ce poids sur sa poitrine! Ce poids terrible de l'irréparable! Pourra-t-elle s'en débarrasser unjour? Elle qui croyait avoir comblé Franklin en lui donnant cinq enfants, un foyer tranquille, en se pliant aux exigences de sa carrière. Elle qui lui a toujours été loyale et fidèle. Mais n'est-ce pas l'apanage des femmes fidèles que de se figurer que les hommes le sont aussi? Ne savait-elle donc pas que de telles aventures sont fréquentes? Ne l'avait-elle pas vu chez son propre père, cet époux volage? Ne savait-elle pas qu'un homme marié est toujours exposé à pareilles tentations?
Eh bien non, Eleanor croyait en son mariage. Malgré les hauts et les bas de leur vie commune - mais quel couple, même le plus équilibré, n'a pas sa part de malheurs et de médiocrité? - elle en voyait le caractère définitif et inaltérable, et ne soupçonnait pas le sang-froid et la maîtrise dont peuvent faire montre les hommes lorsqu'il s'agit de dissimuler leurs sentiments.

Eleanor s'enferme dans sa chambre. Il lui faut s'enfermer seule avec son malheur pour s'y habituer, comme elle s'était habituée au bonheur. Il n'y aura pas de larmes, juste une douleur dans la poitrine. Elle sait que cette douleur annonce le changement. Rien, désormais, ne sera plus comme avant.
Les passions d'une présidente, p. 69-70

2
La métamorphose
A la section des Femmes du comité démocrate de l'État de New York, Eleanor retrouve l'ancien idéal de sa jeunesse : travailler à l'élévation de la femme du point de vue intellectuel et moral. Elle y fait la connaissance de Marion Dickerman et de Nancy Cook, avec lesquelles elle entretient bientôt des relations d'amitié. Jusqu'ici les femmes lui étaient apparues plutôt comme des rivales, là, elle prend conscience qu'elles forment un cercle. Leur solidarité, « sisterhood », est si forte qu'elle s'apparente à une véritable franc-maçonnerie féminine où, ne s'encombrant ni de maris ni d'enfants, elles luttent ensemble au coude à coude.

Cependant, il est impossible de se méprendre sur les relations des deux nouvelles amies d'Eleanor. Elles forment visiblement un couple "à la mode de Boston". Au nez et à la barbe des hommes !

..... L'hiver 1920, à la Ligue des électrices de l'Etat de New York, Eleanor se lie avec deux autres égéries du mouvement d'émancipation de la femme, Esther Lape et Elizabeth Read : un autre couple d'homosexuelles, intelligentes, sensibles, organisatrices remarquables. Elles exercent un métier, raison de plus pour éveiller l'admiration d'Eleanor. Leurs goûts s'apparentent aux siens: les livres, les poèmes. Une amitié débute, comme avec Nancy et Marion. Eleanor, si méfiante de nature, si peu tolérante envers les juifs, les catholiques, méprisante envers les homosexuels masculins, s'ouvre soudainement à cet univers féministe totalement nouveau pour elle.
Ibidem, p. 77-78-79

3
Les trois gràces de Val Kill
Tout au-long des années vingt, nos amazones deviendront inséparables, se surnomment les « Trois Mousquetaires », habillées à l'identique de knickers et de vestes en tweed sur mesure, commandées spécialement par Eleanor. Imaginons l'horreur de Sara (Sara Delano, la mère de Franklin Roosevelt) quand elles débarquent dans cet accoutrement à Hyde Park. Des femmes en pantalon! C'est invraisemblable pour l'époque.
Elles partagent la même chambre et le soir s'adonnent à des batailles de polochons. Oh ! Qu'il est doux d'être gamine à nouveau! Eleanor fait fi des reproches de sa belle-mère. Depuis qu'elle accepte les écarts de son mari et la présence de Missy (Marguerite LeHand, secrétaire de Franklin Roosevelt) sur le bateau - Mama se porte mieux quand elle ne sait pas des choses! - Franklin peut à son tour fermer les yeux sur ses amitiés à elle. Son indépendance va si loin qu'à New York elle pousse un lourd meuble devant la porte communiquant avec la maison de Sara...

