Jacques Attali, Pythie ... sûr de Lui, le prophète de l'Ordre Marchand (Une brêve histoire de l'avenir, Fayard, Paris 2006-2009)

Les juifs, les chrétiens et l'argent

Jacques Attali : «Les juifs ont toutes les raisons d'être fiers de cette partie de leur histoire»,
propos recueillis par Eric Conan

Le nouvel ouvrage de Jacques Attali, Les Juifs, le monde et l'argent (Fayard)(15 janvier 2002), aborde sans détour un sujet tabou. En avant-première pour L'Express, il développe sa thèse, novatrice: le peuple inventeur du monothéisme est aussi le fondateur du capitalisme

Sous cette formulation générale - «Les Juifs, le monde et l'argent» - le thème de votre nouveau livre relevait jusqu'ici plutôt de la rhétorique antisémite...

Je me suis toujours demandé ce qu'il y avait de fondé dans tout ce qui était raconté, y compris le pire, sur le rapport des juifs au monde et à l'argent. J'ai voulu aborder cette question de front, avec franchise et honnêteté, à travers une longue enquête historique, et ma conclusion est que les juifs ont toutes les raisons d'être fiers de cette partie de leur histoire.

Vous remontez plusieurs millénaires en arrière pour retracer cette histoire, qui commence d'ailleurs dans un monde sans argent et sans richesse: le paradis d'Adam et Eve.

Le paradis se situe hors de l'économie parce que hors de la rareté, du travail et du désir (désir de savoir et de jouir). Et c'est parce qu'il éprouve ces deux désirs que l'homme bascule dans le monde de la rareté, c'est-à-dire de la violence, puis de l'argent.

C'est alors Dieu lui-même qui délivre à son peuple, bien avant Guizot, le premier précepte économique: «Enrichissez-vous!»

Pour la Bible, la richesse est un moyen de servir Dieu, d'être digne de lui. L'un des textes fondateurs dit: «Tu aimeras Dieu de toutes tes forces» et l'un des commentaires précise: «Cela veut dire de toutes tes richesses.» Donc: «Plus tu seras riche, plus tu auras de moyens pour servir Dieu.» La richesse est un moyen, pas une fin. A condition que ce soit une richesse créée, une mise en valeur du monde et non pas une richesse prise à un autre. Les biens fertiles (la terre, le bétail) sont donc particulièrement recherchés. Abraham s'enrichit ainsi par ses troupeaux. Le travail productif est même si important qu'il est interdit de ne faire qu'étudier ou prier, parce qu'on s'isole, on se dessèche et on ne comprend plus le monde.

Ces préceptes de l'Ancien Testament correspondent-ils à une réalité historique de l'époque?

Oui. A l'époque biblique, deux révolutions majeures distinguent les juifs des peuples voisins: d'une part, l'enrichissement n'a pas pour finalité la construction de beaux lieux de culte; d'autre part, les sacrifices humains et la loi du talion sont remplacés par un dédommagement monétaire. C'est un moment essentiel de la civilisation: l'amende remplace les représailles, l'argent interrompt la violence.

«Salomon rappelle que le peuple juif ne doit s'enrichir que pour enrichir les autres»

Ce mode d'emploi de la richesse n'est guère respecté...

Une fois passé l'exil égyptien, dès la sortie d'Egypte, l'argent joue un grand rôle; dans le Sinaï, une partie du peuple juif fabrique un dieu d'or. Le châtiment est terrible: le peuple doit rester dans le désert assez longtemps pour qu'y meurent toutes les générations fautives. Pendant cette longue errance, Dieu leur assure la «manne», qui n'est pas du tout la nourriture de rêve que l'on croit généralement: elle n'a aucun goût, aucune raison d'être autre que fonctionnelle, elle constitue une ration alimentaire fade et sans saveur. La leçon est claire: seules les richesses créées par le travail ont du goût. Ce qui est obtenu sans effort n'a aucune valeur.

Malgré cette rééducation, le peuple juif semble avoir du mal à trouver ce rapport équilibré avec la richesse que lui prescrit Dieu?

