George W. Bush et Jacques Chirac

Janvier 2006. Dénonciation, au Conseil de l'Europe, des violations du droit international par les Etats-Unis d'Amérique.
Sur le même sujet Exécutions possibles à Guantanamo

Décembre 2003. La liste des dépendances américaines, notamment en Europe (17 Etats)
Sur plusieurs scènes, les Etats-Unis veulent marginaliser la France

Malgré des dénégations officielles, Paris et Washington s'affrontent sur de nombreux dossiers au-delà de leur querelle sur le multilatéralisme liée à la seconde guerre du Golfe. Les Etats-Unis tentent de réduire l'influence d'un partenaire perçu comme trop difficile, voire "hostile".

Du côté américain, on guette les signes de repentir donnés par Paris. Du côté français, on épie les marques d'hostilité dispensées par Washington. Depuis la chute du régime de Saddam Hussein, en avril, les dirigeants des deux pays ont annoncé, à plusieurs reprises, que la page du désaccord entre les Etats-Unis et la France, au sujet de l'Irak, était tournée. Cependant, ces déclarations ont été contredites par des propos acrimonieux, des comportements inamicaux, des attitudes méfiantes, des gestes paraissant indiquer que la querelle, loin d'être close, était destinée à durer.

Les dirigeants américains veulent-ils exercer des représailles contre les pays qui se sont opposés à eux lors de la crise irakienne ? "La réponse est non", assurait-on, mardi 23 décembre, au département d'Etat. "L'alliance transatlantique, ajoutait-on, est le socle de la politique étrangère américaine. La France et l'Allemagne sont dans l'alliance. On n'exerce pas de représailles contre des gens dont on a besoin." A en croire des diplomates français et américains, il n'est rien arrivé, ces derniers jours, qui justifie de parler de dégradation ou de regain de tension dans les relations entre les deux gouvernements. Le 15 décembre, deux jours après la capture de Saddam Hussein, George Bush a eu des paroles positives pour la France et l'Allemagne - surtout pour l'Allemagne -, assurant : "Il est dans nos intérêts nationaux de travailler ensemble." Le lendemain, à Paris, James Baker, envoyé spécial de M. Bush pour le règlement de la dette irakienne, a eu, avec Jacques Chirac, un entretien qu'il a qualifié de "très fructueux", et la porte-parole de l'Elysée, Catherine Colonna, a souligné l'importance de "travailler ensemble pour la reconstruction de l'Irak".

La France a-t-elle été tenue à l'écart des discussions menées par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne avec la Libye, et qui ont abouti à l'annonce, le 19 décembre, que le colonel Mouammar Kadhafi renonçait à détenir ou à produire des armes non conventionnelles ? Du côté américain, on souligne qu'il ne s'agissait pas d'une question "multilatérale". Du côté français, on convient que ces conversations sont nées de la volonté de Tripoli de vider le contentieux lié à l'attentat qui a détruit un avion de ligne américain au-dessus de Lockerbie, en Ecosse, en décembre 1988. Le colonel Kadhafi voulait obtenir la levée des sanctions de l'ONU, de celles mises en place spécifiquement par les Etats-Unis et du classement de la Libye, à Washington, parmi les Etats patronnant le terrorisme. Ses interlocuteurs, dans cette entreprise, ne pouvaient pas être ailleurs qu'à Londres et à Washington.

L'attitude du gouvernement américain au sujet du projet international de réacteur ITER, disputé entre la France et le Japon, est présentée, elle aussi, comme peu significative. Au département d'Etat, on assure qu'il ne faut pas en faire grand cas. Un diplomate français explique, comme en écho, que, lors de la réunion ministérielle du 20 décembre, près de Washington, les Américains se devaient de récompenser Tokyo après la décision du premier ministre japonais, Junichiro Koizumi, d'envoyer des troupes en Irak. Cependant, ils savent que le site français a été choisi par l'Union européenne et que, si cette dernière ne participe pas au financement du projet, ITER ne se fera pas.

Les diplomates font leur métier, qui consiste, dans la période actuelle, à arrondir les angles. Ils ne contestent pas, néanmoins, que "le fond de l'air est frais". M. Chirac s'est opposé à M. Bush sur une question, l'Irak, qui est la grande affaire du président américain. Le département d'Etat a une façon très diplomatique de décrire la situation, en expliquant que la crise irakienne "était une occasion de renforcer l'alliance" et que cette occasion "a été manquée" par la France et l'Allemagne.

Walter Russell Mead, l'un des experts de la politique étrangère américaine au Council on Foreign Relations, dit les choses plus crûment. "La France était connue pour être un allié difficile. Elle est devenue un opposant actif", résume-t-il. Un parlementaire français souligne que De Gaulle exprimait ses désaccords avec les Américains, mais "n'a jamais cherché à les traîner devant le Conseil de sécurité pour les y faire battre".