Alors que Franklin fait sa vie à Warm Spring, Eleanor s'en construit une à cinq kilomètres du manoir familial. A l'instigation vraisemblablement de Marion, mais avec l'accord de Franklin qui trouve un architecte parmi ses amis, Eleanor entreprend la construction d'un cottage. Elle a toujours rêvé de se séparer de sa belle-mère; à présent, elle saute le pas.
Sur un tronc d'arbre, dans le coin le plus reculé de Hyde Park, au bord d'un petit ruisseau du nom de Val Kill, on peut voir aujourd'hui encore trois lettres entrelacées, E-M-N, formant un cœur. C'est là qu'elles ont scellé leurs vies: Eleanor, Marion et Nancy.
Le premier janvier 1926, elles pendent la crémaillère. Franklin les baptise «Les Trois Grâces de Honeymoon Cottage ». Il est d'excellente humeur, Missy est invitée aussi. Sara franchit la porte et hausse les épaules, une excentricité de plus de sa belle-fille.
Ibidem, p. 89

4
Pour Thanksgiving, en novembre 1933, Franklin nomme son ami William Bullitt premier ambassadeur à Moscou. C'est un triomphe pour Eleanor qui a tant milité pour l'établissement de relations diplomatiques avec l'Union soviétique. Le soir, pour fêter l'événement, elle ouvre le bal au «Waldorf Astoria» au bras de M. Litwinov, fraîchement arrivé de Moscou.
Ibidem, p. 124

5
Grâce à Lorena Hickok, Eleanor devient populaire du jour au lendemain et goûte pour la première fois, à l'âge de quarante-neuf ans, l'ivresse de la célébrité, qu'elle savoure comme une revanche personnelle sur ses déboires conjugaux.
Grâce à ces articles, Eleanor grimpe au sommet du classement des femmes les plus admirées d'Amérique. Elle y restera jusqu'à la fin de sa vie.
C'est Rick la première qui aura mis Eleanor sur un piédestal. Ses articles, et la manière dont elle sait les rendre attrayants, annoncent déjà cette exploitation efficace de la presse qui atteindra sa perfection à notre génération. p. 129-130.

.... Mariage bostonien
Les femmes de chambre ricanent en voyant Lorena Hickok toujours fourrée dans la chambre de la Présidente. Quand les domestiques entrent par une porte, elle sort par l'autre et quand ils se retirent, elle rentre aussitôt. La Présidente et la joumaliste s'enferment dans la salle de bains et jouent à cache-cache devant le mari étonné. Eleanor dit à Franklin qu'elles préparent une interview.
Les salles de bains, comme chacun sait, sont des lieux privilégiés pour les intelviews...
Curieusement, Franklin Delano Roosevelt se montre enchanté par l'amitié que porte sa femme à la journaliste, même s'il la taquine parfois:
- Fais attention à cette Rick. Elle est très maligne.
Le président Roosevelt est probablement le premier à avoir compris que la presse est l'alliée du pouvoir, et il prend soin des journalistes. Son image s'en trouvera nettement grandie. Il conseille à sa femme de se servir de Rick. Plus il y aura d'articles à son sujet, mieux ce sera pour lui dans la perspective des prochaines élections. Le mandat ne dure que quatre ans, et, dès sa première année d'exercice, tout Président prépare sa réélection. C'est ainsi si l'on veut durer. Et FDR le veut.
Eleanor répète à qui veut l'entendre qu'elle préfèrerait une vie tranquille, familiale, à tricoter au coin du feu. Mais ne prend-elle donc pas goût à la politique? « Par essence, 1'homme est un animal politique », lisait-elle dans Aristote avec Mlle Souvestre. Maintenant, avec Rick, elle peut parler et d'Aristote et de politique. Elles ont mille thèmes à débattre, mille centres d'intérêt en commun.
Eleanor est subjuguée par cette force de la nature qu'est Rick. En comparaison de sa propre vie, celle de Rick lui apparaît libre et audacieuse. « Rick dares », Rick ose, suit son bonhomme de chemin en veste d'homme, pantalon et cravate, fume le cigare et porte sans complexe ses kilos en trop. Et que personne ne vienne lui chercher noise!
Oui, Rick rayonne, et on la remarque partout. Rick est une femme libre, qui gagne sa vie toute seule. Cette indépendance la grandit encore davantage aux yeux d'une femme qui n'était rien par elle-même, et tout par son mari.

