Friedrich von Hayek
(1899-1992)

La morale de l'heureux capitaliste

La société libérale est par principe une société du bonheur (1).
(1) Alain, Propos sur le bonheur, Gallimard, Paris, 1928, Folio essais 21, 1985.
André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, 2 vol., PUF, Paris, 1991, 1992.

Le Préambule de la Déclaration d'Indépendance du 4 juillet 1776 des 13 colonies américaines de la Grande-Bretagne est significatif à cet égard qui nous dit que les vérités suivantes sont "évidentes" : "tous les hommes sont créés égaux, ils sont doués par le créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur."
Pour Friedrich von Hayek l'hédonisme libéral est le produit d'une tradition : la tradition du capitalisme, sa vie et son oeuvre (A) et sa philosophie du droit (B) en témoignent.

A - La vie et l'oeuvre de Hayek

Hayek fait ses études supérieures à l'Université de Wien où il obtient un double doctorat en Droit (1921) et en Sciences politiques (1925).
Il est tout d'abord fonctionnaire puis, en 1929, professeur à l'Université de Wien. En 1931, fuyant le nazisme, il est professeur à la London School of Economics et le restera jusqu'en 1950.
De 1950 à 1962 il est professeur de Sciences morales et sociales à l'Université de Chicago, où enseigne l'économiste monétariste Milton Friedman (1912- ), puis professeur d'Economie à l'Université Albert-Ludwig de Freiburg-im-Breisgau, en Allemagne, jusqu'en 1967.
De 1967 à 1976 il est professeur à l'Université de Salzburg en Autriche. En 1974 il obtient le Prix Nobel de Science Economique.

Les principaux ouvrages de Hayek sont : Price and Production, 1931, Prix et production, Agora, Paris 1985 (Presses Pocket n° 04 AG) ; Collectivist Economic Planning, Routeledge and Kegan Paul, London 1935 ; The Road to Serfdom, 1943, La Route de la Servitude, Librairie de Médicis, Paris 1945, PUF, Paris 1985 ; Individualism and Economic Order, Routeledge & Kegan, London 1948 ; Scientisme et Sciences sociales, Agora, Paris 1986 (Presses Pocket n° 11 AG); The Constitution of Liberty, Routeledge & Kegan, London 1960, La constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 ; Studies in Philosophy, Politics and Economics ; New studies and the History of Ideas ; Law, Legislation and Liberty, 3 vol., Routeledge & Kegan 1973-1979, Droit, Législation et Liberté, PUF, Paris 1980-1983 ; The Fatal Conceit. The Errors of Socialism, Routeledge, London and New York, 1988, La Présomption fatale, Les erreurs du socialisme, PUF, Paris, 1993.
Hayek a été "introduit" en France au début des années 80 par les "nouveaux économistes" libéraux/conservateurs, partisans du monétarisme de Milton Friedman (1912-) (2) et plus généralement du néo-conservatisme américain, idéologie soutenant les politiques de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher, notamment.
(2) Notamment Milton Friedman,Capitalism and freedom, 1962, Capitalisme et liberté, Calmann-Lévy, Paris, 1971.

B - La philosophie du Droit de Hayek

Hayek, qui est profondément hostile à Marx et à Freud, est pour un libéralisme conservateur qui donne la primauté à la Société capitaliste sur l'Etat, Etat qui ne peut être que minimum.
Hayek dénonce ce qu'il nomme les erreurs rationalistes (I), est convaincu que les normes sociales sont d'origine individuelle (II) et que la culture joue un rôle sélectif (III) qui a conduit à la liberté du capitalisme(IV), ce qui induit une certaine conception du Droit (V) qui ne peut pas être celle des "constructivistes", les volontaristes du mirage de la "Justice sociale"(VI). Hayek est pour la tradition ... du Capitalisme (VII), la Société ouverte et donc l'Etat limité(VIII).

I. Hayek dénonce les erreurs rationalistes

Selon Hayek la civilisation occidentale, la Civilisation, ne pourra survivre qu'en renonçant à ses erreurs, c'est-à-dire à Marx et à Freud.
Pour Hayek, qui attaque vigoureusement le rationalisme et le positivisme modernes, l'Homme n'est pas maître de son destin et ne le sera jamais. Pour lui les constructions humaines sont le résultat d'un processus qui fait appel au hasard et à l'imitation.
C'est par hasard que quelqu'un découvre ce qui sera un progrès et c'est l'imitation qui fait que la nouvelle pratique se généralise, permettant à certaines sociétés d'avancer plus vite que d'autres sur la voie de la Civilisation. Pour lui il est plus avantageux de suivre la tradition que de chercher à la comprendre rationnellement.
Les règles de culture, de conduite sociale, les règles normatives, les normes sociales sont donc d'origine individuelle. C'est l'origine individuelle des normes sociales.