Dans l'un des textes majeurs du judaïsme, le discours de Salomon, lors de l'inauguration du Temple, au Xe siècle avant notre ère, rappelle que le peuple juif ne doit s'enrichir que pour enrichir les autres, qu'il ne peut être heureux que si ceux qui l'entourent le sont aussi et que, réciproquement, les gentils ont intérêt au bien-être du peuple du Livre, qui prie pour eux. C'est aussi à cette époque qu'est institué l'impôt de solidarité - qui deviendra la tsedaka - première apparition historique de l'impôt sur le revenu, avec des règles très précises: taux supérieur à 10% mais inférieur à 20%, anonymat et redistribution intégrale aux pauvres. Malgré cela, le Temple connaît deux dévoiements importants: des prêtres s'installent à plein temps et certains recommencent à faire de la fortune une finalité. Le châtiment ne tarde pas: division du peuple, défaite, destruction du Temple. D'où, plus tard, après sa reconstruction, le besoin de codifier ces règles. C'est l'oeuvre du premier Sanhédrin, sorte de Cour de cassation, instance suprême qui unifie la jurisprudence d'une multitude de petits tribunaux communautaires.

C'est ce premier Sanhédrin qui autorise aux juifs le prêt à intérêt, qui va peser si lourd sur leur destin ultérieur?

Pour le peuple juif, dans la mesure où la fertilité des biens est saine, il n'y a aucune raison d'interdire le prêt à intérêt à un non-juif, car l'intérêt n'est que la marque de la fertilité de l'argent. En revanche, entre juifs, on doit se prêter sans intérêt, au nom de la charité. Il est même prescrit, vis-à-vis des très pauvres, de faire des prêts à intérêt négatif!

C'est à cette époque que débute une phase heureuse de complémentarité avec la puissance grecque: les juifs semblent mieux réussir leur exil que leur royaume?

C'est clair! Parce que l'identité juive est d'abord nomade. Babylone et Alexandrie, qui sont au IIIe siècle avant notre ère les capitales de l'économie mondiale, fonctionnent grâce au savoir et au commerce des marchands lettrés juifs. Ils acquièrent progressivement une compétence et une légitimité fondées sur la confiance et sur des techniques financières et commerciales efficaces. Ils y inventeront en particulier le chèque, le billet à ordre, la lettre de change. Cela n'empêchera pas l'apparition, à Alexandrie, d'un antijudaïsme préchrétien.

«Pour un juif, la pauvreté est intolérable. Pour un chrétien, c'est la richesse qui l'est»

Plus tard, l'avènement du christianisme met fin à une nouvelle dérive vers l'argent culte, notamment chez les pharisiens, dont le comportement est dénoncé par la secte des esséniens.

Bien avant la colonisation romaine, certains marchands et prêtres juifs, devenus riches et puissants, ne cessent d'être condamnés par les prophètes. Plus encore quand ils collaborent avec les Romains et exhibent leur luxe, au mépris de la Loi. Les prophètes se déchaînent contre eux, en écrivant les textes les plus durs sur la haine des richesses qui ne sont pas mises au service de Dieu. Jésus s'inscrit dans ce courant mais, au lieu d'accepter la richesse comme un moyen, il prêche que l'on n'est jamais aussi proche de Dieu que dans la mendicité. Il fait, comme certains prophètes avant lui, de la pauvreté un moyen d'accès à Dieu.

Pour un juif, la pauvreté est intolérable. Pour un chrétien, c'est la richesse qui l'est. Mais progressivement, dans la rédaction des Evangiles puis avec l'émergence de l'Eglise, la richesse va devenir un moyen de pouvoir au profit de l'institution religieuse, l'Eglise, qui encourage les offrandes et impose aux évêques l'inaliénabilité de ses biens.

Autre nouveauté essentielle, le christianisme proscrit le prêt à intérêt.

Pour trois raisons. 1° Pour les chrétiens, comme pour les Grecs, le temps n'appartenant pas aux hommes, ils n'ont le droit ni de le vendre ni de le faire fructifier. 2° Le prêt est une activité malsaine qui permet de gagner de l'argent sans travailler. 3° Le prêteur peut s'enrichir, ce qui concurrence le projet de l'Eglise d'être le lieu principal d'accumulation des richesses. L'Eglise assimile donc le prêteur au diable: il est comme le dealer qui fournit de la drogue, une nouvelle forme de la tentation.

Comment les rabbins ont-ils réagi à cette révolution chrétienne sur la question des richesses?

