Ivan Illich
(1926-2002)

Révolutionnaire d'ultra gauche. Fils d'une mère juive séfarade et d'un père catholique croate, Ivan Illich est un prêtre catholique particulièrement brillant qui défroque pour se consacrer à la révolution anti-capitaliste.

Un prophète oublié
La mort d'Ivan Illich, penseur rebelle
Autre point de vue

Ivan Illich est un contestataire qui affirme être au service de la liberté, et de la responsabilité humaines menacées par la société industrielle. Il entend critiquer cette société sous ses divers aspects, ainsi s'en est~il pris notamment au système éducatif puis au système médical.

Les nouveaux systèmes éducatifs qui sont sur le point d'évincer les systèmes scolaires traditionnels, dans les pays riches comme dans les pays pauvres, lui paraissent être "des outils de conditionnement puissants et efficaces ~ qui produiront en série une main d'œuvre spécialisée, des consommateurs dociles, des usagers résignés" (La convivialité p.10).
Ivan Illich pense que notre société industrielle est une société de surproduction et que la surproduction, dans le domaine médical comme dans le domaine scolaire, conduit à la destruction des valeurs fondamentales.

Dans la société industrielle ce n'est plus l'homme qui travaille, façonne, par l'outil, c'est l'outil qui travaille l'homme :
"Le monopole du mode industriel de production fait des hommes la matière première que travaille l'outil" (La convivialité p.11 ).

Notre société est morbide, car elle décourage, réprime et détruit l'autonomie des individus et elle est "génératrice de maux iatrogènes" (dont la, médecine est la cause) car après avoir multiplié nos inadaptations en nous interdisant toute prise directe sur notre environnement, elle charge des spécialistes de nous expliquer que nos inadaptations sont des anomalies dues à une "défaillance de notre organisme" et que nous avons besoin d'être soignés, traités, réadaptés, "médicalisés" :
"Les hommes cesseraient de supporter cette société si le diagnostic médical n'était là pour expliquer que ce n'est pas leur environnement qui est insupportable mais leur organisme qui est défaillant" (Némésis médicale).

Pour Ivan Illich l'homme est un mamifère nature1lement fragile qui est condamné "à se produire lui-même "dans une lutte constante avec la nature. Pour ce faire il doit être soutenu par une culture et celle-ci : "... n'est pas autre chose que le programme de vie qui confère aux membres d'un groupe la capacité de faire face à leur fragilité et d'affronter, toujours dans le provisoire, un environnccent de choses et de mots plus ou moins stable" (Némésis médicale).
Plus une culture "renforce la vitalité de chaque individu et plus elle mérite d'être appelée "saine" car la santé n'est rien d'autre que "la capacité d'affronter et de façonner le monde environnant de façon autonome".

Pour Ivan Illich il ne s'agit pas de "retour à la nature" ou de condamner la technologie mais de mettre la technologie au service de l'homme et non l'homme au service de la technologie. Il ne s'agit pas de supprimer les "grands outils" (les grandes institutions industrielles et marchandes, les services publics, les ordres professionnels...) mais d'abolir leur "monopole radical".
Au lieu de nous transformer en usagers programmés et captifs, en consommateurs passifs et dépendants, l'industrie pourrait nous fournir les moyens de renforcer notre autonomie. C'est une question d'orientation de la production et de la recherche, d'organisation des rapports intersociaux, de déspécialisation et déprofessionnalisation des activités et de l'accès aux savoirs, d'équilibre et redistribution des pouvoirs :
"Si nous voulons élargir notre angle de vision aux dimensions du réel, il nous faut reconnaître qu'il existe non pas une façon d'utiliser les découvertes scientifiques, mais au moins deux, qui sont antonomiques. Il y a un usage de la découverte qui conduit à la spécialisation des tâches, à l'institutionnalisation des valeurs, à la centralisation du pouvoir. L'homme devient l'accessoire de la méga-machine, un rouage de la bureaucratie. Mais il existe une seconde façon de faire fructifier l'invention, qui accroît le pouvoir et le savoir de chacun, lui permet d'exercer sa créativité, à seule charge de ne pas empiéter sur ce même pouvoir, chez autrui" (La convivialité p.12).

