Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)

Considéré en France comme étant le père spirituel de la Révolution de 1789, le calviniste Jean-Jacques Rousseau est né huit ans après la mort de l'anglican John Locke, le père du libéralisme politique.
Mais le célèbre Jean-Jacques était-il un libéral "à l'anglaise"? Ni sa vie (La vie et l'oeuvre § 1) ni sa doctrine (La philosophie du droit de Rousseau § 2) ne permettent de le dire totalement.

§ 1. La vie et l'oeuvre

Jean-Jacques Rousseau est né en 1712 à Genève d'une famille française huguenote émigrée en 1540.
Son aïeul Didier Rousseau était un libraire parisien. Ses descendants devinrent à Genève des fabricants de montres et accumulèrent une fortune non négligeable. Cependant celle-ci fut partagée entre dix enfants et le père de Jean-Jacques Rousseau, qui est lui-même horloger, gaspille presque tout son héritage.
Jean-Jacques Rousseau n'est donc pas, comme on le dit encore assez souvent, un fils du peuple mais le fils d'un bourgeois déclassé et aigri.

Sa mère est morte en le mettant au monde. Son père, qui doit quitter Genève après une rixe, le laisse confié, à 10 ans, aux soins d'un pasteur, qui le met en apprentissage chez un greffier puis chez un graveur.
En 1728 il s'enfuit de Genève et est recueilli à Annecy par Mme de Warens qui aurait été un agent secret du Roi de Sardaigne, et qui, après quelques péripéties, en fait son amant.

En 1741 Jean-Jacques Rousseau vient à Paris où Denis Diderot le fera collaborer à l'Encyclopédie.
En 1746 il "rencontre" une servante illettrée, Thérèse Levasseur, dont il aura cinq enfants naturels, qu'il met à l'assistance publique ...
En 1749 il écrit son Discours sur les sciences et les arts qui parut en janvier 1751.
Après la représentation de son opéra Le Devin du Village (1752) et son Discours sur 1'0rigine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755) il se retire à l'Ermitage (1756) puis à Montmorency (1758) où il écrit la Lettre à d'Alembert sur les spectacles (1758), la Nouvelle Héloïse (1761) et deux de ses oeuvres les plus importantes :
- Le Contrat social, Principes du droit public (1762)
- Emile (1762), sur l'éducation des enfants ...

Les Confessions paraîtront après la mort de Rousseau qui survient, en 1778, à Ermenonville.

§ 2. La philosophie du droit de Rousseau : la loi résulte de la volonté générale, de la souveraineté populaire

Rousseau, comme beaucoup d'autres théoriciens bourgeois protestants avant lui (Hugo Grotius (1583-1645), Samuel Pufendorf (1632-1694), Christian Wolff (1679-1754), notamment) est un théoricien du droit naturel moderne.
Contrairement à leurs oeuvres, difficilement accessibles, sa théorie de l'état de nature et du contrat social (A/) a surtout le mérite d'être très "lisible", ainsi d'ailleurs que sa théorie de la souveraineté populaire (B/).

A - L'état de nature et le contrat social

"L'homme est né libre, et partout il est dans les fers... . Comment ce changement s'est-il fait ? Je l'ignore. Qu'est-ce qui peut le rendre légitime ? Je crois pouvoir résoudre cette question". (Préambule au Contrat social).

Donc, selon Rousseau, comme pour Locke, l'homme est né libre et bon. C'est la société qui l'a corrompu. Les sciences et les arts, dans le Discours sur les sciences et les arts, l'inégalité, dans le Discours sur l'inégalité ont dénaturé l'homme.

Toujours selon notre théoricien calviniste, dans l'état de nature l'homme était parfaitement heureux : "Je vois l'homme se rassasiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas. Les seuls biens qu'il connaisse dans l'univers sont la nourriture, une femelle et le repos. Les seuls maux qu'il craigne sont la douleur et la faim, il n'a nul besoin de ses semblables et n'en reconnaît aucun individuellement". L'être humain est alors un "heureux sauvage".

Puis l'homme qui vivait donc isolé et heureux, par des circonstances fortuites, noue des relations avec ses semblables, mais tout en continuant à être indépendant, donc libre.
Cette seconde période de l'état de nature est encore plus heureuse que la première.