Il leur semble utile de codifier les choses au cours des siècles suivants. Les deux textes fondamentaux sont le Talmud de Jérusalem, au IVe siècle, et celui de Babylone, au VIe siècle, qui apportent d'énormes innovations, souvent très détaillées, sur l'organisation sociale et en particulier sur les taux d'intérêt, l'usage des lettres de change, les limites du profit (avec, par exemple, la notion de «prix juste» des biens alimentaires, dont la marge doit être limitée à 1/6), l'interdiction de la spéculation (quand les prix montent, il est interdit de faire des réserves et il faut vendre pour faire baisser les prix). Il y a aussi des règles très précises contre les ententes. Pratiquement tous les problèmes de l'économie moderne y sont traités, qu'il s'agisse de la publicité, de l'environnement, de la fiscalité directe et indirecte, du droit du travail, du droit de grève, de l'héritage, de la solidarité, etc.

A qui s'appliquent ces règles?

C'est déjà une question lancinante: doit-on vivre en circuit fermé entre juifs ou appliquer ces règles à tout le monde? La justice sociale - la tsedaka, par exemple, la doit-on uniquement aux juifs ou également au voisin non juif dans le besoin? Selon la règle fondamentale, arrêtée à ce moment-là dans le Talmud de Babylone, il est interdit de laisser mourir de faim qui que ce soit, mais l'on ne doit une assistance totale qu'aux monothéistes - c'est-à-dire, pendant très longtemps, seulement aux musulmans puisque, à cause de la Trinité, les chrétiens furent jusqu'au XIIe siècle considérés comme des polythéistes. On doit seulement fournir aux polythéistes les moyens de leur survie, pour qu'ils trouvent la force de découvrir l'unité de Dieu.

S'ouvre ensuite une nouvelle et longue ère heureuse de complémentarité avec les musulmans: les califes ne recrutent leurs conseillers et experts économiques que parmi les juifs.

Cela tient à une nécessité: il y a dans l'islam la même interdiction du prêt à intérêt que chez les chrétiens. Et les juifs sont parmi les rares à savoir lire et écrire. Ils sont donc les seuls capables d'organiser ces prêts, dont l'économie commence alors à avoir besoin: les marchands lettrés juifs constituent même le seul réseau mondial de courtiers, de commerçants et de changeurs. Tout en relevant d'un statut humiliant - selon la «dhimmitude» du Coran, on protège un «inférieur» - la compétence juive s'impose très vite. Le ministre des Finances du troisième calife, à Damas, est juif! C'est l'apparition d'un nouveau personnage: le juif de cour, qui n'existait pas sous l'Empire romain. Mais cette élite aspirée vers le haut ne constitue qu'une infime minorité du peuple juif, essentiellement composé d'artisans, de paysans, de vignerons, de marins, de commerçants, qui vivent dans l'angoisse des conséquences possibles de la jalousie que peuvent susciter ceux d'en haut.

Pourquoi cette spécialisation économique se reproduit-elle de manière beaucoup plus tragique tout au long du Moyen Age européen?

Avec le déclin de Bagdad, le centre de gravité se déplace vers l'Europe. Le continent souffre d'un manque de monnaie métallique: il n'y a pas assez d'or et d'argent pour assurer les transactions. Vers l'an mille, il n'y a guère plus de 150 000 juifs en Europe, qui, pendant trois siècles, se retrouvent dans la situation extraordinaire d'être les seuls à avoir le droit de faire des prêts alors que le besoin d'argent est considérable. C'est d'ailleurs l'une des rares activités qui leur sont autorisées au milieu d'un océan d'interdictions professionnelles. Mais c'est aussi une obligation: souvent, une communauté n'est tolérée dans une ville que si elle accepte d'assurer ce service. Les juifs, tous les juifs, vont donc jouer le rôle de prêteurs; les paysans, bouchers, et artisans juifs sont aussi prêteurs. Ce sont en général des prêts entre voisins. Dans l'Europe du Sud, cela se passe parfois très bien. Ils sont utiles et les chrétiens le reconnaissent. Mais à cette époque se constituent aussi les Etats; les souverains vont, à leur tour, recourir aux prêteurs juifs, forcés de leur prêter pour tout, même pour financer les guerres et les croisades.

Les rabbins ne mettent-ils pas en garde contre le développement de cette spécialisation sociale très piégée?