La société doit être une société conviviale et peut être une société conviviale : "J'appelle société conviviale, une société où l'outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d'un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l'homme controle l'outil" (La convivialité p.13).
"L'outil est convivial dans la mesure où chacun peut l'utiliser sans difficulté, aussi souvent ou aussi rarement qu'il le désire, à des fins qu'il détermine lui-même. L'usage que chacun en fait n'empiète pas sur la liberté d'autrui d'en faire autant. Personne n'a besoin d'un dip1ôme pour avoir le droit de s'en servir ; on peut le prendre ou non... Entre l'homme et le monde, il est conducteur de sens, traducteur d'intentionnalite" (La convivialite p.45).

La convivialité peut résulter de l'appropriation collective des grands outils lorsque cette appropriation signifie; "que la communauté s'engage a utiliser les outils à promouvoir des rappors sociaux conviviaux" mais l'appropriation collective peut également "conduire à une subordination encore plus efficace et disciplinée des hommes aux outils" ce qui serait le cas dans les systèmes "socialistes" bureaucratiques, actuellement en fonctionnement, qui présenteraient avec les systèmes capitalistes plus de ressemblances que de différences.

L'instauration de la société conviviale nécessitera une inversion politique qui passera par une démythologisation de la science, une redécouverte du langage, le recouvrement du droit :le droit est actuellement au service de la croissance économique, ce qui serait une perversion, il faut le mettre au service de l'inversion de la société.
Cette inversion c'est fondamentalement l'arrêt de la croissance, croissance qui, selon Illich, conduit à l' apocalyse prédite par les écologistes.
Face cette menace, la survie humaine pourrait être gérée par l'installation d'un fascisme techno-bureaucratique : "qui contrôlerait l'économique et le psychisme de l'homme, dans le cadre d'une "grande organisation"."

Ivan Illich espère la faillite de cette solution et préconise de limiter la croissance.
Il y a une autre possibilité : un processus politique qui permette à la population de déterminer le maximum que chacun peut exiger, dans un monde aux ressources manifestement limitées ; un processus d'agrément portant sur la fixation et le maintien de limites à la croissance de l'outillage ; un processus d'encouragement de la recherche radicale de sorte qu'un nombre croissant de gens puisse faire toujours plus avec toujours moins" (La convivialité p.145).
Denis Touret, Sociologie et philosophie du droit, Les cours de droit, Paris, 1976, p. 258-261

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UN PROPHETE OUBLIE

Combien, parmi ces enseignants qui dimanche battaient le pavé parisien, ont eu une pensée pour Ivan lllich ? Combien savaient qu'il était mort, le lundi précédent, à Brême, en Allemagne, âgé de 76 ans, emporté par le cancer, cette tumeur au cerveau qu'il traînait depuis plus de quinze ans et que, fidèle à sa convic tion que l'homme doit prendre lui-même en charge sa maladie au lieu de la confier aux médecins, il avait toujours refusé de faire opérer ? Combien même avaient-ils jamais entendu parler d'lllich et de cette défiance qu'il portait, autant qu'à la médecine, à l'école (son premier livre, Une Société sans école, paru en France en 1971, connut un énorme succès) ? Combien savaient qu'il fut, dans les années 1970, un des penseurs contempo- rains les plus célébrés (les plus controversés aussi), un des maîtres à penser de toute une génération ?

Sans doute un œrtain nombre de ces manifestants, les plus chenus. Ceux dont les tempes grisonnent et la retraite approche. Ceux dont la jeunesse a vibré dans le grand chambardement de Mai 68. Ceux qui sont le plus attachés à cette pédagogie qui « met l'enfant au centre de l'école » et qu'on remet en cause aujourd'hui sous un ministre qui s'est rendu célèbre en dénonçant « la pensée 68 » et pour qui Illich est un songe-creux. Pour les autres, ils ont toutes les excuses du monde : cela faisait bien vingt ans qu'on n'avait plus entendu parler du « Socrate de Cuernavaca ». Et il est vrai aussi que le « pédagogisme » de masse a montré ses limites.
N'est pas Socrate qui veut.
Mort d'un prophète oublié...