.... Lorena encourage Eleanor à rédiger son journal. Plus! Elle l'écrit à sa place d'après les notes qu'Eleanor lui fournit. Une autre complicité entre Eleanor et Hick : Hick, «nègre» d'Eleanor.

.... Une chose est certaine. Ensemble, Eleanor et Hick ont créé ce qu'elles voulaient: le mythe de la First Lady, épouse modèle, mère exemplaire, parangon de vertu. Hick la journaliste talentueuse savait quelle image attendait l'Amérique. Quand un pays a besoin de héros, il faut les lui donner.
Ibidem, p. 131-132, 142-143.

6
"Dear Joe"
Le début de cette relation avait échappé à tous, même à Tommy, car personne n'avait imaginé qu'une Eleanor Roosevelt pût s'intéresser à un Joseph Lash.
Un observateur un peu pressé se représenterait peut-être Joseph Lash comme un vulgaire gigolo. Rien de plus trompeur.
« Tovaritch » Lash n'est pas de cette école. Son esprit est exercé à faire face à toute épreuve, sa façon de parler, lente, traînante, soft, démontre la douceur naturelle d'un caractère bienveillant. Rien chez lui de l'agressivité de ses collègues de l'American Youth Congress (Filiale de la Ligue de la jeunesse communiste) ou de la Student Union (Syndicat des étudiants regroupant les étudiants de l'organisation communiste American Youth) dont il est secrétaire.

..... L'oncle de Joseph Lash, Samuel, possède une boucherie casher au coin de la 123e Rue. Plus loin, au 1248 Amsterdam Avenue, la mère Lash tient une épicerie.
Plus tard, pour la Fête des mères, Tommy (Malvina Thomson, la secrétaire d'Aleonor) reviendra dans ce quartier accompagner Mme Roosevelt, mais elle restera dans la limousine pendant que sa patronne remettra des fleurs à la mère de joseph. Eleanor ne verra que le côté pittoresque de ces rues, Tommy que la misère.
Sur la porte, une enseigne mentionne: « épicerie fine », ce que la terminologie immobilière de New York commence à désigner sous le nom de Delicatessen. Il y flotte une puissante odeur de chou, de concombres fermentés et de poissons fumés, combinée aux beiguelés fraîchement cuits, aux bretzels aux grains de pavot, aux fèves cuites à l'ail. Mary Lash porte un foulard sur le front comme une paysanne russe et une lourde robe noire. Elle baragouine un mélange d'anglais, de yiddish et de russe. Elle a élevé cinq enfants: trois filles et deux garçons. Joseph, le « Professeur», l'aîné, est son espoir et sa déception. Elle le dira à Mme Roosevelt, qui lui répondra qu'il ne fallait pas trop compter sur les enfants car ils réalisaient rarement ce que l'on attendait d'eux. Elle même en savait quelque chose.

..... Idylle à la Maison blanche
Eleanor aime chez « Joe» cet air d'adolescent pauvre. Ses propres fils n'ont jamais été aussi proches d'elle, aussi attentifs... Leurs préoccupations se bornent aux femmes et aux voitures. Ce « fils adoptif» témoigne à chaque instant sa reconnaissance.
Comme un enfant, il pose tout le temps des questions, l'interroge sur son emploi du temps, ses voyages, ses projets, ceux de son mari, il s'inquiète de sa santé. Elle remarque la délicatesse dont il fait preuve dans sa manière de s'exprimer, son esprit perpétuellement concerné par le monde, son engagement, sa passion pour la justice. Elle comprend qu'un être aussi délicat ne trouve pas de place dans une société uniquement préoccupée par la recherche du profit.
Voilà Eleanor prête à faire le procès du capitalisme exploiteur. Marx aurait salué bien bas la Première Dame des Etats-Unis.