Paradoxalement, M. Mead attribue l'impression de signaux contradictoires, envoyés par les dirigeants américains, au fait que leur comportement ne doit plus rien à l'émotion. "Ce n'est pas la colère qui les fait agir, explique-t-il, mais un froid calcul politique. Puisque la France s'oppose aux Etats-Unis, il faut réduire l'influence de la France."

La tonalité officielle est donc celle de l'apaisement, mais, quand se présente une question qui met en jeu le rôle de la France, le gouvernement américain choisit ce qui peut avoir pour effet de diminuer ce rôle. Le récent voyage du secrétaire d'Etat Colin Powell, en Afrique du Nord, doit être placé dans ce cadre, de même que les appuis dont bénéficient, de la part des Etats-Unis, les pays européens hostiles à un directoire franco-allemand. Il faut s'attendre aussi, selon M. Mead, à ce que les Etats-Unis cherchent à barrer la route aux candidats français à des postes de direction dans les organismes internationaux.

Quand la politique américaine était gravement mise en échec en Irak, la position française a été réévaluée par certains observateurs et experts américains. Depuis la capture de Saddam Hussein, les sombres prédictions de Paris perdent de leur pertinence et sont perçues davantage, aux Etats-Unis, comme l'expression d'un parti pris antiaméricain.
Patrick Jarreau, LE MONDE | 24.12.03 | 13h11

--------------------------------------------------------------------------------

A travers la France, l'Europe ?

Pour les analystes de part et d'autre de l'Atlantique, la question de savoir si, à travers la France, une Europe "trop émancipée" est visée par les Américains se trouve au cœur de la querelle franco-américaine. En effet, à Paris comme à Washington, les responsables gouvernementaux y répondent par l'affirmative, mais pour des raisons opposées.

A Paris, la "virulence antifrançaise" de l'administration Bush est présentée comme la preuve d'une volonté hégémonique face à une Europe qui, depuis la fin de la guerre froide, refuserait de plus en plus de servir la puissance américaine. Dans ce contexte, "l'alignement" sur les positions américaines de plusieurs pays anciennement sous la tutelle de l'URSS ferait "de l'Europe de l'Est, en fait, la vraie "vieille Europe"". En revanche, à Washington, on souligne la continuité de "l'exception française" qui, à l'occasion de la seconde guerre du Golfe, aurait tourné à la "dissidence". Le fait que la France ait entraîné l'Allemagne, jusqu'alors un "allié sûr" de Washington, est perçu comme une circonstance aggravante.
LE MONDE, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 25.12.03

-------

Les dossiers d'une rivalité sous-tendue par la mésentente entre Paris et Washington
LE MONDE | 24.12.03 | 13h11
Du domaine militaire à la liberté religieuse, en passant par le "multilatéralisme à la française", l'inventaire des désaccords. Technologie militaire : profitant de leur avance sensible en matière de recherches, les Etats-Unis ont réussi à accentuer l'isolement de la France en Europe. En témoignent le ralliement d'une demi-douzaine de pays européens à leur programme F-35 (l'ex-Joint Strike Fighter) de futur avion de combat, face au Rafale français, ou le rachat de chantiers navals allemands par une firme américaine, de préférence à des offres de la Direction des constructions navales (DCN) française ou de Thales (ex-Thomson-CSF). La France persiste à considérer qu'il s'agit d'une production à caractère hautement politique et stratégique, intimement liée à sa sécurité et à souveraineté nationales.

Energie nucléaire : si les équipes américaines du NIF (National Ignition Facility) et celles françaises du LMJ (Laser MégaJoule) coopèrent depuis longtemps dans le domaine de la simulation du fonctionnement des bombes "H", rien ne va plus dès lors qu'il s'agit de domestiquer cette forme d'énergie. Le projet mondial de réacteur à fusion thermonucléaire ITER en est l'illustration. Lorsque l'Europe devait trancher entre deux sites d'accueil, l'un en Catalogne, l'autre en France, les Etats-Unis avaient marqué leur préférence pour l'Espagne de José Maria Aznar, "pro-américain". Leur secrétaire d'Etat à l'énergie, Spencer Abraham, s'était rendu sur le site catalan, jugé "impressionnant". Puis, à la réunion, le 20 décembre à Washington, des six pays impliqués dans le projet, les Etats-Unis se sont livré à un intense lobbying en faveur du site japonais, ultime concurrent du site français choisi par les Européens. Faute d'accord, la décision a été renvoyée à février 2004.