PRETRE REBELLE

Et pourtant, quelle vie, quel parcours ! Et quelle influence sur son époque, si l'on veut bien considérer qu'une bonne partie des contestataires de l'ordre établi, de cette jeunesse en pétard qui se rassemble, de Porto Alegre à Florence contre la mondialisation libérale, est peu ou prou la descendance du bonhomme. Qu'elle le sache ou non.

Ivan lliich était né à Vienne, en 1926. Son père était croate et catholique, sa mère juive séfarade. Un vrai métèque. Le nazisme l'exile à Florence, puis il étudie à Rome, à l'université grégorienne du Vatican. il se destine à la prêtrise. Brillant sujet, bosseur impénitent, curieux de tout, boulimique de savoirs, polyglotte, diplômé de théologie, prêtre fervent : un destin tout tracé de prince de l'Eglise ; dans les hautes sphères, on le destine à la diplomatie. On en fera un nonce, un évêque, un cardinal un jour sans doute. Un pape, qui sait? Rien de tout ça ! lllich choisit la vie d'un simple curé de paroisse, à New York, où il découvre le désarroi de ses ouailles des bidonvilles portoricains, déracinées, sans repères, plongées dans le grand chaudron de Manhattan. C'est le rommencement de sa vraie vocation de pédagogue, de passeur, qui le conduit ensuite à Porto Rico, puis à ce Centre interculturel de Cuernavaca, au Mexique, qui deviendra, dans les années 1960, un haut lieu de rencontres et d'échanges entre jeunes intellectuels d'Amérique latine et d'Europe, prêtres et laïcs, sorte d'université permanente sans hiérarchie ni diplômes, véritable bouillon de culture où se concocte pour une part cette « théologie de la libération» si suspecte aux yeux de la curie romaine... Le brillant sujet a dévié de sa belle route toute droite, jugent les monsignore. On ose critiquer l'action apostolique de la puissante église yankee dans son arrière-cour latino : néo-colonialisme,juge-t-il. On est en 1967, quand tout commence à bouger. Quand les prêtres de la base, partout dans le sous-continent, se mettent à secouer leur hiérarchie au nom de l'Évangile et mettent en avant « l'option préférentielle des pauvres » ; quand Don Helder Camara fait vibrer le Brésil, que camillo Torrès prend le fusil, que les jeunes bourgeois chrétiens de Montevideo se découvrent Tupamaros, que les curés nicas rejoignent les maquis de la guérilla sandiniste... La contamination communiste menace l'église sud-américaine, du moins Rome en juge ainsi. lllich, non-violent, s'en tient à sa démarche, la recherche d'une "voie non-marxiste de rupture avec la domination capitaliste, poursuit son rêve socratique d'une révolution des cœurs et des esprits.

C'est encore trop pour le Vatican. Sommé de choisir, le prêtre rebelle défroque pour conserver sa liberté de penser et d'agir. Croyant toujours, mais pour toujours hors des clous. . .

LA SOCIETE CONVIVIALE

Une œuvre considérable, pas tant par la taille (guère plus de cinq ou six bouquins en vingt ans) que par la fulgurance de sa pensée utopique, la radicalité de son contenu, le retentissement mondial qu'elle connut dans cette décennie 1970, qui fut celle de toutes les remises en cause.

