Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)
Le Moi libertaire d'un anarchiste autogestionnaire

L'un des plus célèbres fondateurs du socialisme occidental non marxiste est le français Pierre-Joseph Proudhon.

1. La vie et l'oeuvre

Pierre-Joseph Proudhon est né le 15 janvier 1809 à Besançon. Son père est ouvrier tonnelier et sa mère cuisinière.
Gràce à une bourse il fait des études secondaires jusqu'à l'âge de 17 ans mais doit quitter le collège royal de Besançon pour devenir ouvrier typographe. Autodidacte il passe en 1838 le baccalauréat et obtient une bourse pour suivre les cours du Collège de France et de l'Ecole des Arts et Métiers.
En 1839 il publie sont premier ouvrage : De la Célébration du dimanche. Sa bourse est supprimée en 1841 après la publication en 1840 de son deuxième ouvrage qui fait scandale : Qu'est-ce que la propriété ? ou Recherches sur le principe du droit et du gouvernement. Après la publication en 1841 de l'Avertissement aux propriétaires(Fédération anarchiste-Groupe Fresnes-Antony, 1979) il est traduit devant la Cour d'Assises du Doubs qui l'acquitte.
Il devient alors, gràce à des amis de collège, fondé de pouvoir dans une entreprise de transports de Lyon et le restera cinq ans. Pendant cette période il rencontre à Paris Karl Marx qui voudrait faire de lui, sous sa direction, le représentant d'un organisme de propagande internationale. La rupture entre les deux hommes a lieu en mai 1845. Proudhon publie à cette époque La Création de l'Ordre dans l'Humanité (1843) et Système des Contradictions économiques, la Philosophie de la misère (1846)( Marx fait alors la critique de l'ouvrage dans Misère de la Philosophie (1847).
En 1847 Proudhon vient s'installer à Paris où il essaie de vivre en faisant du journalisme. Il est élu député d'extrême- gauche en 1848 et doit faire face à l'hostilité de la quasi totalité de l'Assemblée nationale. Celle-ci lui inflige un blâme motivé par ses déclarations révolutionnaires par 691 voix sur 693 votants.
En 1849 il est condamné à trois ans de prison pour avoir dans son journal "La voix du Peuple" violemment attaqué Louis Napoléon Bonaparte. En prison de juin 1849 à juin 1852 il écrit l'Idée générale de la Révolution au XIXème siècle (1851)( Fédération anarchiste-Groupe Fresnes-Antony, 1979) et La Philosophie du Progrès (1853).
Après la publication en 1858 de son ouvrage De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise(quatre volumes, Fayard, Paris, 1989, 1990) il est de nouveau condamné à la prison et doit s'exiler en Belgique, où il écrit La Guerre et la Paix (1861). Il est amnistié en 1862.
Avant de mourir d'épuisement en janvier 1865 Proudhon écrit encore trois ouvrages, Du Principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la Révolution (1863), De la Capacité politique des Classes ouvrières (1865)( Ed. du Trident, Paris, 1989), La Théorie de la Propriété (posthume 1866).
Au total les oeuvres de Proudhon comprennent plus de quarante volumes représentant près de cinquante tomes. Elles ont été rééditées entre 1923 et 1959 par les Editions Marcel Rivière à Paris (diffusion Sirey) et reproduites en fac-similé par les éditions Slatkine en 15 volumes et 19 tomes en 1982.

2. Le socialisme de Proudhon

Proudhon se fait tout d'abord connaître par une provocation, en clamant haut et fort que la propriété c'est le vol.

