
La carte postale est trompeuse. A quelques kilomètres du monastère d'Ohrid, haut lieu byzantin sur les bords d'un lac de montagne majestueux, Velesta dissimule, de jour, le visage des jeunes femmes violentées qu'elle renferme. En cet après-midi estival, Velesta ressemble à n'importe quel village albanais de Macédoine. Rues caillouteuses et tortueuses, bordées de hauts murs de parpaings. Quelques hommes sont attablés aux terrasses de cafés. Mais à la nuit tombée, d'inattendus néons colorent soudainement en rose d'austère façades. Velesta se révèle comme la plaque tournante du trafic de femmes en Macédoine et au-delà.
Selon les statistiques policières, Velesta compte 6 000 habitants, 25 bars de nuit et environ 300 prostituées en permanence, certaines mineures. "C'est un centre de regroupement", reconnaît un haut fonctionnaire macédonien, où elles résident quelques jours avant d'être revendues à la centaine de petites maisons closes répertoriées entre Gostivar et Tetovo ou " exportées" vers les "marchés" occidentaux ou régionaux du Kosovo ou de Bosnie, dopés par la présence de dizaines de milliers de soldats étrangers. "Les réseaux criminels utilisent de plus en plus la Macédoine comme terre de transit", alertait dés août 2 000, l'Organisation internationale des migrations (OIM).
Le commerce est sordide et rémunérateur. Selon la police, une femme s'achète en Macédoine jusqu'à 3000 deutschemarks et les revenus des "protecteurs" se chiffrent en dizaines de milliers de deutschemarks par mois. "Ce sont des enjeux contre lesquels nous ne pouvons lutter", se lamente Savka Todorovska, présidente de l'union macédonienne des organisations de protection des droits de la femme qui axe ses projets sur la prévention de tels trafics auprès des jeunes femmes du pays, épargnées jusqu'à présent par ce fléau. L'OIM multiplie bien les séminaires de formation et de sensibilisation pour les ONG ou les fonctionnaires locaux et a initié la création, à Skopje, d'un centre d'hébergement géré par le ministère de l'intérieur destiné, notamment, aux femmes victimes de ce trafic. Mais les autorités locales, confrontées à la guérilla albanaise de l'UCK, reconnaissent elles-mêmes qu'elles ont, en ce moment, d'autres urgences que ce problème qu'elles n'ont jamais réellement affronté.
INDIFFÉRENCE QUASI GÉNÉRALE
Les jeunes femmes de Velesta vivent donc leur calvaire dans une indifférence quasi générale. L'OIM a tout de même assisté, d'août 2 000 à juin de cette année, quelque 265 victimes généralement libérées par la police. 90 % d'entre elles provenaient de l'ex-république soviétique de Moldavie, de Roumanie et d'Ukraine. Certaines ont été enlevées. Beaucoup croyaient fuir la misère et ont été abusées par de fausses propositions de travail à l'étranger et contraintes de se prostituer.
Situé dans un corridor montagneux frontalier de l'Albanie, Velesta s'abrite dans une sorte de " zone grise" confie un responsable du ministère de l'intérieur à Skopje. Oublié des plans de développement de l'Etat central, ce village traînait une sulfureuse réputation dans le trafic de drogue et d'armes. Son palmarès s'orne maintenant de celui de femmes. "Aujourd'hui, les autorités blâment une mafia albanaise soupçonnée de financer l'UCK, mais elle a prospéré sous leur nez, pour un profit partagé", dénonce un observateur étranger.
VELESTA de notre envoyé spécial C. Ct, Le Monde, 29 juin 2001, p. 2.