Nietzsche (1844-1900)

Une morale du dépassement

Si sa vie fut solitaire et douloureuse, son oeuvre fut prolixe, qui, par la philosophie du Surhomme, eut une grande influence au XXème siècle.

1. La vie

Friedrich Wilhelm Nietzsche est né en Saxe à Röcken en 1844. Son père, qui est pasteur, meurt alors qu'il a cinq ans.
De 1858 à 1864 il fréquente le gymnasium de Pforta, en Thuringe (Thüringen), qui compte le philosophe Johann Gottlieb Fichte (1762-1814) parmi ses anciens élèves.
En 1864 il s'inscrit à l'Université de Bonn, où il entreprend des études de théologie, et surtout de philologie sous la direction du professeur F.W. Ritschl. Celui-ci étant nommé à Leipzig, Nietzsche le suit. En 1869, sur la recommandation de Ritschl, Nietzsche est nommé professeur de philologie à l'Université de Bâle, en Suisse.
Influencé dès 1865 par le philosophe Arthur Schopenhauer (1788-1860), il se lie avec le compositeur Richard Wagner (1813-1883), puis rompt avec lui en 1878 et, malade, doit quitter l'Université.
Errant dans l'Europe du soleil (Venise, Gênes, Nice, Rome, Engadine) il rencontre en 1882 la fameuse Lou Salomé ( Angela Livingstone, Lou Andreas-Salomé ; Sa vie et ses écrits, 352 p., PUF, Paris, 1990), qui sera notamment la maîtresse de l'écrivain Rainer Maria Rilke (1875-1926) et l'une des disciples de Sigmund Freud (1856-1939). Il la demande en mariage, mais celle-ci hésite à épouser un homme qu'elle sent marqué par la solitude et un destin tragique.
Après une année 1888 particulièrement féconde pour son oeuvre, Nietzsche sombre dans la folie, à Turin, en janvier 1889. Il décède en 1900 à Weimar.

2. L'oeuvre

Nietzsche a, notamment, écrit :
- Die Geburt der Tragödie, La Naissance de la tragédie, 1872, Gallimard, Folio Essais n°32, Paris 1989,
- Unzeitgemässe Betrachtungen, Considérations intempestives, 1873-1876, Aubier-Montaigne, Paris,
- Menschliches, Allzumenschliches, Humain, trop humain, 1879-1886, Gallimard, Idées n°441 et 442, Paris 1981,
- Morgenröte, Aurore, 1880-1881, Hachette, Pluriel n°8509, Paris 1987,
- Die fröliche Wissenschaf, Le Gai savoir, 1881-1882, UGE, 10/18 n°813, Paris 1973,
- Also sprach Zarathustra, Ainsi parlait Zarathoustra, 1883-1885, UGE, 1O/18 n°646, Paris 1972,
- Jenseits von Gut und Böse, Par-delà le bien et le mal, 1886, Aubier-Montaigne, Paris 1978,
-Zur Genealogie der Moral, La Généalogie de la morale, 1887, Gallimard, Folio Essais n°16, Paris 1987,
- Götzendämmerung, Crépuscule des idoles, 1888, Gallimard, Folio Essais n°88, Paris 1988,
- Nietzsche contra Wagner, 1888, Gallimard, Idées n°428, Paris 1980,
- Der Fall Wagner, Le cas Wagner, 1888, Idem,
- Der Antichrist, L'Antéchrist, 1888, Gallimard, Folio Essais n°137, Paris 1990,
- Ecce Homo, 1888, Idem.

Les Oeuvres philosophiques complètes sont publiées chez Gallimard depuis 1970, qui sont une traduction des Oeuvres complètes de l'Edition Colli-Montinari publiée à Berlin depuis 1967.

3. La philosophie du Surhomme

Nietzsche pense qu'il faut "surmonter la métaphysique", qui est une production de l'homme décadent, alors que la réalité c'est "la volonté de vie" de l'Eternel Retour du Même.
La volonté de puissance du Surhomme ne peut s'épanouir par la culture de la démocratie ou de l'anarchie, mais par la culture sélective qui fondera une nouvelle noblesse.

3.1. Il faut "surmonter la métaphysique",

Nietzsche accuse la métaphysique (Paul Valadier, Nietzsche : l'athée de rigueur, Desclée de Brouwer, Paris, 1975, 1989 ) de donner une lecture erronée de la nature.
Par haine du devenir et par haine de la vie le métaphysicien a créé l'"Etre" et l'"Idéal", qui ne sont que des idoles, qui ne sont que du néant érigé en idole.
Ce que veut le philosophe de l'"Idéal", ce n'est pas dire la vérité, mais trouver des a-priorismes qui entendent légitimer des intérêts.
L'idéologie n'est qu'un ensemble de jugements de valeur qui fixent les normes de l'action par quoi un être vivant essaie de conformer le monde à ses intérêts propres, et la morale; tout système de jugements de valeur qui est en relation avec les conditions d'existence d'un être.
Dans ces conditions l'Etat de Droit, c'est à dire l'Etat démocratique libéral, et sa production, le droit positif libéral, sont des maux.

3.2. Qui est une production de l'homme décadent,

L'origine de la métaphysique est à trouver dans la décadence. C'est la production idéologique de l'homme décadent qui n'aspire plus qu'au repos, à la capitulation, au néant, néant qu'il sacralise en le nommant l'"Idéal", l'"Etre", "Dieu".
La métaphysique est l'expression d'une "volonté de puissance débile".
Car toute vie relève soit d'une volonté de puissance ascendante, affirmative, "la volonté de vie", soit d'une volonté de puissance décadente, "la volonté du néant".
A vrai dire les deux volontés sont en chacun de nous, et tout homme étant un être de désir rêve sa satisfaction en dehors de l'effort antagoniste, en dehors de la réalité, par faiblesse et abandon.