Après celle de l'école (système d'exclusion), celle du pouvoir médical (qui dépossède l'individu de la responsabilité de sa santé) et, plus généralement, la critique globale de la société industrielle, marchande, technologique, de consommation. Du Spectacle, comme disait Debord à peu près au même moment. Avec lui et quelques autres (notamment André Gorz, qui contribua à le faire connaître en France, ou encore René Dumont, ou Jacques Ellul, dont il fut proche ; plus près de nous, un Caillé, l'héritier de Marcel Mauss, un Lipietz), lllich contribua à fonder les bases théoriques de l'écologie politique, d'une politique alternative à cette double impasse productiviste du capitalisme libéral et du socialisme classique. Son maître-livre, la Convivialité (1, Le seuil, 1973), est une critique sans concession de« l'organisation de l'économie tout entière en vue du mieux-être [qui] est l'obstacle majeur au bien-être », de l'asservissement de l'homme à l'outil ("l'homme a besoin d'un outil avec lequel travailler ; non d'un outillage qui travaille à sa place »), de la «surcroissance [qui] menace le droit de l'homme à s'enraciner dans l'environnement avec lequel il a évolué» et un cri d'alarme. Illich nous dit que notre civilisation (ce que nous appelons ainsi, quelle dérision !) est en passe de franchir un seuil au-delà duquel nous entrons dans un processus de crise fatal: « Passé un certain seuil, l'outil, de serviteur devient despote. Passé un certain seuil, la société devient une école, un hôpital, une prison. Alors commence le grand enfermement. Il importe de repérer précisément où se trouve, pour chaque composante de l'équilibre global, ce seuil critique. Alors il sera possible d'articuler de façon nouvelle la triade millénaire de l'homme, de l'outil et de la société. J'appelle société conviviale une société où l'outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d'un corps de spédalistes. Conviviale est la société où l'homme contrôle l'outil. » Où l'on voit que le philosophe de Cuernavaca, à la différence d'un Debord qui cultiva jusqu'au suicide son pessimisme noir, ne désespérait nullement de la nature humaine.

Reste que si le terme « convivial » est passé dans le langage courant, qu'on l'utilise à toutes les sauces publicitaires et propagandistes, on s'est bien gardé d'en conserver le sens. On est même toujours allé à contresens.

CITOYEN DU MONDE

lllich nié, oublié, effacé ? À première vue, oui. Les années 1980, 1990 ont signé la négation des utopies chaleureuses, le triomphe de la société marchande et technocratique, la victoire de l'outil sur l'homme.

Et le pire, c'est que cette régression s'est accomplie (en France) en grande partie sous l'égide d'une gauche qui n'a toujours rien compris. Ce pourquoi on ne peut pardonner au socialisme meiierrandien sa conversion honteuse au spectacle. Et pourtant, on l'a dit, cet effacement d'lllich (il aura fallu sa mort pour qu'on reparle de lui, y compris ici) n'a pas empêché la diffusion de ses idées dans une fraction croissante de la jeunesse du monde, qu'effare et révolte le désordre établi. lllich, le père de l'antimondialisation ? Voyez comme le terme est inapproprié pour ce citoyen du monde, ce métèque polyglotte, ce Cadet Roussel de la pensée toujours ; entre ses trois maisons (Cuernavaca, l'université de Pennsylvanie, celle de Brême), et accessoirement, de symposium en conférence, dans bien d'autres lieux encore ! Hervé Kempf rappelle, dans son article du Monde (2), qu'on l'avait récemment revu à Paris lors d'un colloque intitulé « Défaire le développement, refaire le monde ». A la tribune, à ses côtés, José Bové, ce gibier de potence : ce qui n'a rien d'étonnant quand on sait que le porte-parole de la Confédération paysanne fut, en sa jeunesse étudiante bordelaise, l'élève attentif et admiratif de Jacques Ellul (Mamère aussi du reste).

Malgré la pensée unique, cheminement souterrain de la pensée rebelle, transmission des héritages spirituels, vie foisonnante des réseaux et des militances...
Le bloc-notes de Bernard Langlois, Politis, jeudi 12 décembre 2002, p. 28-29

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La mort d'Ivan Illich, penseur rebelle par Hervé Kempf

L'intellectuel autrichien est mort lundi 2 décembre à Brême, en Allemagne, à l'âge de 76 ans. Prêtre "en congé" de l'Eglise, il avait, dans les années 1970, proposé une critique radicale et globale de la société industrielle, de l'école et de la médecine. Ivan Illich aura été, jusqu'au bout de sa vie, un intellectuel rebelle et cohérent : souffrant depuis une dizaine d'années d'une tumeur au cerveau, il avait choisi de ne pas suivre les thérapies usuelles, acceptant de vivre avec une énorme protubérance sur sa joue droite, qui sidérait ses interlocuteurs, avant qu'ils ne retrouvent la lueur de son regard et la vélocité de son esprit.

Provocateur, lucide, implacable critique de la société industrielle, Ivan Illich a été, au tournant des années 1970, le porte-parole entendu et brillant d'une critique non marxiste des institutions qui fondent l'économie contemporaine : l'école, la santé, le développement, la consommation énergétique ont été les cibles d'un discours puissant et qui a donné à l'écologie une assise théorique solide.