..... Savent-ils que la propagande de l'Internationale communiste a pris pour thème la défense de la paix? Que la haine du nazisme doit servir de catalyseur à la soviétophilie ? Savent-ils que l'antifascisme, habilement exploité par les réseaux d'influence mis en place par le Komintern, concourt à la politique de Staline? Moscou ne s'y trompe pas: le pacifisme se montre un ressort puissant pour motiver des milliers d'hommes de bonne volonté, il saura capter les énergies fantastiques que les hommes peuvent déployer au service de causes apparemment justes.
Le propre de ces organisations est d'afficher au premier plan, dans les postes honorifiques les plus en vue, des personnalités non communistes. Aucun être humain n'est a priori hostile à la paix. Ainsi, chacune des organisations dont M.Lash est un membre responsable s'abrite derrière un paravent de personnalités hautement placées et généralement honorées, qui n'ont jamais entendu prononcer des noms comme Münzenberg (agent soviétique), Browder (agent soviétique, chef du parti communiste américain) ou autres Kominterniens.
De M. Browder, Mme Roosevelt connaît seulement les problèmes avec la justice pour une affaire de faux papiers. Aussi n'hésite-t-elle pas à marcher au coude à coude avec Joe Lash en scandant des slogans pacifistes. Eleanor, qui a gardé de ses souvenirs de la guerre en Europe une horreur de la violence, fera brillante figure sur la noble façade du Mouvement pour la paix.
Il serait excessif de croire que Mme Roosevelt aurait été simplement manipulée. La Première Dame des Etats-Unis n'est pas une marionnette entre les mains d'un agent habile. Ne l'appelons pas davantage un « compagnon de route » il faudrait plutôt dire que les Kominterniens ont réussi à exploiter les tendances particulières de leur proie. La femme du Président leur a servi de faire-valoir.

.... Les braises qui rougeoient dans la cheminée créent une atmosphère chaleureuse, propice à la tendresse. Joe récite des vers à Eleanor qui, les yeux mi-clos, savoure son bonheur. Les mots de Lash, où elle ne décèle nulle flagornerie, résonnent à ses oreilles comme la plus douce des poésies. Est-elle éprise de lui ou de l'amour lui-même? Même si elle se ment encore à elle-même, le sentiment qu'elle éprouve pour Lash ne relève pas de la simple amitié, ni de la seule affection. Il s'agit d'amour, d'un amour passionné, exigeant et jaloux, dont elle ne sait pas encore qu'elle ne le maîtrise plus - car Eleanor appartient à ces êtres pour lesquels la sublimation d'un plaisir imaginaire offre une satisfaction plus subtile que le plaisir réel.