Espace : sur le marché des services civils de lancement, les Européens, grâce aux premiers modèles de la famille Ariane, ont enlevé la moitié du marché mondial aux Américains, qui ont longtemps trop misé sur leurs seules navettes spatiales. Depuis, les Américains se sont engagés dans une contre-offensive, grâce à une gamme de nouveaux lanceurs bien soutenus financièrement par des contrats pour des satellites gouvernementaux.

Liberté de culte : la France est régulièrement épinglée par les Etats-Unis, dans le rapport annuel du département d'Etat sur la liberté religieuse dans le monde, pour non-respect des droits de certaines minorités cultuelles. Son attitude est jugée discriminatoire à l'égard des "cultes", dont certains sont appelés "sectes" en France. Le rapport parlementaire français de 1996 sur les sectes, préconisant une répression accentuée, avait suscité de vives protestations à Washington.

A Paris, on s'étonne qu'aux Etats-Unis, l'Eglise de scientologie soit officiellement reconnue. Dans ce contexte, l'annonce, le 17 décembre par Jacques Chirac, d'un projet de loi interdisant le voile islamique à l'école a fait l'objet, dans le dernier rapport du département d'Etat, d'une mise en garde. "C'est une source importante de préoccupation. Nous allons suivre cela attentivement",a affirmé le rapporteur, John Hanford, en précisant que tout port d'un signe religieux devait être autorisé, dès lors qu'il ne relève pas d'une volonté de provocation et d'intimidation.

Halliburton : l'instruction de ce dossier est perçue, à Washington, comme une "riposte judiciaire": depuis le 8 octobre, le juge du pôle financier parisien Renaud Van Ruymbeke instruit une enquête ouverte contre X... pour "corruption d'agents publics étrangers" et "abus de biens sociaux" susceptible, à terme, de mettre en cause l'actuel vice-président des Etats-Unis, Richard "Dick" Cheney. Le juge enquête sur la destination finale de 180 millions de dollars de commissions versées, entre 1995 et 2002, en marge de la construction d'un complexe gazier au Nigeria par un consortium. Ce joint-venture regroupait le français Technip, l'italien Snamprogetti, le japonais JGC et l'américain Kellog Brown and Root (KBR), filiale de l'entreprise Halliburton, alors dirigée par Dick Cheney - il en a été le président de 1995 à 2000.

Kyoto : le refus de l'administration Bush d'honorer la signature de Bill Clinton et d'appliquer le protocole de Kyoto sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre ne visait pas spécifiquement la France, mais plutôt le multilatéralisme européen, qui était parvenu à un compromis planétairement acceptable. S'il était appliqué, plaidait l'administration Bush, il aurait eu un effet négatif sur la croissance économique mondiale en général, et américaine en particulier.

Le "quartier général européen" : l'appellation est impropre, puisque, à l'issue d'une âpre négociation entre Européens, puis entre Britanniques et Américains, c'est une "capacité de planification et de conduite d'opérations" militaires européenne qui doit être créée. Pour Washington, cette cellule de planification, qui devrait permettre à l'Union de gérer des opérations militaires ne faisant pas appel aux moyens de l'OTAN, a longtemps fait figure de brûlot dirigé contre l'Alliance atlantique. L'administration Bush avait d'autant plus de raisons de soupçonner la France d'être à l'origine de cette initiative que celle-ci, avec l'Allemagne, la Belgique et le Luxembourg, a tenu un sommet sur la défense, le 29 avril, qui prévoyait notamment la création d'un quartier général européen indépendant de l'OTAN.

Les Etats-Unis ont multiplié les pressions sur les pays européens les plus atlantistes pour les convaincre de renoncer à soutenir ce projet, puis sur la Grande-Bretagne que Paris a finalement rallié à cette initiative, revue à la baisse. Au bout du compte, les Vingt-cinq ont approuvé celle-ci, alors que deux autres avancées constitutionnelles en matière de défense, les "coopérations structurées" (une avant-garde de pays choisissant d'approfondir leur coopération) et la "clause de défense mutuelle", auxquelles Washington était également hostile, sont restées lettre morte en raison de l'échec du sommet sur la Constitution européenne.

Galileo. Depuis 2001, les Etats-Unis ont mis en œuvre une impressionnante stratégie destinée à empêcher que Galileo, projet européen de positionnement par satellite, voit le jour et concurrence le GPS américain. Système de couverture quasi planétaire gratuit, le GPS jouit d'un monopole, qui serait remis en cause par Galileo. Pour les Européens, il s'agissait de disposer d'une autonomie stratégique, dans la mesure où, comme les Etats-Unis l'ont fait lors de la guerre du Golfe, le Pentagone peut, à tout moment, dégrader le signal du GPS. En décembre 2001, Jacques Chirac s'était inquiété à ce propos d'un risque de "vassalisation" de l'Europe.