II. L'origine individuelle des normes sociales

Hayek est un pragmatique. Pour lui l'individu a commencé par apprendre, concrètement, face aux situations sociales à affronter, à faire certaines choses, ou, mieux encore, à ne pas faire certaines choses.
La transmission des règles ainsi "découvertes" et qui semblent satisfaisantes se fait ensuite par apprentissage imitatif. Puis les règles sociales considérées comme étant les plus opérationnelles, qui ont fait concrètement leurs preuves, sont répertoriées, les règles générales mais aussi les exceptions, une tradition sociale apparaît qui est alors indépendante des individus et qui se transmet par héritage culturel.
C'est seulement à ce niveau qu'apparaît la raison. Face aux conditions changeantes de l'environnement, et grâce aux règles traditionnelles qui ont été répertoriées, règles générales et exceptions, l'Homme peut faire le "bon choix" et éviter de commettre des erreurs couteuses.
Une évolution sélective se produit alors, qui est celle de la culture, et qui fonde les Sociétés. C'est le rôle sélectif de la culture.

III. Le rôle sélectif de la culture

Toute Société est le résultat d'une évolution sélective.
Selon Hayek le passage de la petite bande de chasseurs préhistoriques à la communauté agricole sédentaire puis à la Société bourgeoise ouverte, et donc à la Civilisation moderne, s'est produit du fait que des hommes, des innovateurs, renonçant à certaines des règles apprises et transmises culturellement ont obtenus des résultats supérieurs aux autres hommes.
L'évolution sélective de la culture dans l'Histoire a fait qu'il y a aujourd'hui dans le monde une superposition d'étages de règles normatives, de traditions successives, qui entrent en conflit et perturbent les comportements sociaux alors que la liberté du Capitalisme occidental a placé sa civilisation au sommet des civilisations, et a ainsi fait la preuve de sa supériorité.

IV. La liberté du Capitalisme

Pour Hayek l'Homme ne s'est pas développé dans la liberté. Pour lui la liberté a été rendue possible par le développement graduel d'une discipline, la discipline de liberté".
La discipline de liberté c'est la discipline de la société ouverte de l'économie de marché. Elle résulte de l'imitation que l'individu fait du comportement de ceux qui sont socialement estimés.
Selon Hayek l'estime du groupe social est allé, aux débuts du Capitalisme, à ceux qui avaient pour idéal moral de faire du capital et de l'accumuler plutôt que de le consommer immédiatement ou de le distribuer aux pauvres (il faut donner leur chance aux pauvres mais le gaspillage monétaire est à prohiber, surtout celui de l'Etat).
Selon Hayek c'est l'imitation de cette attitude morale - qui fait du profit financier l'objectif individuel à atteindre, qui a permis l'accroissement de la richesse générale et donc de la liberté.
Cette discipline de liberté ne peut pas être remise en cause par le droit positif, le droit de l'Etat.

V. La conception du Droit de Hayek : Droit et Législation

Hayek fait partie des "spontanéistes", est un disciple de l'Ecole autrichienne du "droit libre", dont Eugen Ehrlich (1862-1923) fut l'un des représentants les plus connus.
Selon cette Ecole il faut distinguer entre les sources réelles et les sources formelles du Droit.
La Législation et la Jurisprudence (droit positif) ne sont que des sources formelles : ce sont des procédés de constatation du Droit. Réellement le Droit est antérieur à la Législation et à la Jurisprudence : le Droit est spontané, il est le produit des forces sociales, il est l'oeuvre de la Société et non celle de l'Etat.
Le Droit se crée librement, il n'est pas créé par l'Etat. Les règles élaborées par l'Etat et sa Justice, la Législation et la Jurisprudence, ne peuvent pas avoir d'autre but que de permettre la réalisation des normes sociales, du Droit de la Société.
Donc l'Etat n'a pas à intervenir pour réglementer volontairement la vie de la Société, pour construire une Société idéale qui connaîtrait la Justice sociale, car la Justice sociale est un mirage.