2.1. La propriété c'est le vol

Selon Proudhon, de même que l’esclavage c’est l’assassinat de l’homme, la propriété c’est le vol. Si, écrit-il dans Qu’est-ce que la propriété ? (1840) : »tel auteur enseigne que la propriété est un droit civil, né de l'occupation et sanctionné par la loi"; si "tel autre soutient qu'elle est un droit naturel, ayant sa source dans le travail"; lui prétend "que ni le travail, ni l'occupation, ni la loi ne peuvent créer la propriété, qu'elle est un effet sans cause".
Proudhon affirme que le propriétaire capitaliste, en payant le travail des ouvriers, paye "autant de fois une journée qu'il a employé d'ouvriers chaque jour, ce qui n'est point du tout la même chose". Ainsi il a fallu quelques heures à deux cents grenadiers pour dresser l'obélisque de Louqsor sur la place de la Concorde, "suppose-t-on qu'un seul homme, en deux cents jours, en serait venu à bout ?".
La production est le résultat de l'utilisation de la force collective du travail et non de l'addition des forces individuelles des travailleurs. C'est la force collective qui permet le surplus d'énergie, et c'est le propriétaire capitaliste qui s'attribue ce surplus d'énergie.
La propriété capitaliste, selon Proudhon, c'est le droit de jouir du travail des autres, c'est le droit de disposer du bien d'autrui. C'est pourquoi la propriété c'est le vol.
Selon Proudhon, il y a donc entre l'ouvrier qui reçoit le salaire de sa journée de travail et le propriétaire capitaliste qui s'empare du produit de la force collective auquel l'ouvrier a participé une erreur de compte. C'est pourquoi "le travailleur conserve, même après avoir reçu son salaire, un droit naturel de propriété sur la chose qu'il a produite". Il s'en suit que le travailleur a droit, dans la proportion de son travail, à la participation des produits et des bénéfices.
L'existence de la propriété capitaliste a pour conséquence une situation économique et politique désastreuse. Du point de vue économique la propriété capitaliste conduit à l'exploitation du travailleur en effectuant une retenue sur son travail productif, et donc en limitant sa consommation au profit d'une minorité d'oisifs (les rentiers). Du point de vue politique la propriété capitaliste conduit à l'inégalité des droits et au triomphe de la raison du plus fort.
Est-ce à dire qu'il faille substituer la communauté des biens à la propriété capitaliste. Proudhon ne le pense pas car pour lui la communauté des biens est injuste et oppressive. Elle est injuste car elle permet l'exploitation du fort par le faible, en récompensant de même manière le paresseux et celui qui travaille, en récompensant de même manière la bêtise et le talent. La communauté des biens est oppressive parce qu'elle enchaîne par "une uniformité béate et stupide ... la personnalité libre, active, raisonneuse, insoumise de l'homme ...".
Qu'elle est la solution ? La solution c'est la possession. La propriété capitaliste doit être remplacée par une possession individuelle, transmissible et susceptible d'échange, cette possession "ayant pour condition le travail, non une occupation fictive, ou une oisive volonté".
Cependant, dans son ouvrage posthume La Théorie de la propriété (1866), Proudhon constate que : "... le peuple, même celui du socialisme, veut, quoi qu'il dise, être propriétaire ..." et il pense qu'en définitive la propriété individuelle, absolue et incoercible, peut assurer la protection des faibles contre l'Etat. Car c'est l'Etat l'ennemi véritable du citoyen.
Mais l'on ne saurait confondre cette propriété individuelle avec la propriété capitaliste, celle des rentiers, car cette propriété individuelle est fondée sur le travail associatif, c'est une "propriété fédéraliste". La propriété n'est acceptable que dans la mesure où elle permet l'usus et non pas l'abusus.

L'ennemi principal c'est donc l'Etat. C'est la raison pour laquelle Proudhon est hostile à l'Etat, pour l'anarchie et pour la révolution.

2.2. L'anarchie et la révolution

2.2.1. Le gouvernement de l'homme par l'homme c'est la servitude

Si l'exploitation de l'homme par l'homme dans la propriété capitaliste c'est donc le vol, selon Proudhon "Eh bien ! le gouvernement de l'homme par l'homme, c'est la servitude" (Les Confessions d'un révolutionnaire, 1850).
Le gouvernement démocratique n'est pas épargné :"L'erreur ou la ruse de nos pères a été de faire le peuple souverain à l'image de l'homme. Et dire qu'il y a parmi nous des démocrates qui prétendent que le gouvernement a du bon ; des socialistes qui soutiennent au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité cette ignominie ; des prolétaires qui posent leur candidature à la Présidence de la République !". Selon lui le suffrage universel est une :"...institution excellente pour faire dire au peuple non ce qu'il pense, mais ce qu'on veut de lui"(Le Peuple, 1848).
Finalement Proudhon préférerait encore la monarchie traditionnelle à la démocratie capitaliste, car :"Religion pour religion, l'urne populaire est encore au-dessous de la sainte ampoule mérovingienne. Tout ce qu'elle a produit a été de changer la science en dégoût et le scepticisme en haine"(De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, 1858). C'est que Proudhon s'oppose à toute autorité imposée, à celle de l'Eglise comme à celle de l'Etat. Et il n'entend pas que le peuple soit soumis à une nouvelle religion, quelle qu'elle soit. Voilà pourquoi il s'oppose au marxisme, dans lequel il voit une nouvelle religion dogmatique et intolérante :"Ne nous faisons pas les chefs d'une nouvelle religion, cette religion fut-elle la religion de la logique, la religion de la raison"(Lettre à Karl Marx du 17 mai 1846).

