Il a fallu attendre la chute du président Suharto, en mai 1998,
sous la poussée du mouvement étudiant, et l'accession au pouvoir de
son dauphin, M. Bacharuddin Yusuf Habibie, pour qu'une évolution
notable se produise quant à la situation du Timor-Oriental. Il n'y
a jamais alors que trente-deux ans que cette colonie, qui
s'apprêtait à se libérer de la tutelle portugaise, a été envahie et
annexée par l'Indonésie (7 décembre 1975). Bien que ce coup de
force n'ait jamais été reconnu par la communauté internationale -
sauf par l'Australie -, bien que le Conseil de sécurité de l'ONU
ait approuvé (22 décembre 1975 et 22 avril 1976) deux résolutions
sur le retrait des troupes indonésiennes et « le droit inaliénable
du peuple du Timor-Oriental à l'autodétermination et à
l'indépendance », la « vingt-septième province » alimentera plus
souvent les communiqués d'Amnesty International qu'elle ne
troublera les délibérations des grands Etats occidentaux, qui
voient dans l'Indonésie un excellent allié contre l'Union
soviétique et un partenaire économique fiable. L'« intégration »
fera quelque 200 000 morts, victimes de la répression ou de la
famine.
En juin 1998, M. Habibie, qui a besoin de l'aide internationale
pour alléger les dégâts provoqués par la crise économique, se dit
prêt à accorder au Timor-Oriental un « statut spécial ». Le
7 février 1999, en la personne de M. Ali Alatas, ministre des
affaires étrangères, Djakarta accepte le principe d'une
consultation d'autodétermination organisée par les Nations unies
auprès des Timorais. Quelques gestes accompagnent cette évolution.
Le 10 février, M. Xanana Gusmao, ex-commandant en chef de la
résistance armée, quitte sa prison de Djakarta pour une résidence
surveillée. Le 5 mai enfin, sous l'égide de l'ONU, l'Indonésie et
le Portugal signent un accord qui, en prévoyant un référendum pour
le 30 août, ouvre de fait la voie à l'indépendance.
Qu'il soit sincère ou simplement opportuniste, le projet du
président Habibie heurte de plein fouet le sentiment et les
intérêts d'une armée qu'à l'évidence il ne contrôle pas. Celle-ci
vivrait la perte du Timor-Oriental - où elle a de gros intérêts
économiques - comme une défaite. De plus, ce précédent est perçu
comme un encouragement, pour d'autres régions troublées de
l'archipel - Aceh, Irian-Jaya, Riau -, à revendiquer à leur tour un
changement de statut.
A l'approche du référendum, coercition et intimidation des milices
anti-indépendantistes organisées, soutenues et armées par les
militaires ne pourront empêcher 450 000 personnes de s'inscrire sur
les listes électorales. Mais, malgré les engagements répétés des
autorités indonésiennes de mettre fin à la terreur, des dizaines de
personnes sont tuées.
Le 30 août, malgré les menaces, 78,5 % des votants refusent
l'autonomie interne proposée par Djakarta et se prononcent pour
l'indépendance (une participation de 98,6 %, d'après l'ONU). Selon
les termes de l'accord tripartite signé le 5 mai 1999 entre le
Portugal (ancienne puissance coloniale), l'Indonésie et les Nations
unies, c'est au Parlement indonésien qu'il reviendra, en octobre ou
novembre, d'entériner une éventuelle indépendance du territoire. Ce
qui n'est pas acquis. D'autant que le président Habibie est
dépendant des votes dont disposent les militaires au sein de cette
Assemblée pour assurer sa réélection en novembre prochain. Mais ce
calendrier n'a plus lieu d'être. C'est une intervention immédiate
que des voix de plus en plus nombreuses demandent aux Nations
unies.
Dès le lendemain du référendum, les groupes pro-indonésiens et
leurs bandes, armés de fusils automatiques, de pistolets et de
machettes, ont recommencé à semer la terreur. Dans une
démonstration de force sans précédent, ils se sont emparés du
centre de Dili, la capitale, ont lancé une chasse sanglante aux
indépendantistes, s'en sont pris aux fonctionnaires nationaux et
internationaux de la mission des Nations unies au Timor-Oriental
(Unamet), accusée d'avoir favorisé les indépendantistes et biaisé
le scrutin. Si le général Wiranto, chef de l'armée, a publiquement
approuvé la tenue du référendum, ses troupes, sur place, de même
que les forces de police, font preuve d'une totale passivité, quand
elles ne participent pas directement à la répression.
Interdisant la sortie de Dili, bloquant les ports et les aéroports,
les milices anti-indépendantistes ont provoqué, par la pression et
les menaces, le départ de la plus grande partie des journalistes et
observateurs nationaux et internationaux. Le Timor-Oriental leur
est livré et, dans ce champ clos débarrassé de témoins, de nouveaux
massacres sont à craindre. Les victimes s'accumulent, les exactions
se multiplient, des milliers de Timorais sont emmenés vers une
destination inconnue.
Trente-deux ans après une annexion qu'elle a dénoncé, sans jamais
prendre ses responsabilités, l'ONU se montrera-t-elle enfin capable
de faire respecter ses décisions ? Pour l'heure, le Conseil de
sécurité s'est contenté de dépêcher une mission à Djakarta pour
demander poliment au gouvernement indonésien de « prendre des
mesures concrètes » pour rétablir la sécurité (1). Les Etats qui
ont défendu le principe des « interventions humanitaires » lors de
la guerre contre la Serbie deviennent brusquement muet. Les
Etats-Unis s'opposent catégoriquement à l'envoi d'une force de paix
car « les dangers sur place sont actuellement trop importants
(2) ». Que l'on sache, l'armée indonésienne n'est pas « la
quatrième armée du monde » ! Quant au secrétaire au Foreign Office
britannique, M. Robin Cook, si pugnace lors de l'intervention au
Kosovo, il a souligné que personne au monde n'est prêt « à
débarquer de force » au Timor-Oriental (3). Ce qui revient à
condamner les Timorais de l'Est aux massacres et au génocide.