Il y a de grands débats. Certains sages considèrent que prêter aux non-juifs est un devoir, pour les aider à s'enrichir. D'autres s'inquiètent de voir les juifs prendre le risque d'être haïs pour services rendus. Et c'est ce qui arrive: quand cela va mal - à cause d'épidémies ou de mauvaises récoltes - et que l'on ne peut plus rembourser, paysans et princes trouvent une raison de se fâcher avec les juifs. «Juif» devient synonyme d' «usurier». Ils font alors l'objet de rackets, doivent payer pour tous les actes de la vie quotidienne, sous l'éternelle menace d'expulsion. D'où un cycle infini de périodes de calme suivies d'épisodes violents de pillages, de destructions de communautés.

Comment des communautés ainsi malmenées parviennent-elles, des siècles durant, au sortir de tragédies régulières, à se reconstituer, à remonter la pente pour remplir à nouveau le même office, en attendant la prochaine catastrophe?

Comme on a besoin d'eux, les monarques, après les avoir pillés, les remettent souvent en situation de pouvoir prêter! Et comme les prêts sont de très courte durée - un an ou moins - et à des taux d'intérêt très élevés, de l'ordre de 50 à 80%, l'accumulation va très vite. C'est comme pour les microcrédits aujourd'hui: cela vaut la peine d'emprunter, notamment en matière d'investissement agricole.

«Meyer Lansky, le gangster juif est donc une nouveauté; en réalité, il n'est plus juif du tout»

Il y a, dans votre livre, une thèse implicite: contrairement à Max Weber, qui mettait en avant le protestantisme, vous renouez avec la position de Werner Sombart, qui faisait des juifs les véritables inventeurs du capitalisme.

Pour moi, les preuves que je recense sont tellement accablantes que la thèse de Max Weber ne tient pas la route: malgré son immense culture, il n'a rien compris, ni au judaïsme, ni au rôle que celui-ci a joué, ni aux sources de l'ordre marchand. Mais Sombart n'est pas mieux: il fait démarrer le capitalisme au XVIe siècle par l'initiative de juifs polonais immigrés en Angleterre! Il ne leur prête un rôle que dans le capitalisme de spéculation, alors que l'important est ailleurs, dans le rôle très ancien joué par les juifs dans la mise en place de l'éthique en général, dans celle de l'économie en particulier, et dans le financement de l'investissement à partir du Xe siècle. Il oublie beaucoup d'autres choses, comme le rôle de la papauté, qui préserve les banquiers juifs dont elle a besoin; l'importance des banquiers lombards, qui sont en réalité souvent des juifs plus ou moins masqués; leur rôle dans le formidable développement de l'Espagne, dans les deux berceaux majeurs du capitalisme que furent les Pays-Bas et l'Angleterre et dans les colonies. Il ne dit rien non plus de leur participation au développement industriel, au XIXe siècle, en particulier dans les industries de la communication, de l'automobile, de l'aviation. Peu de gens savent que l'agence Havas et l'agence Reuter au XIXe siècle sont des créations juives, au même titre que la Deutsche Bank, Paribas ou les principales banques d'affaires américaines. Et encore bien d'autres destins fascinants en France, en Allemagne ou en Russie. De tout cela, je donne d'innombrables et spectaculaires exemples.

Comment expliquez-vous alors l'importance accordée à Max Weber?

Il a été clairement l'instrument idéologique de légitimation de la suprématie politique hollandaise, anglaise, puis américaine: il a permis aux protestants de se doter d'un titre de paternité sur ce qu'ils dominent. Marx, lui, avait compris que le judaïsme était à l'origine de la pensée économique moderne, mais il assimile totalement judaïsme et capitalisme, pour lui deux ennemis à combattre, et il écrit des pages clairement antisémites sur lesquelles a toujours pesé un tabou.

Vous évoquez sans détour un autre tabou: la puissance du gangstérisme juif aux Etats-Unis...