Mais, depuis les années 1980, l'euphorie micro-informatique, le renouveau du capitalisme et la reddition corps et biens de la gauche au libéralisme ont fait oublier ce penseur exigeant. Il est décédé lundi 2 décembre, à Brême, dans la douceur, et en pleine possession de ses moyens intellectuels.

Ivan Illich était né le 4 septembre 1926 à Vienne. Son père était croate catholique, sa mère juive séfarade. Il est expulsé en 1941 en application des lois raciales nazies. Il va alors étudier à Florence, puis entre à l'Université grégorienne du Vatican, à Rome, pour devenir prêtre. Polyglotte, il est un dévoreur de connaissances et d'idées. Il est influencé par le philosophe Jacques Maritain, obtient sa licence de théologie en 1951.

Le Vatican destinerait ce jeune prêtre brillant à sa diplomatie, mais il préfère aller à New York où on lui confie la paroisse d'Incarnation Church, à Manhattan, où il va travailler de 1952 à 1956. C'est une paroisse irlandaise, progressivement transformée par l'arrivée massive d'immigrants portoricains. Illich y découvre le problème de l'acculturation et déploie des talents remarquables de pédagogue et de passeur entre les cultures américaine et hispanique. Le succès est tel que ses supérieurs l'envoient en 1956 à l'Université catholique de Porto Rico, où il élargit son travail d'enseignement interculturel. En 1960, il s'oppose à son évêque, qui appelle à ne pas voter pour un candidat gouverneur qui prônait le contrôle des naissances, et doit quitter Porto Rico.

Il parcourt à pied l'Amérique latine et va – selon certains – méditer au Sahara. Il rejoint en 1961 le Cidoc (Centre interculturel de documentation) à Cuernavaca, au Mexique. Il va en faire un carrefour extraordinaire de discussion pour intellectuels et étudiants d'Amérique latine, ou de jeunes Occidentaux, souvent religieux. Cette université sans hiérarchie et sans diplômes est aussi un terrain d'expérimentation de ses idées. Il finit par entrer en conflit avec l'Eglise, en critiquant l'aide apostolique des Etats-Unis à l'Amérique latine, qu'il qualifie de "plante coloniale", dans un article publié en janvier 1967 à New York (repris dans Esprit en mai 1967). Il entérine la rupture début 1969, en renonçant à l'exercice et au titre de prêtre, mais sans renier sa foi.

Indépendant de l'institution, il va se libérer en donnant en quelques années son œuvre bouillonnante et sulfureuse, qui tombe à pic dans un après-Mai 68 encore baigné d'utopie : Une société sans école, publié en France en 1971, est un succès immédiat, tandis qu'Esprit (avec Jean-Luc Domenach) et le Nouvel Observateur (avec Michel Bosquet, alias André Gorz) s'attachent à populariser ses idées. Il y explique que l'école joue comme un système d'exclusion, rejetant ceux qui n'ont pas obtenu de diplôme, tout en monopolisant ce qui est jugé digne du nom de "savoir" et rejetant les autres formes de connaissance humaine.

En 1973, Energie et équité,reprise d'articles donnés au Monde,sape l'analyse courante de la crise de l'énergie – perçue généralement comme un problème de ressources rares – en montrant qu'elle renvoie à la consommation, donc aux usages, par le développement débridé des transports. Il y établit une équivalence originale entre temps gagné – par la rapidité – et temps perdu – à travailler pour acquérir les moyens d'aller vite. La même année voit paraître La Convivialité,critique plus générale du système technique, dans la foulée d'un Jacques Ellul dont il a découvert l'œuvre en 1965.

La Convivialité est un texte qui garde une étonnante jeunesse. Illich y analyse la transformation de l'outil en un appareil asservissant. Il ne critique pas la technologie, mais le monopole qui lui est conféré et qui nuit à la liberté de chacun de répondre à ses propres besoins. Illich décrit la logique qui conduit la société à poursuivre une croissance ininterrompue, acculturant les groupes et les individus, sans répondre à la pauvreté qui, au contraire, s'y développe."L'organisation de l'économie tout entière en vue du mieux-être est l'obstacle majeur au bien-être", résume-t-il.

