Claude Henri de Rouvroy
comte de Saint-Simon (1760-1825)

À chacun selon ses capacités, à chaque capacité selon ses oeuvres

Saint-Simon n'était pas un saint (§ 1 - La vie et l'oeuvre) mais un "socialiste" plus ou moins utopiste qui eut un certain succès chez les polytechniciens et les constructeurs de chemins de fer (§ 2).

§ 1 - La vie et l'oeuvre

Saint-Simon, qui est né à Paris en 1760, est le petit cousin du duc de Saint-Simon le célèbre mémorialiste (1675- 1755).
De 1777 à 1783 il participe, comme officier de marine, à la guerre d'indépendance américaine avec le corps expéditionnaire français de 8.000 hommes dirigé par Rochambeau et La Fayette.
Il quitte ensuite l'armée et conçoit des projets économiques, c'est ainsi qu'il propose au gouvernement espagnol la construction d'un canal de Madrid à la mer.
Saint-Simon ne participe pas directement à la Révolution de 1789 bien qu'il soit un noble "éclairé".
Il est arrêté sous la Convention et est libéré à la chute de Robespierre.

Il se consacre alors à l'oeuvre qu'il entendait mener à bien depuis son séjour en Amérique : la recherche des lois qui règlent la vie en société et qui permettraient de parvenir rapidement au progrès social.

Ses ressources étant insuffisantes il décide de se constituer un patrimoine qui lui assurerait l'indépendance matérielle nécessaire pour l'élaboration de son oeuvre.
Il s'associe alors avec un banquier allemand pour spéculer sur les biens des émigrés et de l'Eglise, confisqués par la Révolution, et constitue ainsi une fortune de un million (le budget de Louis XVI en 1789 était de 530 millions).
Sa maison devient l'un des centres intellectuels de Paris où se réunissent des mathématiciens, des physiciens, des philosophes, des économistes et des historiens.

Il publie en 1802 :
- Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains,
en 1804 : - De l'organisation sociale, lettre au conseiller d'Etat Fourcroy.

Son train de vie étant considérable, ses "copines" nombreuses, et la gestion de son patrimoine particulièrement désordonnée il tombe dans la misère en 1810 et ne peut vivre que grâce à son ancien intendant puis à une pension de sa famille ...

Il publie alors l'essentiel de son oeuvre, avec la collaboration éventuelle de "nègres" :
- Esquisse d'une Nouvelle Encyclopédie, Histoire de l'homme (1809-1811) ;
- Mémoire sur la science de l'homme (1813);
- La réorganisation de la société européenne (avec la collaboration d'Augustin Thierry (1814), ouvrage dans lequel il préconise la constitution d'une Fédération des Etats européens avec un Parlement européen ;
- L'Industrie (1817);
- L'Organisateur (1819-1820);
- Du système industriel (1821-1822);
- Cathéchisme des industriels (1823-1824);
- Le Nouveau christianisme (1825);
Oeuvres de C. H. de Saint-Simon, Anthropos, Paris 1966, 6 volumes.

§ 2 - La "sociologie" politique de Saint-Simon : le système industriel

A - Les classes sociales

Selon Saint-Simon il existe dans toute société organisée deux ordres de pouvoir : l'un exerce la direction morale et intellectuelle, l'autre la direction matérielle.
Ces deux pouvoirs sont exercés par deux minorités organisées qui forment ensemble la classe dirigeante. Au Moyen Age la direction morale et intellectuelle était confiée à l'Eglise et la direction matérielle à la noblesse pour la raison que cette période est une période de foi chrétienne intense et une période économique basée sur l'agriculture, les propriétés agricoles appartenant aux nobles.

Quelle est la situation au début du XIXème siècle, entre 1815 et 1825 ?
Saint-Simon constate que la classe dirigeante est alors constituée par une minorité d' oisifs qui exploite l'immense majorité des travailleurs.
Les exploiteurs sont tous ceux qui ont survécu à l'Ancien Régime politique et économique, les propriétaires-rentiers, ceux qui n'"entreprennent" rien, plus précisément :
"Les nobles qui travaillent au rétablissement de l'Ancien Régime, ceux des prêtres qui font consister la morale dans la crédulité aveugle aux décisions du Pape et du clergé ... les juges qui soutiennent l'arbitraire, les militaires qui leur prêtent leur appui, en un mot tous ceux qui s'opposent au rétablissement du régime le plus favorable à l'économie et à la liberté".
Les exploités sont les producteurs, la "classe industrielle", "la classe fondamentale, la classe nourricière de toute société, celle sans laquelle aucune autre ne pourrait subsister". Cette classe comprend tous ceux qui "entreprennent", les travailleurs de l'agriculture, de l'artisanat, du commerce et de l'industrie, patrons et salariés. Cette classe d'exploités comprend une élite : les savants et les chefs d'entreprise.
C'est cette élite qui fait la richesse de la France et non la classe des exploiteurs qui est au pouvoir.