L'administration américaine a multiplié les pressions sur les Etats membres, soulignant que Galileo constitue un investissement financier (3,4 milliards d'euros) aussi considérable qu'inutile, tout en soutenant que le programme civil européen pourrait nuire à la version militaire du GPS. Les Européens ont tenu bon : le premier des 30 satellites Galileo devrait être lancé en 2005, le dernier à la fin 2008. Les Etats-Unis semblent avoir accepté leur défaite, après une dernière - vaine - offensive pour empêcher la Chine de devenir partenaire du programme européen.

--------------------------------------------------------------------------------

Les appels au boycottage ont été peu suivis

Les autorités françaises sont formelles : la France n'est pas particulièrement ciblée dans le choix des sanctions commerciales qu'envisagent les Etats-Unis sur des différends comme le bœuf aux hormones ou les organismes génétiquement modifiés. Le divorce franco-américain s'est plutôt ressenti dans la société américaine et au Congrès "dans la rhétorique, les appels isolés, avec un pic au deuxième trimestre", rappelle un haut fonctionnaire. Un mouvement s'est produit, par exemple, à l'encontre de la Sodexho lorsque des députés américains ont découvert que la firme française fournissait les GI basés dans le Golfe. Ils ont fait pression sur le Pentagone pour que le contrat soit dénoncé, jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que punir la Sodexho mettait en danger des milliers d'emplois américains. En novembre, des élus ont mené campagne pour durcir la réglementation sur le thème "Buy American". Cette fois, c'est Michelin, gros fournisseur de l'armée qui aurait pu souffrir d'une telle décision. Là non plus, l'administration américaine, emploi oblige, n'a pas embrayé et a, selon des témoins, plutôt calmé le jeu.
LE MONDE, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 25.12.03

--------

Marwan Bishara : "Deux visions du monde et des réponses à ses conflits"
LE MONDE | 24.12.03 | 13h11
Entretien avec un professeur à l'université américaine de Paris. Vous êtes professeur à l'université américaine de Paris. Les relations entre la France et les Etats-Unis semblent s'installer dans la crise. Imaginez-vous qu'elles puissent en sortir rapidement ?

Non, je ne crois pas. En particulier parce qu'il existe une détermination américaine de marginaliser le rôle de la France, et de l'Europe en général, et de ne pas permettre l'émergence d'une puissance qui mette en cause l'hégémonie américaine globale ou bloque les plans des Etats-Unis pour une projection unilatérale de sa force dans le monde.

C'est ce fondement stratégique qui explique la tension actuelle ?

Entre la France et l'Europe, d'un côté, et les Etats-Unis, de l'autre, s'opposent deux visions du monde et des réponses que l'on peut apporter à ses conflits. Les Européens ont une vision plutôt géo-économique, qui met l'accent sur la diplomatie et sur le multilatéralisme. Les Américains, sous l'administration Bush, ont une conception plutôt sécuritaire, unilatéraliste, qui cherche à dominer, à avoir le monopole sur les grands axes stratégiques. Les responsables américains estiment que l'Europe n'a pas pris la mesure du défi posé à la sécurité du monde par le terrorisme international et par les conflits asymétriques.

Pourquoi cette tension perdure-t-elle aussi vivement une fois Saddam Hussein capturé ?

Depuis le 11 septembre 2001, on a assisté à un double malentendu entre la France et les Etats-Unis. D'abord, la France n'a pas compris les effets du 11 septembre sur les Américains. Elle a sous-estimé la détermination de l'administration Bush en faveur de l'unilatéralisme et de la capacité de projection de ses forces dans le monde.

Les Etats-Unis, en retour, ont sous-estimé la persistance, en France, du rejet de tout monopole de puissance ou de la manipulation des Nations unies, ainsi que la force de la relation franco-allemande dans le contexte européen. Cet échec à comprendre l'autre a contribué à détériorer les relations.

En France, certains avancent que l'hostilité américaine s'adresse, au-delà de la France, au projet d'une Europe comme pôle de puissance dans les relations internationales. Vous partagez donc cette conception ?

Question essentielle. Aux Etats-Unis, on croit que la France veut faire de l'Europe un pôle géostratégique capable de faire pièce aux Etats-Unis. L'idée d'une Europe construite autour d'une force géopolitique franco-allemande est considérée comme menaçante sur le long terme.

Cependant, la France ne s'est pas bien conduite avec ses partenaires européens, notamment avec la Pologne et les pays d'Europe centrale. Elle a donné le sentiment qu'elle traite ses alliés européens comme les Etats-Unis traitent le reste du monde. Les Etats-Unis ont déjà exploité les échecs de la France à l'égard de ses partenaires européens.

En Europe et à l'ONU, la France aurait-elle négligé ses alliés ?