2.2.2. Pour un ordre volontaire

Est-ce à dire que Proudhon est contre toute forme d'ordre ? Absolument pas. Proudhon est pour une certaine forme d'ordre. Proudhon est, pour un ordre volontaire :"Je veux aussi l'ordre, autant et plus que ceux qui le troublent par leur prétendu gouvernement, mais je le veux comme un effet de ma volonté, une condition de mon travail et une loi de ma raison. Je ne le subirai jamais venant d'une volonté étrangère, et s'imposant pour conditions préalables la servitude et le sacrifice".
Proudhon est donc contre l'ordre de l'Etat, qui est un ordre militaire, qui a pour but de "maintenir avant tout la féodalité capitaliste dans la jouissance de ses droits ; assurer, augmenter la prépondérance du capital sur le travail ; renforcer, s'il est possible, la classe parasite, en lui ménageant partout, à l'aide des fonctions publiques, des créatures, et au besoin des recrues ; reconstituer peu à peu et anoblir la grande propriété"(L'Idée générale de la Révolution au XIXème siècle, 1851).
Ce que veut Proudhon c'est un ordre qui, sans la force coercitive, remène à l'unité la divergence des intérêts, identifie le bien particulier et le bien général, efface l'inégalité naturelle des facultés par l'égalité de l'éducation. Proudhon veut un ordre dans lequel chaque individu :"soit ... producteur et consommateur, citoyen et prince, administrateur et administré ; où sa liberté augmente toujours, sans qu'il soit besoin d'en aliéner jamais rien ; où son bien-être s'accroisse indéfiniment ...". Cet ordre ne sera pas un ordre politique, selon Prouhon, mais un ordre économique basé sur l'autogestion et la fédération.
La révolution anarchiste sera donc économique : c'est la révolution économique qui permettra de réaliser la justice sociale de l'anarchie par l'autogestion fédéraliste. ( L’utopie anarchiste a toujours ses « supporters » : par exemple le cinéaste britannique Ken Loach réalisateur notamment de Land and freedom sur la guerre d’Espagne (1995)).

2.3. La Justice sociale de l'anarchie par l'autogestion fédéraliste

2.3.1. La Justice fédéraliste

La Justice fédéraliste selon Proudhon c'est l'antithèse de la justice de l'Eglise catholique :"L'ancien monde était complet : il avait sa théologie, sa philosophie, son économie, sa politique, sa morale ... Où la révolution n'est rien, ou elle doit remplacer tout cela, c'est à dire reconstruire la société au complet. La justice pour moi régit tout : la cité et la famille, l'économie, le travail, les lettres mêmes et l'art. L'Eglise, organe de la pensée religieuse, est le foyer de l'ancien monde ... L'ordre humain dépend de la manière dont la justice est comprise et interprétée, soit par l'Eglise soit par la révolution"(De la Justice, 1858).
La justice de la révolution, selon Proudhon, c'est le fruit de cette faculté que possède l'homme, grâce à sa raison, de sentir sa dignité dans la personne de son semblable comme de sa propre personne. La justice c'est donc :"Le respect spontanément éprouvé et réciproquement garanti, de la dignité humaine, en quelque personne et dans quelque circonstance qu'elle se trouve comprise, et à quelque risque que nous expose sa défense".
Plus concrètement sans doute la justice sociale c'est l'égalité et l'équilibre dans la liberté. En effet les hommes sont égaux :"Tous les individus dont se compose la société sont en principe de même essence, de même calibre, de même type, de même modèle ; si quelque différence entre eux se manifeste, elle provient non de la pensée créatrice qui leur a donné l'être et la forme, mais des circonstances extérieures sous lesquelles les individualités naissent et se développent".
La justice c'est cette égalité de l'homme individu qui est préservée par l'équilibre des forces sociales. Car les forces sociales doivent être égales, afin d'être équilibrées, de façon que les unes n'écrasent pas les autres et que donc l'égalité individuelle, c'est à dire la liberté individuelle, soit préservée.