.... Apparemment Hopkins (notamment conseiller spécial du président Roosevelt) considérait, comme tant d'intellectuels en Amérique et en Europe, que la Russie soviétique représentait l'espoir de l'humanité. Ils n'étaient pas les seuls. Le juge Frankfurter, Lauchlin Currie, conseiller du Président, Alger Hiss du Département d'État et son frère Donald; Harold Ware du ministère de l'Agriculture, John Abt, Nathan Witt, Lee Pressman, Henri Collins de la National Recovery Administration, Victor Perlo, Michael Straight, Harry Dexter White, adjoint du secrétaire au Trésor; George Silverman, un statisticien: Moscou considérait tous ces hommes comme acquis à ses intérêts. Grâce à leur zèle, les Russes seront souvent au courant des événements avant même qu'ils ne se produisent...
Dans les années de guerre, l'activité des agents soviétiques redouble, d'autant plus que l'administration de Roosevelt traite le problème de l'espionnage rouge sur son sol avec une légèreté déconcertante. Une cellule du NKVD est dirigée à Washington par Nathan Silvermaster, Juif né en Ukraine, haut fonctionnaire de la Farm Security Administration. Il a su créer tout un réseau d'amis haut placés, proches du Président et d'Eleanor Roosevelt. Quel coup de maître ! C'est lui qui a amené, entre autres, Harry pexter White, bras droit de Henry Morgenthau Jr, secrétaire d'Etat au Trésor, à photographier pour lui des dossiers confidentiels.
Les avertissements que lancent William Donovan, Harold Ickes, Martin Dies ou Cordell Hull ne provoquent aucune réaction. Les agents soviétiques en exercice à Washington circulent dans cette indifférence comme des poissons dans l'eau, et ne risquent guère d'être démasqués. Edgar Hoover tire de temps à autre la sonnette d'alarme, mais Eleanor veille à ce qu'on ne le prenne pas au sérieux. Car un véritable bras de fer s'est engagé entre elle et le directeur du FBI depuis que l'enquête de ce dernier a empêché Joe Lash de faire carrière dans la Marine.

..... Joseph Lash, friand de nouvelles politiques, supplie Eleanor de ne pas l'en priver. Et Eleanor, sûre qu'il n'en fera aucun mauvais usage, lui décrit plans et projets, donne des nouvelles du front russe, des décisions prises aux conférences de dirigeants, des discussions avec le ministre des Affaires étrangères M. Molotov sur l'ouverture du second front, des visites de têtes couronnées, des humeurs de M. Churchill et des déjeuners avec Mme Tchang Kai-chek:
« Nous avons eu une rencontre intéressante avec Mme Tchang et j'ai laissé Trude au coin de la 5e Ave. et de la 56e Rue pour aller chez le coiffeur tandis que moi, j'ai été prendre la parole à un déjeuner de la Junior League. Il faisait beau, j'ai pris l'avion au retour, nous avons eu un agréable dîner, juste Harry [Hopkins], Louise, la Princesse [Martha de Norvège], Anna, John, Ethel, Ruth. Après le dîner nous nous sommes installés et j'ai demandé tout ce que j'osais à propos de la conférence (conférence de Casablanca de janvier 1943).

..... Hopkins proteste, ils dépassent les bornes. Mais le colonel Kibler connaît les preuves amassées par ses services, pour lui les filatures effectuées sont irréfutables. Il insiste sur les faits: Mme Roosevelt a passé en tête à tête trente-six heures dans une chambre d'hôtel avec un individu au passé plus que douteux. Ce n'est pas tout. Ils se sont revus à Chicago et ont de nouveau passé une nuit ensemble.
Comme pour ne pas perdre la face devant son conseiller, témoin involontaire de cette scène, Franklin Delano Roosevelt minimise l'information, traite l'affaire de ragots, les assure que cette histoire est absurde, grotesque, qu'il connaît personnellement ce Joseph Lash.
Les officiers insistent: ils ont des preuves, ils font suivre Mme Roosevelt depuis quelque temps déjà. Pour FDR, c'en est trop. De quel droit fait-on suivre sa femme? Qui en a donné l'autorisation?
Le colonel Kibler, ne comprenant pas qu'il a peut-être dépassé certaines limites, saisit son dossier et met en évidence sous les yeux du Président les notes sténographiées des conversations entre Mme Roosevelt et le sergent dénommé Joe, Joseph Lash. La filature se justifie, la Première Dame est en danger, elle est manipulée et, à travers elle, les Russes ont accès à des documents américains ultra-secrets et, en plus, savent tout ce qui se fait et dit à la Maison Blanche.
Le Président est abasourdi. Il répond d'un ton glacial qu'il n'a rien à cacher, pas même aux Russes qui sont toujours les alliés des Etats-Unis.