Dans la seconde moitié des années 1970, Illich poursuit son travail en sapant l'institution médicale (avec La Némésis médicale), les illusions du travail (Le Travail fantôme), le concept d'environnement (H2O). Mais l'optimisme des années 1960 a disparu, et l'on oublie Illich, du moins en France. Il travaille au Mexique, et, depuis 1990, enseigne tous les automnes à l'université de Brême, en Allemagne. Dans le miroir du passé, en 1994 (Descartes et Cie), donne l'image de ses nouvelles réflexions sur l'engagement ou le langage. Mais il saisit mal les phénomènes des années 1990 que sont Internet et la biotechnologie.

Si les intellectuels patentés l'ont oublié, les préoccupations de Illich continuent d'irriguer un réseau actif de critiques du développement, dont a témoigné un colloque important à l'Unesco en mars dernier sous le titre "Défaire le développement, refaire le monde". Illich y était – à côté de José Bové. Ses idées ne sont pas mortes le 2 décembre, elles sont au contraire bien vivantes.
Hervé Kempf, LE MONDE | 04.12.02 | 12h58, MIS A JOUR LE 06.12.02 | 16h48

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Eléments bibliographiques
La Convivialité, Seuil, 1973.
Nemésis médicale, Seuil, 1975.
Dans le miroir du passé, Descartes et Cie, 1994.
Un inédit, La Perte des sens, et les œuvres complètes en deux volumes, à paraître chez Fayard en 2003.

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VERBATIM

Nous publions quelques fragments de la pensée d'Ivan Illich, extraits de La Convivialité, Le Seuil (collection "Points").

La liberté

Passé un certain seuil, l'outil, de serviteur, devient despote. Passé un certain seuil, la société devient une école, un hôpital, une prison. Alors commence le grand enfermement. Il importe de repérer précisément où se trouve, pour chaque composante de l'équilibre global, ce seuil critique. Alors il sera possible d'articuler de façon nouvelle la triade millénaire de l'homme, de l'outil et de la société. J'appelle société conviviale une société où l'outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d'un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l'homme contrôle l'outil.

L'école

La redéfinition des processus d'acquisition du savoir en termes de scolarisation n'a pas seulement justifié l'école en lui donnant l'apparence de la nécessité ; elle a aussi créé une nouvelle sorte de pauvres, les non-scolarisés, et une nouvelle sorte de ségrégation sociale, la discrimination de ceux qui manquent d'éducation par ceux qui sont fiers d'en avoir reçu. L'individu scolarisé sait exactement à quel niveau de la pyramide hiérarchique du savoir il s'en est tenu, et il connaît avec précision sa distance au pinacle. Une fois qu'il a accepté de se laisser définir d'après son degré de savoir par une administration, il accepte sans broncher par la suite que des bureaucrates déterminent son besoin de santé, que des technocrates définissent son manque de mobilité. Ainsi façonné à la mentalité du consommateur-usager, il ne peut plus voir la perversion des moyens en fins inhérente à la structure même de la production industrielle du nécessaire comme du luxe.

La technologie

La solution de la crise exige une radicale volte-face : ce n'est qu'en renversant la structure profonde qui règle le rapport de l'homme à l'outil que nous pourrons nous donner des outils justes. L'outil juste répond à trois exigences : il est générateur d'efficience sans dégrader l'autonomie personnelle, il ne suscite ni esclaves ni maîtres, il élargit le rayon d'action personnel. L'homme a besoin d'un outil avec lequel travailler, non d'un outillage qui travaille à sa place. Il a besoin d'une technologie qui tire le meilleur parti de l'énergie et de l'imagination personnelles, non d'une technologie qui l'asservisse et le programme.

La crise

Je distinguerai cinq menaces portées à la population de la planète par le développement industriel avancé :
1. La surcroissance menace le droit de l'homme à s'enraciner dans l'environnement avec lequel il a évolué.
2. L'industrialisation menace le droit de l'homme à l'autonomie dans l'action.
3. La surprogrammation de l'homme en vue de son nouvel environnement menace sa créativité.
4. La complexification des processus de production menace son droit à la parole, c'est-à-dire à la politique.
5. Le renforcement des mécanismes d'usure menace le droit de l'homme à sa tradition, son recours au précédent à travers le langage, le mythe et le rituel.