VI. Le mirage de la Justice sociale, selon Hayek

Hayek est résolument hostile aux "constructivistes", tels les prophètes et philosophes qui de Moïse (3) et Platon à Rousseau (4) et Marx , condamnent l'argent, le "veau d'or", l'échange des marchandises, la propriété privée, et proposent de construire des sociétés idéales qui seraient justes.
(3) André Neher, Moïse et la vocation juive, Le Seuil, Microcosme n°8, Paris, 1977.
(4) Bernard Cottret, Le Christ des Lumières : Jésus de Newton à Voltaire (1660-1760), Le Cerf, Paris, 1990.

Pour Hayek la notion même de "justice sociale" relève du mirage et de la manipulation politique (5). Selon lui : "C'est un moyen commode pour les hommes politiques de se fabriquer des majorités".
(5) Pour une intéressante comparaison, le point de vue du conservateur italien Julius Evola,Les limites de la "justice sociale" (1940) in Essais politiques, Pardès, 45390 Puiseaux 1988, (Saggi di dottrina politica, Ed. Casabianca, Sanremo 1979).

Pour lui, tôt ou tard l'illusion de la justice sociale sera inévitablement déçue.
Mais, pour Hayek, l'élément le plus destructeur dans la morale constructiviste c'est l'égalitarisme. L'égalitarisme élimine la seule incitation, selon Hayek, par laquelle des hommes libres puissent être poussés à observer des règles morales, à savoir l'estime valorisante de leurs semblables, leur considération.
Pour Hayek l'égalitarisme conduit, inéluctablement, au totalitarisme.
Hayek est donc contre l'Etat interventionniste et pour le respect de la tradition du Capitalisme.

VII. Pour la tradition du Capitalisme

Hayek est donc pour le respect d'une tradition qui a fait, concrètement, ses preuves. Il est pour la tradition qui résulte de l'évolution historique sélective de l'Occident, le Capitalisme.
Selon Hayek cela nécessite une discipline des instincts. Toutes les traditions ont des tabous. La tradition occidentale, grâce aux interdits de la religion chrétienne, avaient les siens. C'est la psychanalyse de Freud, qui n'est qu'une superstition et non pas une science, qui a largement servi à détruire la culture occidentale en libérant les pulsions sexuelles.
Et Hayek nous dit que si la religion chrétienne est également une superstition (mais il est psychologiquement préférable de parler de "vérité symbolique") elle a une utilité sociale : elle a civilisé l'individu en le faisant obéir.
En définitive Hayek est convaincu que la morale est beaucoup plus efficace que le droit positif pour discipliner les comportements humains, et permettre le fonctionnement d'une Société civilisée, c'est-à-dire libre, c'est-à-dire ouverte, c'est-à-dire capitaliste - ce qui ne peut être qu'à condition que l'Etat soit un Etat minimum, limité.

VIII. La Société ouverte et l'Etat limité

Pour Hayek le progrès ne peut résulter que de la compétition. Or la compétition ne peut exister que si la Société est libre, ouverte, décentralisée. L'Etat n'a pas à intervenir dans les affaires privées, sinon pour permettre leur développement en garantissant la paix sociale de par l'existence d'une administration qui maintienne l'ordre capitaliste, l'ordre de la Société ouverte (6).
(6) Karl Popper, The Open Society and its enemies, 2 vol., George Routeledge & Sons Ltd., London, 1945, La Société ouverte et ses ennemis, vol. 1 : L'Ascendant de Platon, vol.2 : Hegel et Marx, Le Seuil, Paris, 1979.

En conséquence, dans les Etats occidentaux qui sont atteints par le dirigisme, l'interventionnisme social-démocrate, il faut dénationaliser, déréglementer, déréguler, de façon à redonner la première place à la Société et à permettre le libre fonctionnement du Capitalisme.

Du point de vue institutionnel, puisque l'Etat doit être faible, il faut respecter la stricte séparation des pouvoirs "à la Montesquieu". Il faut faire du Gouvernement l'exécutif de la majorité d'une Assemblée gouvernementale qui serait élue selon les procédés habituels mais sans que les fonctionnaires puissent participer au vote.
L'Assemblée gouvernementale serait chargée d'impulser et de censurer le Gouvernement alors que les Lois seraient votées par une deuxième assemblée, l'Assemblée législative, "composée d'hommes et de femmes de 45 à 60 ans" élus pour 15 ans, "dont un quinzième serait remplacé chaque année" (7).
(7) Hayek, ibidem, in le vol.3, Un modèle de Constitution, pp.125-152.

Retour Première Page

Louis Armstrong (1901-1971) Your next (1926)