Sur l'Irak, la France n'a pas su expliquer sa position ni défendre ses thèses face à celles des Etats-Unis. Elle n'a pas su construire sur le plan diplomatique. Son attitude est considérée comme peu réaliste et irresponsable plus que constructive. Maintenant, même quand ses positions sont justes, le fait que ce soit la France qui les défende fait naître un doute, y compris chez ses amis. La France a, en outre, manqué de volonté et de stratégie pour faire partager sa position à ses alliés européens.

La décision de la Libye de renoncer aux armes de destruction massive ne donne-t-elle pas raison à la politique de Washington et de Londres ?

La réussite américaine, en Libye, a été obtenue avec les armes préférées des Européens : la négociation, la pression. On peut mettre sur le même plan la décision de l'Iran de permettre un contrôle inopiné de ses installations nucléaires par la signature du protocole additionnel au traité de non-prolifération nucléaire, sous l'influence des diplomaties française, allemande et britannique. Ce n'est pas par peur des Etats-Unis que l'Iran a fait ce pas, mais bien dans le cadre d'un dialogue diplomatique.

L'atmosphère des relations franco-américaines changerait-elle avec une nouvelle administration ?

Au moins, elle ne se dégraderait pas davantage. Les différences entre les Etats-Unis et la France devraient être vues comme l'expression d'un nécessaire pluralisme plus que comme une menace. Mais, concrètement, les difficultés qu'ont les Etats-Unis avec une Europe politiquement et économiquement forte vont au-delà des limites de cette administration.
LE MONDE, Propos recueillis par Cécile Chambraud, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 25.12.03

--------

De la "vieille Europe" aux menaces de sanctions, la tension au fil des propos acrimonieux LE MONDE | 24.12.03 | 13h11 Des responsables américains ont multiplié les déclarations hostiles à la France depuis que Paris a critiqué le principe d'une guerre contre l'Irak sans l'aval des Nations unies. Dès janvier 2003, Donald Rumsfeld, le secrétaire à la défense, ouvre le feu, tentant de marginaliser Paris et Berlin. Il dépeint ces pays comme l'arrière-garde de la "vieille Europe" et évoque le "problème" posé par leur position, contraire, souligne-t-il, à celles des "jeunes" pays de l'Est, nouveaux membres de l'OTAN.

En mars 2003, Michael Ledeen, un spécialiste du Proche-Orient réputé influent à la Maison Blanche, estime que "le gouvernement français a fait en sorte de saboter les intérêts militaires américains en temps de guerre (...) dans le but de faire perdre des vies américaines". Richard Perle, à l'époque chef du conseil politique du Pentagone, évoque les "extraordinaires connexions" de Jacques Chirac avec Saddam Hussein. Le 9 mars, le secrétaire d'Etat, Colin Powell, s'exaspère de la menace française d'exercer un droit de veto à l'ONU et souligne que "cela aura un effet sérieux sur les relations bilatérales".

Paul Wolfowitz, secrétaire américain adjoint à la défense, estime, le 12 avril, que Paris doit "payer un prix" pour son opposition à la guerre et son veto à une assistance de l'OTAN à la Turquie. Le 22, Colin Powell est interrogé par une chaîne de télévision qui lui demande "s'il -doit- y avoir des conséquences pour s'opposer aux Etats-Unis comme cela". "Oui", répond le secrétaire d'Etat, sans préciser alors quelles seraient concrètement les conséquences envisagées par Washington. Il aurait, par la suite, "un peu ri" des proportions prises par cette déclaration, lors d'une conversation avec le ministre français des affaires étrangères, Dominique de Villepin.

Le 29 mai, le président George Bush nuance : "Non, non, pas de sanctions, je ne suis pas en colère, je suis déçu et le peuple américain aussi, mais il est temps d'aller de l'avant", déclare-t-il, avant le sommet du G8, à Evian.

Condoleezza Rice explique, de son côté, à des journalistes, notamment français : "Bien sûr que la France est un allié !" Toutefois, ajoute la conseillère du président pour la sécurité nationale, la façon dont Paris a posé le problème de la guerre en Irak "a causé beaucoup de consternation". En une autre occasion, après un entretien avec Mme Rice, un journaliste américain résume ainsi la position de la Maison Blanche : "Pardonner la Russie, ignorer l'Allemagne et punir la France" pour leur opposition à la guerre.

Relayées par certains journaux, des chaînes de télévision et des sites Internet fédérant les opposants à Paris ou appelant au boycottage des produits français, les "petites phrases" vont se succéder, teintées de plus ou moins d'agressivité.

