Charles Jaigu : Raymond Boudon, l'homme qui avait raison contre Pierre Bourdieu

Raymond Boudon

Raymond Boudon (1934-2013). L'un des sociologues français contemporains, avec Pierre Bourdieu, Edgar Morin, Alain Touraine, notamment, ayant une notoriété internationale. Sa vision libérale du monde s'oppose à la vision "socialiste" longtemps, et peut-être encore, dominante en France.

I. Sa vie, son oeuvre

I.1. Sa vie

Né à Paris en 1934 dans une famille bourgeoise de culture classique Raymond Boudon fait ses études secondaires dans les meilleurs lycées, Condorcet et Louis le Grand, puis il intégre l'Ecole Normale Supérieure et passe, en 1958, l'agrégation de philosophie.
Pendant la guerre d'Algérie (1954-1962) son service militaire lui permet, en 1958-1960, de participer aux travaux du CERPA (service de recherches psychologiques de l'armée française).
En 1961 il épouse une allemande, Rosemarie Riessner, née d'une mère catholique et d'un père protestant qui se sont réfugiés en Bavière, en 1945, pour fuire l'armée rouge de la Russie soviétique qui occupe l'Est de l'Allemagne qu'ils habitaient.
Pendant l'année universitaire 1961-1962, sur une recommandation du sociologue français Raymond Aron au sociologue américain Paul Lazarsfeld, et avec une bourse de la fondation Ford, il séjourne à l'Université de Columbia à New York.
Entré au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) en 1962 il est nommé maître de conférences à Bordeaux en 1963.
Il séjourne pendant l'année universitaire 1964-1965 à Harvard.
Il soutient sa thèse en 1967 et est nommé professeur à la Sorbonne.

Raymond Boudon a enseigné dans de nombreuses universités étrangères, notamment : Genève (1971-1995), Chicago, Columbia, Florence, Harvard, Québec, Lisbonne, Milan, Montréal, Moscou, Oxford, Saint-Petersbourg, Santiago, Sao Paulo, Stockholm, Hong-Kong.

I.2. Son oeuvre

Evidemment considérable son oeuvre est, en France, moins connue que celle des sociologues socialistes, notamment celle de Pierre Bourdieu.
On peut retenir sur une vingtaine d'ouvrages :
- L'analyse mathématique des faits sociaux, Thèse, Plon, Paris, 1967,
- A quoi sert la notion de "structure" ?, Gallimard, Paris, 1968,
- Les méthodes en sociologie, PUF, Paris, 1970,
- La crise de la sociologie, Droz, Genève, Paris, 1971,
- L'inégalité des chances, A. Colin, Paris, 1973,
- Effets pervers et ordre social, PUF, Paris, 1977,
- La logique du social, Hachette, Paris, 1979,
- L'idéologie ou l'origine des idées reçues, Fayard, Paris, 1986,
- L'Art de se persuader des idées fausses, fragiles ou douteuses, Seuil, Paris, 1992,
- Déclin de la morale ? Déclin des valeurs ?, PUF, Paris, 2002,
- Raison, bonnes raisons, PUF, Paris, 2003.

II. Sa sociologie

Raymond Boudon est un libéral au sens social du terme, qui pense que la personne humaine, de par son action volontaire joue un rôle irremplaçable dans la construction des systèmes sociaux. De ce fait il s'oppose aux socialistes marxistes et à leur pensée totalisante, holiste. En France sa pensée s'est heurtée au système idéologique très agressif de Pierre Bourdieu et de ses disciples.

Pour Raymond Boudon les constructions sociales relèvent de l'individualisme méthodologique (1.); elles ne sont pas déterminées par des lois mais relèvent de comportements qui se veulent rationnels (la rationalité des comportement)(2.), comportements qui ont des effets qui peuvent être pervers (les effets de composition et les effets pervers)(3.).

II.1. L'individualisme méthodologique

Une société peut être individualiste au sens moral, au sens sociologique ou au sens méthodologique.
Au sens moral l'individu est considéré comme étant l'auteur des valeurs fondamentales, le créateur des valeurs morales est humain.
Au sens sociologique l'individu est considéré comme étant autonome, le créateur humain ne dépend pas.
Au sens méthodologique l'individu créateur de valeurs et constructeur de systèmes est motivé pour le faire, il a de bonnes raisons pour croire et pour faire.

L'individualisme méthodologique pose comme principe que la société n'est que la production collective d'individus plus ou moins autonomes et rationnels, ce qui n'interdit pas de regrouper les acteurs sociaux en catégories mais interdit de dire qu'il existe dans les sciences sociales des lois générales gouvernant les comportements humains, qu'il existe un déterminisme social.

II.2. La rationnalité des comportements

Les êtres humains, selon Raymond Boudon, peuvent avoir des comportements surprenants, ces comportements répondent cependant à une rationalité : les acteurs sociaux ont, sauf exceptions qui peuvent relever de l'anormalité, toujours de bonnes raisons d'agir comme ils le font.