C'est par un malheureux "hasard" que l'homme sort de cette seconde période pour entrer dans une période de désordres causés par l'inégalité, la richesse et la misère, les rivalités et les passions.
Ce "hasard" c'est l'invention de la métallurgie et de l'agriculture, qui engendrent la propriété privée.

Pour sortir de cette période de malheurs les hommes doivent alors s'associer pour créer la société civile, l'Etat, de façon à sauvegarder leur liberté primitive et naturelle, tout en assurant leur sécurité.
C'est le contrat social qui permet de passer de la période malheureuse de l'état de nature à la société civile.

Mais comment concevoir une société civile qui assure la sécurité tout en sauvegardant la liberté ?
La conciliation sécurité - liberté résultera du règne de la volonté générale.

B - La loi résulte de la volonté générale

La souveraineté n'appartient pas au plus fort ou à quelques-uns en vertu de quelques privilèges prétendument naturels.
La souveraineté appartient au peuple et est inaliénable et indivisible.
La souveraineté c'est la Volonté générale, qui est dégagée par la majorité et qui est la source de la loi.

Le fondement de la théorie est simple, il repose sur un postulat, à savoir que les hommes sont égaux.
Les hommes étant égaux aucun d'entre eux ne peut se prévaloir de quelque supériorité que ce soit.
La souveraineté ne saurait donc appartenir à aucun d'entre eux en particulier, elle appartient à tous à la fois.

Pour Rousseau le peuple étant souverain chaque citoyen possède une fraction de la souveraineté.
Si le peuple est composé de 10.000 citoyens chaque citoyen possède la 10.000ème partie de la souveraineté. La conséquence est que chaque citoyen doit participer au choix des gouvernants et que la démocratie doit reposer sur le suffrage universel.

Cependant cette démocratie ne sera pas représentative mais directe.
Si le peuple ne peut intervenir lui-même pour délibérer et discuter l'élaboration des lois il doit y avoir au moins un référendum d'acceptation.

Quant aux gouvernants, aux ministres, ils ne sont que les commis (mandat impératif) du peuple, de "simples officiers exerçant en son nom le pouvoir ..." (Contrat social, Livre III~ Chape 7).

Dans un tel système de démocratie directe Rousseau ne pense pas que le meilleur gouvernement soit le gouvernement démocratique, c'est-à-dire un gouvernement dans lequel le peuple soit à la fois législatif et exécutif.
La monarchie républicaine, c'est-à-dire le pouvoir exécutif d'un homme dépendant de la souveraineté du peuple (système présidentiel américain), serait un gouvernement possible mais dangereux. En effet l'exécutif étant aux mains d'un seul homme, de commis qu'il doit être par rapport à la vo lonté générale peut devenir maître et tyrannique.

Voilà pourquoi Rousseau préfère le gouvernement oligarchique, c'est-à-dire le gouvernement de quelques-uns soumis à la volonté générale, à la souveraineté populaire, pour la raison que le peuple aura moins à craindre du gouvernement de plusieurs que du gouvernement d'un seul (par exemple le gouvernement de la Convention avec Robespierre ... ?).

Si le système de Rousseau eut un succès théoriquement certain, la bourgeoisie française de 1789 n'entendait pas, cependant, aliéner son pouvoir de fait aux mains du peuple et c'est pourquoi l'abbé défroqué Sieyès élabora une théorie voisine de celle de Rousseau mais jugée beaucoup moins politiquement dangereuse.

La théorie de la souveraineté nationale fut préférée à la théorie de la souveraineté populaire.
En vertu de la théorie de la souveraineté nationale c'est bien le peuple qui est souverain mais le peuple dans son ensemble, pris globalement, ce peuple c'est la Nation, une entité considérée comme étant un être réel distinct des individus la composant.
La Nation étant souveraine a évidemment un droit à l' exercice de cette souveraineté mais étant une entité ne peut l'exercer directement elle-même.
Le gouvernement sera donc un gouvernement représentatif (pas de mandat impératif). Et les représentants ne seront pas nécessairement élus au suffrage universel qui ne s'impose pas logiquement dans ce système.
C'est ainsi que les membres de l'Assemblée nationale constituante de 1789, non élus eux-mêmes au suffrage universel, introduisirent dans la Constitution de 1791 (décret du 22 décembre 1789) le suffrage restreint et censitaire.

Retour Première Page

Ludwig van Beethoven (1770-1827) Piano Sonata No. 8 in C Minor, op. 13
("Pathétique")