..... Quoi qu'il en soit, les aventures de Joe Lash ne s'arrêtent pas là. Après la mort de FDR, il remplit donc pendant quelque temps les fonctions de secrétaire privé de sa bienfaitrice, chargé de classer ses notes, ses lettres dont elle a souvent gardé le double, de corriger ses manuscrits. Il servira aussi de nègre à Elliott Roosevelt (fils de la présidente).
Au cours de sa vie, Joseph Lash sera inquiété et soupçonné très régulièrement, mais s'en sortira toujours au nez et à la barbe de ses adversaires. Son passé communiste sera fouillé. Certains témoins n'hésiteront pas à l'évoquer dans leurs dépositions, notamment lors du procès d'Alger Hiss contre Wittaker Chambers1, Il paraît que des documents venant de la Maison Blanche auraient été transmis en code D, c'est-à-dire le code ultra-secret du Département d'État. Cela signifierait que quelqu'un aurait livré la clef du code...
Heureusement, la veuve de FDR est encore là pour le protéger et crier à une nouvelle manœuvre de l'opposition. Elle sera là aussi en mars 1954, quand, devant une commission à La Nouvelle-Orléans, Paul Crouch, membre du parti communiste, prétendra sous serment que Lash était un des cinq communistes qui leur fournissaient des informations sur la Maison Blanche, de 1938 à 1943.
A partir de 1949, Lash devient, grâce à Eleanor, journaliste au New York Post, dont le rédacteur en chef est son fidèle ami James Wechsler, ainsi que correspondant pour son journal auprès des Nations unies, en tant que spécialiste des affaires étrangères. A l'occasion, il se montrera un fervent critique du communisme...
Il fait paraître régulièrement dans la presse des articles dans lesquels il entretient la mémoire de sa bienfaitrice: «Eleanor Roosevelt: Love Affair With Israel», ou «Would Eleanor Have Made A Good President? ».
En 1971, il écrit Eleanor and Franklin. Tout en veillant aux intérêts posthumes de la First Lady et aux siens propres, Lash rend hommage à sa protectrice. Le livre suscite un tel enthousiasme qu'il obtient le prix Pulitzer, la plus grande récompense littéraire aux Etats-Unis, puis le National Book Award. Joseph Lash s'impose comme expert en ce qui concerne Eleanor, chaque année apportant un autre « souvenir ». En 1973, il récidive avec Eleanor, The Years Alone. Les biographes successifs, pénétrés de respect devant l'énormité du succès de Lash, se référeront désormais à son jugement, à ses anecdotes, à ses souvenirs. Il sera sollicité pour rédiger des avant-propos, et pour préfacer leurs ouvages.
.... Joseph Lash est mort, riche et célèbre, en 1987 dans sa propriété de Martha's Vineyard, à l'âge de soixante-dix-sept ans.
Ibidem, p. 162, 167, 180, 185-186, 197-198, 211, 219-220, 237, 286-287, 318.

7
Ultime passion
Est-elle plus tolérante parce qu'un nouvel homme occupe ses pensées? Un homme qui se soucie de ses problèmes familiaux, s'intéresse à son petit-fils, Curtis, le fils d'Anna, atteint de poliomyélite. Comme toujours, Eleanor croit aussitôt au désintéressement de son nouvel ami, n'y voit aucun calcul. Après tout, elle n'est plus rien, à quoi pourrait-elle servir à cet homme? Il est désintéressé, admiratif, et Eleanor apprécie d'avance tout admirateur.
Son nom? David Gurewitsch. Il a quarante-cinq ans, des tempes grisonnantes, un fort accent, mélange de tonalités germaniques et slaves, qu'elle trouve prenant. Il dit aimer la lecture. Il connaît même des poèmes d'amour.
Eleanor, qui se croyait désormais vouée au devoir et à la solitude, rencontre une nouvelle âme sœur. Quelqu'un qui lui prête de nouveau attention en tant que femme: la voilà qui reprend vie, alors que depuis des années nul ne s'intéressait à son âme, nul ne satisfaisait son immense appétit de tendresse. Nul n'enflammait plus son imagination.
Et la voilà qui s'embrase pour David, le beau David qui prend peur.
Mais qui est David Gurewitsch? D'où vient-il? Où est sa patrie? Zurich où il est né ? Odessa où il a grandi? Londres où il a étudié? Tel Aviv où il a milité? New York où il cherche à s'établir? Homme de nulle part.