Cette rationalité peut prendre plusieurs formes, elle peut être psychologique, économique, axiologique.
La rationalité psychologique fait intervenir les émotions et les passions.
La rationalité économique fait intervenir l'intérêt, l'utilité (utilitarisme).
La rationalité axiologique fait intervenir les valeurs sociales, donc morales. Les acteurs sociaux prennent leur décision dans un cadre social, une culture, à une époque déterminée. Mais pour Raymond Boudon les valeurs morales de référence des acteurs sociaux ne sont pas pour autant relatives (relativisme culturel).
En effet selon Raymond Boudon les valeurs morales seraient universelles et se développeraient de façon irréversibles.

Si les acteurs sociaux se déterminent en fonction de valeurs ce n'est pas pour autant sans intérêt au sens large, car s'ils se déterminent c'est qu'ils ont de bonnes raisons de croire à ces valeurs. Toutefois on ne saurait confondre l'homo oeconomicus des économistes libéraux avec l'homo sociologicus selon Raymond Boudon.
Contrairement à l'homo oeconomicus qui agit toujours par intérêt l'homo sociologicus peut agir par habitude, en fonction de valeurs qui lui disent de faire ainsi.
Le choix de l'homo sociologicus n'est pas aussi clairement définissable que le choix de l'oeconomicus.
Son choix est dépendant de l'environnement, qui peut être ritualisé, et sa rationalisation peut être postérieure au choix lui-même (voir la rationalisation du non-logique chez Pareto).

II.3. Les effets de composition et les effets pervers

Les actions des individus, en s'agrégeant, produisent des résultats sociaux, collectifs. Ses résultats peuvent avoir été voulus par les acteurs mais ils peuvent également ne pas avoir été voulu, au contraire.
Raymond Boudon qualifie les résultats d'effets de composition, d'effets émergents, d'effets d'agrégation, d'effets de systèmes, qui se partagent en deux catégories, les effets simples et les effets complexes.
Les effets simples résultent d'une addition des comportements individuelles. C'est parce que tous les entrepreneurs calvinistes (voir l'éthique protestante de Max Weber) se comportent de même manière que le capitalisme naît et se développe.
Les effets complexes résultent du fait que certaines des décisions des acteurs sociaux peuvent être influencées de telle sorte qu'au lieu d'être agrégatives elles soient désagrégatives. Ainsi l'addition des intérêts individuels ne conduit pas toujours à l'intérêt collectif visé, il y a des effets pervers.
La liberté des acteurs ne conduit pas nécessairement à leur collaboration. Leurs actions au lieu de se combiner peuvent s'opposer, et ainsi produire des effets qui leur échappent, des effets pervers.

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Raymond Boudon, le sociologue qui cultivait le juste et le vrai LeFigaro.fr Par Jaigu, Charles | LeFigaro.fr – ven. 12 avr. 2013.

Décédé à l'âge de 79 ans, le principal détracteur de Pierre Bourdieu était contre la tradition marxiste en vogue dans sa discipline. Son œuvre, peu médiatisée, reste à découvrir.

Que retiendra-t-on de l'école française de sociologie au XXe siècle? Dans un demi-siècle, le nom de Raymond Boudon, décédé ce jeudi à l'âge de 79 ans, pourrait s'imposer comme une valeur sûre et durable. Au «buzzomètre» médiatique des trente dernières années, Boudon a été entièrement occulté par le néomarxiste Pierre Bourdieu, de quatre ans son aîné. Tous deux élèves de la Rue d'Ulm, tous deux agrégés de philosophie, l'un a construit une «théorie de la rationalité ordinaire» d'inspiration libérale, et l'autre un «structuralisme constructiviste» qui décrit des acteurs sociaux surdéterminés par des codes de comportements (langage, style d'élégance ) fixés par les classes dominantes.

Une génération plus tard, le débat Boudon-Bourdieu a rejoué, de façon plus feutrée, la joute Sartre-Aron entre philosophie de la révolution et sagesses libérales. Et nombreux sont ceux qui ont préféré, une deuxième fois, selon la formule consacrée, «avoir tort avec Bourdieu plutôt que raison avec Boudon», note le centriste Jean-Louis Bourlanges, l'un de ses admirateurs.

Raymond Aron reprochait à Jean-Paul Sartre et à ses amis de préférer «la fertilité du raisonnement à l'exactitude du jugement». C'est exactement ce que pensait Raymond Boudon de nombre de ses contemporains. «Les membres de la French theory ont couru après la notoriété médiatique via l'inattendu et le nouveau plus qu'ils n'ont cherché à cultiver le juste et le vrai», confiait-il au Figaro en 2012 à propos des stars du structuralisme et de la déconstruction, de Foucault à Derrida.

Comprendre le monde

Raymond Boudon rejetait aussi bien la tradition marxiste que l'école culturaliste américaine. Il préférait dire que les choix des individus obéissent à des stratégies rationnelles. Il refusait le postulat que les classes sociales ou les cultures (...) Lire la suite sur Figaro.fr

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