Le 10 décembre, elles prennent une autre tournure. Scott McClellan, le porte-parole de la Maison Blanche, vise, sans la citer, la France et d'autres Etats opposés à la décision d'entrer en conflit armé avec l'Irak en déclarant : "Il est normal et raisonnable de s'attendre que les contrats principaux pour la reconstruction, financés avec l'argent des contribuables américains, aillent au peuple irakien et aux pays qui partagent avec les Etats-Unis la tâche difficile de construire un Irak libre (...)."

Paul Wolfowitz avait, cinq jours plus tôt, dans une circulaire, justifié ces exclusions et expliqué : "Il est nécessaire pour la sécurité et les intérêts essentiels des Etats-Unis de limiter la compétition pour -les- contrats de base à des sociétés des Etats-Unis, d'Irak, des partenaires de la coalition et des nations ayant envoyé des troupes."
LE MONDE, Jean-Pierre Stroobants, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 25.12.03

-------

Six vols Paris-Los Angeles annulés par crainte d'attentats

Informé par le FBI de menaces terroristes "spécifiques", Matignon a annulé tous les vols Paris-Los Angeles d'Air France prévus mercredi et jeudi. Plusieurs centaines de passagers ont passé le réveillon à Roissy.

Tous les vols Air France de mercredi et jeudi entre Paris et Los Angeles ont été annulés sur décision du gouvernement français. Matignon dit avoir pris cette décision après que l'ambassade américaine à Paris eut fait part de "risques d'attentats" sur ces voyages. Le gouvernement a précisé avoir demandé cette annulation en vertu du principe de précaution, en l'absence d'une menace précise. Un responsable américain de la sécurité intérieure a affirmé pour sa part qu'une liste de passagers suspects avait été remise à la France.

Au total, six vols, trois en partance de Paris, trois en partance de Los Angeles, ont donc été annulés. Les vols concernés au départ de l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle sont l'AF068 et l'AF070 le 24 décembre, et le AF068 le 25 décembre. Les vols concernés au départ de Los Angeles sont l'AF069 le 24 décembre et l'AF071 et l'AF069 le 25 décembre.

Fouille minitieuse

A l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, les 450 passagers ont appris cette annulation mercredi soir alors qu'ils s'apprêtaient à embarquer. Ils ont ensuite fait l'objet d'un contrôle approfondi, plusieurs ont même été interrogés. Après de longues minutes de confusion, ils ont été hébergés par la compagnie dans des hôtels proche de Roissy.

La menace dont faisait état les autorités américaines semblait viser spécifiquement, pour la France, les vols Air France qui devaient décoller de Roissy mercredi et jeudi. Washington aurait menacé de ne pas permettre aux vols concernés de pénétrer dans l'espace aérien américain.

Scénarios catastrophes

Mais les vols en provenance de Paris ne sont pas les seuls sous surveillance. C'est aussi le cas d'appareils en provenance d'Amérique latine. "La menace est plus grande cette fois", a indiqué un porte-parole du département de la Sécurité intérieure, en précisant que les autorités américaines avaient des données précises sur les risques d'attentats. C'est apparemment sur la base de ces renseignements secrets que l'administration Bush a décidé de rehausser dimanche le niveau de l'alerte terroriste, le portant de "jaune" (élevé) à "orange" (très élevé).

Les pires scénarios catastrophes sont examinés à la loupe. L'un d'eux repose sur une infiltration possible d'agents d'Al-Qaïda au sein d'équipages de pilotes de compagnies aériennes étrangères. Mardi, le chef d'état-major américain interarmées Richard Myers avait annoncé un renforcement des patrouilles aériennes, notamment au dessus des zones sensibles et dans la région de Washington. Les aéroports de plusieurs grandes villes américaines, notamment dans la région de New York, de Washington, de Los Angeles et de Las Vegas sont plus particulièrement surveillés. Selon la chaîne de télévision américaine NBC, des installations pétrolières à Valdez (Alaska), des centrales nucléaires et des barrages pourraient également être la cible d'attaques terroristes perpétrées avec des avions détournés.

Suppositions

Dans son édition de vendredi, le Washington Post cite des responsables américains et écrit que les avions d'Air France auraient pu être utilisés pour attaquer la ville de Las Vegas, la grande ville la plus proche de la voie aérienne Paris-Los Angeles. En effet, explique le journal, depuis les attentats du 11 septembre 2001, la circulation des avions de commerce est étroitement surveillée, et si l'un d'eux sort de sa route sans explication crédible, des avions de combat sont immédiatement chargés de l'intercepter.

En outre, Las Vegas, la capitale du jeu, est considérée comme la citadelle de la débauche occidentale et une cible prioritaire pour le réseau al-Qaïda, selon d'autres responsables.
Le Monde, Mis en ligne le 24 décembre 2003

--------

Irak vendredi 21 mars 2003
Texte - La Maison-Blanche publie la liste des membres de la coalition
Texte du communiqué de la Maison-Blanche

Le 20 mars, la Maison-Blanche publié la liste des quelque 40 pays membres de la coalition qui œuvre à débarrasser l'Irak de ses armes de destruction massive et à « libérer le peuple irakien de l'un des tyrans les plus brutaux du monde ».