J'aurais trouvé malhonnête de ne pas parler de cet épisode marginal et fascinant. Un des chefs de la mafia américaine est un certain Meyer Lansky. Il fait partie de cette petite minorité de truands juifs - peut être 2 000 sur 2 millions de juifs russes immigrés aux Etats-Unis à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Cette fraction tout à fait «désintégrée» de la communauté constitue une grande première historique. Jusqu'alors, les juifs avaient une phobie de la délinquance et de la criminalité, pour des raisons théologiques, mais aussi de survie, puisque le comportement d'un seul pouvait mettre en cause la sécurité de toute la communauté. Les rabbins doivent refuser tout don d'origine douteuse. Et même au Moyen Age, où ils font l'objet des pires accusations - kidnappeurs d'enfants, meurtriers rituels, buveurs de sang humain, empoisonneurs de sources - on n'a pas d'exemple de prêteurs escrocs! Le gangster juif est donc une nouveauté; en réalité, il n'est plus juif du tout. Meyer Lansky n'a aucune relation avec la communauté. Associé à la mafia italienne, il permet à Lucky Luciano de prendre le pouvoir sur Cosa Nostra, avant de devenir lui-même le maître de la mafia américaine. Et quand, plus tard, il se fait arrêter - pour des raisons fiscales, comme Al Capone - et qu'il demande à Israël à bénéficier de la loi du retour, Golda Meir ne le lui accorde pas.

Cela nous amène à Israël, qui a voulu ouvrir un nouveau chapitre des rapports entre le peuple juif et l'argent, avec cette utopie du kibboutz, collectivisme communautaire libéré de l'argent.

Quand les premiers sionistes viennent leur demander des fonds, les banquiers juifs américains (Seligman, Goldman, Sachs, Lehman, Kuhn, Loeb, Warburg, Solomon) refusent, pour des raisons qui paraissent aujourd'hui d'une actualité extraordinaire: «Nous sommes une éthique, une culture, pas une nation, il ne faut pas s'encombrer d'un Etat.» Ceux qui acceptent de les aider (les Rothschild, Montefiore ou Hirsch) ne sont pas sionistes non plus. Et, comme la plupart des cadres sionistes viennent de Russie, où ils ont énormément souffert de cette image du juif homme d'argent, ils veulent s'en défaire radicalement, montrer qu'ils sont capables d'être des paysans, des artisans, des ouvriers. Cela donne d'abord le «bundisme», mouvement juif russe socialisant du début du siècle, puis le mouvement révolutionnaire russe, et enfin le sionisme utopique. Aujourd'hui, les kibboutzim n'occupent plus qu'une place marginale dans la société israélienne, même s'ils assurent encore le tiers de la production agricole.

Pourquoi le kibboutz a-t-il échoué?

Parce qu'il n'y a pas d'utopie qui ne soit une île! Un système social différent ne peut réussir que s'il est isolé et ainsi transmissible aux générations suivantes. Or forcer les enfants, et surtout les petits-enfants, à revenir vivre en kibboutz après avoir passé deux ou trois ans dans l'armée ou à l'université s'est révélé impossible. Cela s'était déjà passé dans les familles de banquiers juifs du XIXe siècle, aux Etats-Unis ou à Vienne: la première génération fonde la banque, la deuxième la dirige et la troisième donne des musiciens, des peintres ou des psychanalystes!

Malgré cet échec du kibboutz, vous montrez qu'Israël entretient un rapport très particulier à l'argent, très loin de la réalité économique: c'est un Etat en perpétuel déficit.

C'était. Ça ne l'est plus. Cette nation a été créée dans des conditions économiquement surréalistes: sans Etat, sans ressources financières. Elle vécut donc à découvert, et cela pendant très longtemps. Mais cette dépendance extérieure correspond à un financement pour l'essentiel en prêts, pas en dons, et désormais, depuis une dizaine d'années, Israël reçoit moins de l'extérieur qu'il ne reverse. Le peuple israélien a vécu au départ à crédit: le taux de l'inflation était le signe de ce choix. Il se trouve qu'il s'est révélé très efficace.

Quelle a été l'importance de l'argent de la Diaspora durant ces cinquante ans de l'Etat d'Israël?

Dans les premières années, il représente de 5 à 6% du PNB israélien. Aujourd'hui, il ne représente pas plus de 5 pour 1 000. La situation est même en train de s'inverser et Israël sera bientôt en situation d'assister certaines communautés de la Diaspora, elles-mêmes menacées de disparaître par assimilation et par déclin de la natalité.

A rebours de certains fantasmes, vous concluez que le XXe siècle aura été en fait celui de l'effondrement de la puissance financière juive échafaudée au XIXe.