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 05.12.02,

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Ivan Illich où la bonne nouvelle, par Jean-Pierre Dupuy

Vorace consommateur d'énergie et de ressources rares non renouvelables, notre mode de vie est à terme irrémédiablement condamné. On imagine mal qu'il puisse durer encore plus d'un demi-siècle. Beaucoup d'entre nous ne serons plus de ce monde, mais nos enfants, si. Si nous nous soucions d'eux, il serait plus que temps que nous prenions conscience de ce qui les attend. Deux raisons principales justifient ce pronostic.

L'exploitation à bas coût des ressources fossiles touche à sa fin. Chaque année qui passe nous rapproche du terme, d'autant plus que les besoins énergétiques à l'échelle de la planète croissent très vite. Or les régions du monde où les ressources sont concentrées sont parmi les plus chaudes de la planète, du point de vue géopolitique.

La seconde raison est certainement la plus grave. Pas une semaine ne passe sans qu'un nouveau symptôme du réchauffement climatique ne confirme cela sur quoi maintenant tous les experts s'accordent : ce réchauffement existe bel et bien, il est essentiellement dû à l'activité des hommes et ses effets seront beaucoup plus sérieux que ce que l'on imaginait il y a peu encore.

Tandis que les glaciers andins disparaissent à une vitesse record, la désertification du pourtour de la Méditerranée s'étend, et l'eau devient un bien de plus en plus rare.

Les experts savent que les objectifs du protocole de Kyoto, foulés aux pieds par la puissance américaine, sont dérisoires par rapport à ce qu'il faudrait viser pour mettre un terme à l'augmentation de la concentration du gaz carbonique dans l'atmosphère : diviser par deux les émissions à l'échelle de la planète. La condition sine qua non pour y arriver est d'empêcher les pays en voie de développement de suivre le modèle de croissance qui est le nôtre. Si nous, les pays industrialisés, n'y renonçons pas nous-mêmes, notre message n'a pas la moindre chance d'être entendu.

L'optimisme scientiste nous invite à prendre patience. Bientôt, nous souffle-t-il, les ingénieurs sauront trouver le moyen de passer les obstacles qui nous barrent la route. Rien n'est moins sûr. Les spécialistes du nucléaire pensent qu'ils ont des réponses à la question lancinante des déchets, mais ils savent aussi que le public sera de plus en plus réticent à les accepter. Ils ne peuvent garantir ni la sûreté des centrales ni celle de la chaîne de transport face aux menaces terroristes. A l'échelle planétaire, l'énergie nucléaire ne trouvera de toute façon pas assez de combustible pour se déployer plus que marginalement, sauf à recourir aux surgénérateurs ou à une aléatoire extraction de l'uranium marin.

Quant aux énergies renouvelables, biomasse, éoliennes et autres, c'est pour des raisons techniques, de dispersion entre autres, qu'elles seront cruellement insuffisantes. Le recours massif au charbon fossile, dont les ressources planétaires sont considérables, sera une tentation à laquelle il faudra énergiquement résister, sous peine d'aggraver encore plus le réchauffement climatique. On frémit d'effroi lorsqu'on apprend qu'aucun scénario dressé par les organismes spécialisés ne comporte de solution réaliste pour passer le cap des années 2040-2050.

Nous sommes au pied du mur. Nous devons dire ce qui compte le plus pour nous : notre exigence éthique d'égalité, qui débouche sur des principes d'universalisation, ou bien notre mode de développement. Ou bien la partie privilégiée de la planète s'isole, ce qui voudra dire de plus en plus qu'elle se protège par des boucliers de toutes sortes contre des agressions que le ressentiment des laissés-pour-compte concevra chaque fois plus cruelles et plus abominables ; ou bien s'invente un autre mode de rapport au monde, à la nature, aux choses et aux êtres, qui aura la propriété de pouvoir être universalisé à l'échelle de l'humanité.