Nous donnons ci-après la liste de la Maison-Blanche.

La Maison-Blanche
Le 20 mars 2003
Les membres de la coalition
Qui sont actuellement les membres de la coalition ?

Le président Bush est en train d'assembler une coalition qui a déjà commencé les opérations militaires visant à débarrasser l'Irak de ses armes de destruction massive et à faire respecter 17 résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies.

La coalition libérera également le peuple irakien de l'un des tyrans et des régimes les plus brutaux du monde.

Les contributions des membres de la coalition prennent les aspects suivants : participation militaire directe, soutien logistique et renseignement, équipes spéciales de réaction à des attaques chimiques ou biologiques, droits de survol du territoire, aide humanitaire et à la reconstruction, et soutien politique.

Au 20 mars 2003, plus de 44 pays s'étaient publiquement engagés envers cette coalition, notamment :

Afghanistan
Angola
Albanie
Australie
Azerbaïdjan
Bulgarie
Colombie
Corée du Sud
Danemark
Érythrée
Espagne
Estonie
États-Unis
Éthiopie
Géorgie
Honduras
Hongrie
Iles Marshall
Iles Salomon
Islande
Italie
Japon
Koweït
Lettonie
Lituanie
Macédoine
Micronésie
Mongolie
Nicaragua
Ouganda
Ouzbékistan
Pays-Bas
Philippines
Pologne
Portugal
République dominicaine
République tchèque
Roumanie
Royaume-Uni
Rwanda
Salvador
Singapour
Slovaquie
Turquie

Le nombre des participants à la coalition continue d'augmenter, et ce n'est pas par hasard que plusieurs de ces pays ont récemment échappé à la férule d'un dictateur et ont subi le fléau du terrorisme. Tous les pays membres de la coalition comprennent la menace que font peser les armes de Saddam Hussein sur le monde et la dévastation que son régime a infligée au peuple irakien.

Les pays de la coalition comptent 1,18 milliard d'habitants.
Ils ont un PIB combiné de près de 21,7 billions de dollars.
Toutes les races, les religions et les ethnies du monde y sont représentées.
La coalition comprend des pays de chaque continent.

---------

(Janvier 2006) Rapport accablant du Conseil de l'Europe sur les exactions commises par les Etats-Unis. La Commission de l'Union Européenne demande à ses Etats membres, et futurs Etats membres (Roumanie, Bulgarie), de coopérer à l'enquête sur les prisons secrètes de la CIA en Europe.
Prisons secrètes de la CIA : les Européens enfoncent le clou.
Sur le même sujet Exécutions possibles à Guantanamo

C'est un rapport accablant sur les violations du droit commises par l'administration américaine dans sa lutte contre le terrorisme avec les «restitutions», c'est-à-dire les enlèvements de «suspects» pour les emmener par avion vers un pays où ils seront torturés. Même si elle ne fournit pas de nouvelles révélations sur les possibles prisons secrètes de la CIA en Europe, la longue enquête du Suisse Dick Marty (1) devant l'assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe représente une excellente synthèse sur «l'externalisation de la torture» dénoncée depuis des mois par les organisations de défense des droits de l'homme comme Amnesty International et Human Rights Watch. Elles avaient compté quelque 800 vols effectués depuis 2001 par les six avions affrétés par la CIA pour transporter des «suspects» d'un centre de détention illégal à un autre ou pour les rendre à leur pays d'origine.

Fortes pressions. Le rapport de Dick Marty confirme l'ampleur du phénomène. Le parlementaire helvète n'a pas hésité, dans une conférence de presse, à accuser l'administration Bush «d'exercer de fortes pressions» contre les médias d'outre-Atlantique, citant comme exemples le Washington Post et la chaîne ABC, qui, bien que disposant d'informations provenant de sources différentes, «crédibles, bien informées et dignes de confiance», ont ainsi renoncé à les diffuser. Dick Marty reconnaît d'ailleurs tout ce que son travail doit aux informations sorties par la presse car «le Conseil de l'Europe a seulement son poids moral, il n'a aucun pouvoir d'investigation». Et le président de la commission juridique appelle à la constitution de commissions d'enquête parlementaire dans de nombreux pays, soulignant l'importance de «l'engagement de l'ensemble de la société civile».