....... David est né à Zurich en 1902 de parents russes. Son père, un Juif hassidim, très pieux et mystique, écrivait des traités de métaphysique où il était question de l'esprit et du néant. Néant qu'il avait fini par aller chercher, âgé de vingt-six ans, au fond du lac de Zurich. Soit deux mois avant la naissance de David.
La mère avait emmené son fils nouveau-né à Vitebsk, en Russie, où elle l'avait laissé à ses parents: elle était repartie pour Londres pour étudier la médecine. David a quinze ans quand la révolution de 1917 éclate. Sa mère réussit à le faire sortir de Russie. Ils s'installent d'abord à Berlin, puis à Fribourg où David entreprend plus tard des études de médecine. C'est là qu'il va rencontrer Trude Wentzel, avant qu'elle devienne Mme Pratt, puis Mme Lash.
A l'arrivée de Hitler au pouvoir, David, jeune sioniste, émigre à Jérusalem. A l'âge de trente ans, il arrive en Amérique et étudie la pathologie au Sinaï Hospital de New York.

Cette histoire émeut Eleanor, comme toujours quand elle entend des histoires d'orphelin son cœur bat plus vite, ses yeux se remplissent de larmes qui renforcent ses sentiments. L'enfance sans parents, cela crée des liens. Eleanor écoute avec avidité ces confidences qu'elle est fière d'avoir méritées. Le récit de David guérit ses propres blessures. Mal marié à une certaine Nemone Balfour, si David ne divorce pas, c'est pour sa fille Grania.
Sa femme, il l'a rencontrée sur le bateau qui l'emmenait en Amérique. Elle était belle, distinguée: une artiste. Elle avait étudié le chant à Vienne durant quatre ans et préparait une tournée aux États-Unis. Il en tombe amoureux et décide de l'épouser avant même d'avoir débarqué sur la terre ferme. Seulement les Balfour, vieille famille de l'aristocratie écossaise, presbytériens de surcroît, ne sauraient consentir à pareille mésal- liance avec ce petit médecin juif. Ou David se convertit ou il oublie l'héritière. Pour David, sioniste, un cas de conscience, mais l'amour l'emporte. Nemone et David se marieront dans la cha- pelle familiale. En 1940 naît leur fille Grania. Ils s'établissent aux Etats-Unis. Ce que David ne dit pas, c'est qu'il est loin d'être le mari idéal: il ne cesse de papillonner, puis d'implorer le pardon pour ses nombreuses infidélités.

....... Le 20 septembre (1948), David arrive finalement à Paris, où l'ONU doit ratifier la Déclaration rédigée à Genève par la Commission des droits de l'homme, et Eleanor l'installe comme membre de la délégation américaine à l'hôtel Crillon. Elle prend des dispositions afin qu'il soit traité en hôte officiel. Elle est au comble du bonheur. Le 11 octobre ils fêtent le soixante-quatrième anniversaire d'Eleanor au Crillon. Eleanor remarque la cherté de la vie en France après guerre, les difficultés d'approvisionnement, les salaires bas. Difficile de trouver des bougies à Paris, alors le chef de la délégation américaine ouvre vingt bouteilles de champagne.
Pour Thanksgiving, c'est Eleanor qui se procure, on ne sait comment, deux énormes dindes qu'elle confie au cuisinier du Crillon. La délégation américaine aura son dîner traditionnel.
Elle n'oublie pas l'anniversaire de Joe Lash, car c'est à lui qu'elle doit d'avoir rencontré David, et lui envoie de Paris un chèque afin qu'il choisisse lui-même son cadeau.
Ibidem, p. 293, 294-295, 297.