Il y a cependant une bonne nouvelle. La mort sereine d'Ivan Illich, il y a quelques jours, nous rappelle que nous l'avons déjà reçue, mais que nous ne l'avons pas entendue. C'était dans les années 1970, l'époque où ce critique radical de la société industrielle eut le plus d'influence. La bonne nouvelle est que ce n'est pas d'abord pour éviter les effets secondaires négatifs d'une chose qui serait bonne en soi qu'il nous faut renoncer à notre mode de vie – comme si nous avions à arbitrer entre le plaisir d'un mets exquis et les risques afférents. Non, c'est que le mets est intrinsèquement mauvais, et que nous serions bien plus heureux à nous détourner de lui. Vivre autrement pour vivre mieux.

Comment peut-on dire que le mets est mauvais, puisque tous les peuples de la Terre veulent y goûter ? Il faut, pour le montrer, tout un travail pédagogique que je ne peux qu'esquisser ici.

L'arme principale de la critique illichienne est le concept de "contre-productivité" . Passés certains seuils critiques de développement, plus croissent les grandes institutions de nos sociétés industrielles, plus elles deviennent un obstacle à la réalisation des objectifs mêmes qu'elles sont censées servir : la médecine corrompt la santé, l'école bêtifie, le transport immobilise, les communications rendent sourd et muet, les flux d'information détruisent le sens, le recours à l'énergie fossile, qui réactualise le dynamisme de la vie passée, menace de détruire toute vie future et, last but not least, l'alimentation industrielle se transforme en poison. Nous y sommes.

Derrière ce qui peut apparaître comme des provocations, se cache en fait une analyse minutieuse et rigoureuse des mécanismes de la contre-productivité. Toute valeur d'usage peut être produite de deux façons, en mettant en œuvre deux modes de production : un mode autonome et un mode hétéronome. Ainsi, on peut apprendre en s'éveillant aux choses de la vie dans un milieu rempli de sens ; on peut aussi recevoir de l'éducation de la part d'un professeur payé pour cela. On peut se maintenir en bonne santé en menant une vie saine, hygiénique ; on peut aussi recevoir des soins de la part d'un thérapeute professionnel. On peut avoir un rapport à l'espace que l'on habite, fondé sur des déplacements à faible vitesse : marche, bicyclette ; on peut aussi avoir un rapport instrumental à l'espace, le but étant de le franchir, de l'annuler, le plus rapidement possible, transporté par des engins à moteur. On peut rendre service à quelqu'un qui vous demande de l'aide ; on peut lui répondre : il y a des services pour cela.

Contrairement à ce que produit le mode hétéronome de production, ce que produit le mode autonome ne peut en général être mesuré, évalué, comparé, additionné à d'autres valeurs. Il ne s'agit certes pas de dire que le mode hétéronome est un mal en soi, loin de là. Mais la grande question qu'Illich eut le mérite de poser est celle de l'articulation entre les deux modes. La production hétéronome peut certes vivifier intensément les capacités autonomes de production de valeurs d'usage. Simplement, l'hétéronomie n'est ici qu'un détour de production au service d'une fin qu'il ne faut pas perdre de vue : l'autonomie.

L'hypothèse d'Illich est que la "synergie positive" entre les deux modes n'est possible que dans certaines conditions très précises. Passés certains seuils critiques de développement, la production hétéronome engendre une telle réorganisation du milieu physique, institutionnel et symbolique que les capacités autonomes sont paralysées. Se met alors en place le cercle vicieux divergent de la contre-productivité. L'appauvrissement des liens qui unissent l'homme à lui-même, aux autres et au monde devient un puissant générateur de demande de substituts hétéronomes qui permettent de survivre dans un monde de plus en plus aliénant, tout en renforçant les conditions qui les rendent nécessaires. Cette analyse démontre lumineusement pourquoi nous sommes tant attachés à cela même qui nous détruit.

Ivan Illich est mort mais ses idées sont promises à un bel avenir.
Jean-Pierre Dupuy, philosophe ; il enseigne à l'Ecole polytechnique (Centre de recherche en épistémologie appliquée) et à l'université Stanford (Californie).
lemonde.fr, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 27.12.02, LE MONDE | 26.12.02 | 13h01, POINT DE VUE

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