Je décris le destin des grandes dynasties financières et industrielles, une à une: les grandes banques juives s'effondrent ou passent toutes aux mains de non-juifs au cours de l'entre-deux-guerres. Comme à Vienne au XIXe siècle, où les juifs étaient sortis de la finance et du capital pour le théâtre, la psychanalyse et la littérature, au début du XXe, la puissance juive américaine passe de la finance à la distraction et à la communication: édition musicale, radio et cinéma. Universal, MGM, Fox, RCA, NBC, CBS, Warner Brothers sont les créations d'entrepreneurs juifs dont les films sont totalement étrangers au judaïsme. L'idée de montrer pour la première fois dans une salle un film en continu - comme, en France, Lumière avec L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat (1895) - viendra aux Etats-Unis d'Adolph Zukor, un juif hongrois, qui présente au public, en 1907, un documentaire de dix minutes: une Passion du Christ largement antisémite qu'il a tournée lors d'un voyage en Bavière! Et dans les années 30, le patron d'Universal, dont le frère était rabbin à Berlin, estimait qu'il n'avait pas à se mêler de la situation des juifs d'Europe. Le seul cinéaste militant prosémite de l'époque, c'est Chaplin, que même Hitler croit juif alors qu'il ne l'est pas!

«Ni le nomadisme ni la finance ne sont plus des spécialités juives»

En conclusion, vous dressez, à l'heure de la mondialisation, le constat de la fin de ce rôle économique multiséculaire des juifs: on n'a plus besoin d'eux?

Le rôle principal des juifs, pendant trois mille ans, fut celui du nomade, dont le sédentaire a besoin pour entretenir les contacts avec l'extérieur. Mais quand, avec la mondialisation, tout le monde devient nomade, il n'y a plus besoin de ces nomades-là! C'est nouveau et très récent, à tel point qu'en Israël les élites nouvelles sont elles-mêmes nomades à l'égard de l'Etat juif. Un autre rôle attend sans doute le peuple du Livre, avant-garde du nomadisme.

Vous vous interrogez sur le destin de cette banalisation pacifique, qui dissout l'identité juive, jusqu'à suggérer qu'Israël pourrait chercher inconsciemment à susciter une insécurité dont il aurait besoin pour maintenir une identité forte...

Le sédentaire éprouve souvent de la haine pour le nomade, dont il ne peut se passer. Mais, comme ni le nomadisme ni la finance ne sont plus des spécialités juives, la haine qu'ils provoquaient tend à se dissiper; et d'autres diasporas, telle la chinoise, viennent remplir ces mêmes rôles. Reste Israël, confronté à une menace comme nation sédentaire, face à son heure de vérité: son identité ne peut pas se réduire à l'hostilité de ceux qui l'entourent. La guerre, c'est son anéantissement; mais la paix entraînera son intégration dans la région, préalable à un métissage. Prélude à ce qui attend tous les peuples.

Dans cet ouvrage, vous avez privilégié le rôle actif de l'élite juive - experts, juifs de cour, conseillers du prince, financiers, etc. - au détriment de l'immense majorité du petit peuple: faut-il y voir une motivation autobiographique chez l'ancien conseiller de l'Elysée et homme de finance que vous êtes?

Je raconte aussi la vie des masses juives, leurs mouvements sociaux et leurs espoirs, mais il était naturel de s'intéresser aussi aux grands destins, et il en est de si fabuleux, de si incroyables! Juif, profondément attaché à cette partie de moi-même, j'ai eu envie de comprendre comment ma vie s'inscrit dans un destin collectif. Ce livre a donc été un formidable voyage intérieur qui m'a éclairé sur certaines de mes réactions, et notamment sur ma méfiance à l'égard de l'argent: s'il est un outil de la dignité humaine, un moyen d'interrompre les représailles et la violence, il n'est pour moi qu'un moyen de donner. J'ai toujours pensé qu'être puissant, c'est seulement avoir le privilège de pouvoir rendre service.

Que peut-il rester du Talmud de Babylone dans votre vie professionnelle?

Quand j'ai lu, chez Maimonide, qu'il y a huit degrés dans la charité, le plus simple étant de donner à manger au pauvre et le plus élevé étant de lui prêter pour qu'il puisse créer son propre travail, alors que depuis des années je m'occupe de développer les microcrédits sur la planète, je me suis dit que j'étais plus juif encore que je ne le pensais! Mais, là encore, c'est universel: imaginons qu'à l'échelle de la planète on consacre, selon l'obligation de la tsedaka, 10% de tous les revenus aux pauvres: le monde serait bien différent!
in L'Express du 10/01/2002, p. 56-65

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Erev Shel Shoshanim