«A ce jour, il n'existe pas d'éléments décisifs permettant d'affirmer qu'en Europe il existe des camps comme celui de Guantanamo Bay. Il est par contre prouvé ­ et cela n'a d'ailleurs pas été démenti ­ que des personnes ont été enlevées, privées de leur liberté et de tout droit et transportées en différentes localités d'Europe, pour être remise à des pays où elles sont soumises à des traitements dégradants et à la torture. Cela est suffisamment grave pour justifier la continuation des recherches du Conseil de l'Europe et la mobilisation de tous les Etats membres pour établir la vérité», a martelé dans ses conclusions cet ancien procureur tessinois de 61 ans, devenu conseiller aux Etats (sénateur) pour le Parti radical (centre droit).

Hypocrisie.
Cette affaire le choque profondément en tant que représentant d'un pays où furent élaborées les conventions de Genève régissant le droit de la guerre et qui héberge le Comité international de la Croix-Rouge. En outre, les gouvernements européens ont déjà tous clamé leur indignation face à ces méthodes, même s'il y a une bonne part d'hypocrisie. «Les "restitutions" intéressant l'Europe semblent concerner plus de 100 personnes au cours des dernières années. Des centaines de vols affrétés par la CIA sont passés par de nombreux pays européens. Il n'est simplement pas vraisemblable que les gouvernements européens, ou au moins leurs services secrets, n'aient pas été au courant», insiste le rapporteur, soulignant que «les déclarations de la secrétaire d'Etat Condoleezza Rice et de son prédécesseur Colin Powell selon lesquelles les Etats-Unis ont toujours respecté la souveraineté nationale de leurs alliés apparaissent à la fois comme un reproche et un avertissement : "Voulez-vous vraiment que l'on dise ce qui s'est passé ?"».

Sous-traitance.
Le document, qui intervient après un premier rapport intérimaire publié le 13 décembre, précise le procédé des «restitutions». Elles consistent à enlever, notamment en Europe, des personnes suspectes pour les emmener par avion vers un pays où elles seraient torturées (lire notamment Libération du 12 juillet 2005). «De nombreux indices, cohérents et convergents, permettent de conclure à l'existence d'un système de "délocalisation" ou de sous-traitance de la torture», insiste l'ex-magistrat, soulignant que «les "restitutions" extraordinaires et les détentions clandestines facilitent le recours à des traitements dégradants et à la torture, et c'est même le but recherché». Il cite plusieurs déclarations d'anciens membres de la CIA. Michaele Scheuer, un des artisans de ce système déjà utilisé sous l'administration Clinton, affirmait que «la CIA a le droit de violer toutes les lois sauf la loi américaine». Robert Baer racontait que «si l'on veut un interrogatoire sérieux, on envoie le prisonnier en Jordanie, si l'on veut qu'il soit torturé, c'est en Syrie, et si l'on veut qu'il disparaisse à jamais, c'est l'Egypte». Des sources anonymes toujours en fonctions sont encore plus accusatrices.

Primauté du droit.
Devant ses pairs, le parlementaire helvète a rappelé l'enjeu : «L'administration américaine actuelle estime manifestement que les instruments traditionnels de l'Etat démocratique, fondé sur la primauté du droit ­ la justice, les garanties constitutionnelles d'un procès équitable, le respect de la dignité humaine ­, ne sont pas aptes à faire face à la menace terroriste. (...) L'Europe est-elle prête à accepter une pareille approche ?»
(1) Lire l'intégrale sur : assembly.coe.int
liberation.fr, par Marc SEMO, QUOTIDIEN : mercredi 25 janvier 2006, p. 8

------

Exécutions possibles à Guantanamo

La Commission européenne a demandé «fermement», hier, aux Etats membres de l'UE et aux pays candidats à l'adhésion de «coopérer pleinement» à l'enquête menée par le parlementaire suisse Dick Marty sur les possibles prisons secrètes de la CIA en Europe.

Parmi les pays candidats les plus directement visés figurent ainsi la Roumanie et la Bulgarie, qui adhéreront en 2007 ou 2008. La mobilisation européenne se renforce alors que de nouvelles procédures militaires concernant la peine de mort rendront possibles des exécutions sur la base de Guantanamo (Cuba) si des prisonniers y étaient condamnés.

«Les ennemis combattants pourraient être concernés par cette réglementation», a confirmé un porte-parole de l'armée, Sheldon Smith, tout en rappelant qu'à ce stade aucun des dix prisonniers de Guantanamo poursuivis devant des tribunaux militaires d'exception n'est passible de la peine de mort.

Par ailleurs, le juge fédéral Jed Rakoff a ordonné hier que le gouvernement américain révèle les identités des quelque 500 prisonniers détenus sur cette base installée dans l'île de Cuba, rejetant les arguments selon lesquels leur identification pourrait mettre en danger leur famille. (AFP)
libération.fr, QUOTIDIEN : mercredi 25 janvier 2006, p. 8

-------

Retour Première page