3.3. Alors que la réalité c'est se surmonter soi-même à l'infini,

La réalité c'est la nature propre de la vie, ce qui est contraint de se surmonter soi-même à l'infini, c'est le principe intime de "la volonté de puissance".
Le réel c'est le changement, le devenir, la pluralité, l'opposition, la contradiction, le combat.
Le devenir est à la fois un écoulement, probablement absolu, et un combat incessant entre toutes les forces de domination occupées à étendre leur règne "à l'infini", en se surmontant elle-mêmes "à l'infini".
Mais le devenir n'est pas seulement un flux qui s'écoule à l'infini, il "est", paradoxalement, en tant qu'il demeure le Même, dans l'Eternel Retour du Même.

3.4. Dans le cycle de l'Eternel Retour du Même.

Le devenir est, demeure le Même, en ce sens qu'il revient sur soi, formant un grand cycle, l'Eternel Retour du Même.
L'Eternel Retour libère l'homme de la malédiction du passé. Il permet à la liberté de s'épanouir dans l'adhésion à une nécessité irrationnelle, au destin, dont la volonté de puissance ascendante assume volontiers la charge.
C'est le Surhomme qui sera l'homme du destin.

3.5. Le Surhomme,

Le Surhomme n'est pas une nouvelle espèce d'homme, résultant d'une mutation biologique, mais l'homme d'aujourd'hui dans ce qu'il a de mieux réussi, qui, par l'éducation et la sélection, se surpasse par la volonté de puissance ascendante.
Cela nécessite un bouleversement, en Europe, de l'idéal culturel, qui est un idéal de domestication, l'idéal démocratique égalitariste, qui provoque l'hypertrophie de la conscience morale au détriment de la sexualité, du goût de la compétition, de l'égoïsme constructif.

3.6. N'est pas un démocrate égalitariste,

Il ne peut y avoir de Surhomme dans une démocratie égalitariste.

La démocratie égalitariste est le pire des régimes puisqu'elle accorde des droits égaux à des individus inégaux et permet le gouvernement des médiocres.

La régénérescence du démocrate décadent ne saurait être trouvée dans l'Etat démocratique, libéral ou socialiste.
Oeuvre des faibles l'Etat démocratique n'est que l'idole des faibles.
Dieu mort, l'Etat a été sacralisé. Le Politique se substitue au Théologique. L'homme politique remplace le religieux et lui ressemble : sous le masque de l'humanitarisme, comme sous celui de la spiritualité, la vie se déguise, ce qui est une trahison, et le mensonge devient sacré.

L'Etat démocratique "est de l'humain trop humain". Le trop humain est féminin et "de Judée".
L'Etat démocratique n'exprime que la sottise nihiliste, est signe d'impuissance et de mort.
L'Etat démocratique ne sert pas l'homme, comme il le prétend, mais il asservit l'homme.

Pour obtenir la soumission de l'homme, l'Etat démocratique utilise, notamment, la presse qui corrompt les masses. Les hommes sont dressés à trouver leur confort, c'est l'abêtissement.

L'Etat démocratique socialiste ne saurait être supérieur à l'Etat démocratique libéral, car le socialisme "est une attitude vengeresse qui dévalue les valeurs, défie l'individu, vise à son anéantissement au profit d'une masse amorphe, privée de bon sens, abrutie par une pseudo-culture où, autre opium du peuple, revient sans cesse le mot de "justice". Il apparaît alors que l'essence du socialisme est d'engendrer un homme rapetissé, un animal de troupeau, minuscule avorton, véritable pygmée...".

3.7. Ni un anarchiste,

Le salut de l'Occident ne peut être, davantage, trouvé dans l'anarchie.
Si l'anarchiste est celui qui sait dire non à l'Etat, et est un esprit libre, il est aussi un égotiste et parfaitement impuissant à vivifier le monde par son individualisme.
Les anarchistes sont des moralisateurs, convaincus d'être bons et justes ce sont des hommes négatifs, des hommes du ressentiment qui sont des destructeurs, des nihilistes.
L'anarchiste est un vampire haineux, avide de sang.
L'anarchiste, comme le chrétien, est un décadent.

3.8. Mais un "nouveau noble".

Le droit étant une valeur est, comme toutes les valeurs, une création de la volonté humaine, "la volonté d'éterniser un rapport de puissance donné".
La Justice ne peut s'apprécier qu'en fonction de la volonté de puissance du dominateur qui, mesurant les choses à son échelle, constate ce qui est Juste.
La loi pénale permet aux forts d'imposer leur justice, de maintenir une hiérarchie entre les hommes. En condamnant les actes non-conformes aux valeurs dominantes, la Justice met un terme aux "fureurs insensées du ressentiment", qui sont dangereuses pour le Pouvoir.

Le Pouvoir doit appartenir, demain, à "une race pure et noble, de haute et rare aristocratie, anti-chrétienne, donc dionysienne, (qui) sur les ruines des vieilles fausses valeurs, édifiera un monde politique nouveau où, enfin, les vraies valeurs chanteront la Vie".
C'est une culture sélective, destinée à ennoblir le corps et à vivifier l'esprit qui permettra d'établir la hiérarchie qui aura à son sommet la nouvelle noblesse, celle de ceux qui savent se surmonter eux-mêmes, qui sont seuls véridiques parce qu'"Ils ont le courage de voir les choses comme elles sont : tragiques".

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Richard Wagner (1813-1883) Die Walküre La Valkyrie