2.3.2. L'égalité c'est la liberté

En effet, selon Proudhon, l'égalité c'est la liberté. C'est parce que l'homme est l'égal de l'homme qu'il est son propre juge, et qu'il se constitue en autorité vis-à-vis de lui-même. Il ne peut y avoir de liberté si l'autorité est extérieure à l'homme. Il ne peut y avoir de liberté que si l'homme est son propre maître. C'est pourquoi la devise de l'anarchie est "ni Dieu ni maître".
C'est la raison pour laquelle la justice de la révolution ne peut être que la justice de l'autogestion fédérative, la justice du mutualisme et de la coopération.

2.3.3. Mutualité et coopération

L'économie sera autogérée dans le cadre d'institutions mutualistes et coopératives résultant de la conclusion de contrats synallagmatiques et commutatifs, avec des obligations réciproques et égales. Les hommes se grouperont volontairement en s'obligeant réciproquement les uns envers les autres et en s'engageant à donner ou faire une chose qui est regardée comme l'équivalent de ce que l'on fait pour eux.
Ainsi seront constituées des unités de production et de distribution qui passeront entre elles des contrats destinés à régir leurs rapports. Ces unités se regrouperont volontairement pour constituer des unités autonomes dans les différents domaines de l'activité humaine : industries extractives, manufacturières, commerciales, agricoles, des lettres, sciences et arts. Le regroupement volontaire des unités autonomes donnera naissance à une Fédération agricole-industrielle qui sera chargée de gérer tous les services publics.
La politique, c'est à dire l'administration générale, sera autogérée de même manière.

2.3.4.Vers une Fédération mondiale

Politiquement les hommes se regrouperont volontairement, par le contrat mutualiste, dans des communes qui s'associeront volontairement dans le cadre de provinces, qui s'associeront elles-mêmes pour constituer une fédération politique, c'est à dire un Etat fédératif.
Cet Etat fédératif, afin de ne pas devenir oppressif, ne devra pas dépasser une certaine taille. C'est la raison pour laquelle Proudhon écrit que :"L'Europe serait encore trop grande pour une Confédération unique : elle ne pourrait former qu'une Confédération de Confédérations"(Du principe Fédératif, 1863).
L'Etat fédératif a :"un rôle de législation, d'institution, d'inauguration, d'installation ... de premier moteur et de haut directeur ... d'organe principal du mouvement social ...". Ce rôle est joué par l'Assemblée nationale des députés des unités fédérées, Assemblée nationale qui élit une commission exécutive à elle subordonnée.
Mais attention, le pouvoir de cet Etat fédératif ne peut être coercitif puisqu'il émane de l'association volontaire d' hommes égaux donc libres. Le pouvoir de l'Etat fédératif est fondamentalement un pouvoir de coordination dirigeante qui laisse les unités de base exécuter librement. L'Etat fédératif autogéré ne peut donc être comparé à l'Etat français de son époque, l'Etat napoléonien, un Etat centralisé, hiérarchisé et autoritaire. L'Etat fédératif est un Etat décentralisé.
Seul l'Etat fédératif permet la justice, l'égalité et l'équilibre dans la liberté :"La société doit être considérée, non comme une hérarchie de fonctions et de facultés, mais comme un système d'équilibration entre forces libres, dans lequel chacun est assuré de jouir des mêmes droits à condition de remplir les mêmes avantages en échange des mêmes services"(Du Principe fédératif, 1863).

(Cependant Proudhon se fait peu d'illusions à propos de la réalisation de son système puisqu'il écrit en 1860 :"Nous marchons à une formation de 5 ou 6 grands empires, ayant tous pour but de défendre et restaurer le droit divin et d'exploiter la vile plèbe ... Il n'y aura plus en Europe ni droits ni liberté ni principes ni moeurs"(Lettre à Beslay, 3 mai 1860).

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On a repproché à Pierre-Joseph Proudhon d'être judéophobe. Il l'est. Il l'est comme tous les socialistes du XIXème siècle, sauf le comte de Saint-Simon. Il est judéophobe parce qu'anticapitaliste.

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Ay, Carmela ! 1808; El paso del Ebro, 1937