Dans l'Organisateur Saint-Simon utilise une parabole pour exposer ce point de vue, ce qui le conduira devant la Cour d'Assises (crimes) en 1820, il sera acquitté :
"Supposons que la France perde subitement ses cinquante premiers physiciens, ses cinquante premiers chimistes, ses cinquante premiers physiologistes, ses cinquante premiers banquiers, ses deux cents premiers négociants, ses six cents premiers agriculteurs, ses cinquante premiers maîtres de forges (et Saint-Simon continue en énumérant les principales professions industrielles), comme ces hommes sont les Français les plus essentiellement producteurs, ceux qui donnent les produits les plus importants, la Nation deviendrait sans âme à l'instant où elle les perdrait. Elle tomberait immédiatement dans un état d'infériorité vis-à-vis des Nations dont elle est aujourd'hui la rivale et elle continuerait à rester subalterne à leur égard, tant qu'elle n'aurait pas réparé cette perte, tant qu'il ne lui aurait pas repoussé une tête".
"Admettons que la France conserve tous les hommes de génie qu'elle possède dans les sciences, dans les beaux-arts, dans les arts et métiers, mais qu'elle ait le malheur de perdre le même jour Monsieur, frère du Roi (le futur Charles X), Monseigneur le duc d'Angoulême (et ainsi de suite Saint-Simon énumère tous les membres de la famille royale) et qu'elle perde en même temps tous les grands officiers de la Couronne, tous les ministres d'Etat avec ou sans départements, tous les conseillers d'Etat, tous les maîtres des requêtes, tous les maréchaux, tous les cardinaux, archevêques, évêques, grands vicaires et chanoines, tous les juges, et, en sus de celà, les dix mille propriétaires les plus riches parmi ceux qui vivent noblement (les oisifs), cet accident affligerait certainement les Français parce qu'ils sont bons, mais cette perte des trente mille individus réputés les plus importants de l'Etat ne causerait de chagrin que sous le rapport sentimental, car il n'en résulterait aucun mal politique pour l'Etat".

C'est l'élite des savants et des chefs d'entreprise, celle qui fait la richesse de la France, et non l'élite des oisifs, qui doit donc gouverner.

B - Le système industriel

Le gouvernement sera l'émanation de la classe industrielle. Peu importe la forme du gouvernement, ce qui importe ce sont ses oeuves.
Le gouvernement aura pour tâche de favoriser le développement économique en élaborant une sorte de planification, en lançant de grands travaux publics, en diffusant "dans la classe des prolétaires" des connaissances positives, en protégeant les fermiers et les métayers contre les propriétaires oisifs et en leur permettant d'obtenir des capitaux d'exploitation.

Saint-Simon constate en effet que la situation qui est faite aux fermiers et aux métayers est injuste.
Ils sont les chefs d'entreprises agricoles et il n'est pas normal qu'ils soient subordonnés aux propriétaires, qui jouent le rôle de bailleurs de terre.
Dans le commerce et l'industrie les bailleurs de fonds ne jouent pas le premier rôle. Le chef d'une entreprise commerciale ou industrielle n'est pas un subalterne mais un patron alors que le chef d'une entreprise agricole est un subalterne.

D'aillleurs dans le système industriel de Saint-fSimon le principe fondamental est qu'il n' y a exploitation de l'homme par l'homme mais exploitation de la nature par 1'homme associé à l'homme.
C'est ainsi que l'élite industrielle doit se préoccuper du sort des ouvriers et que les patrons doivent servir d'intermédiaires entre ceux~ci et le pouvoir politique.
Le but du développement économique est en effet d'améliorer le sort des prolétaires des villes et des champs, de transformer le "sort de la classe qui n'a point d'autres moyens d'existence que le travail de ses bras", ce qui revient à "améliorer le plus possible", et, en premier lieu, la condition "morale et physique" de la majorité de la population.

La société industrielle ne sera pas en effet qu'une économie nouvelle mais une sorte de religion laïcisée, une nouvelle morale.
La religion chrétienne ayant fait faillite le pouvoir spirituel comme le pouvoir temporel appartiendra à l' élite nouvelle.
L'Académie française, rénovée, rédigera un catéchisme national et sera chargée de contrôler les nouveaux ministres des cultes.

C - Le socialisme des Saint-Simoniens

Le système de Saint-Simon a été développé par ses disciples, notamment le polytechnicien Prosper Enfantin et Saint-Amand Bazard, qui font paraître en 1829 et 1830 l'Exposition de la Doctrine de Saint-Simon.

Les Saint-Simoniens mettent l'accent sur la collectivisation, l'appropriation collective des moyens de production, qui est seule à même selon eux de mettre fin à l'exploitation de l'homme par l'homme et au désordre économique et social.
On trouve dans 1'Exposition de la Doctrine de Saint-Simon le ton du futur Manifeste communiste de Marx et Engels :
"L'homme a jusqu'ici exploité l'homme. Maïtres, esclaves, patricien, plébéien ; seigneurs, serfs ; propriétaires, fermiers ; oisifs et travailleurs ...; Association universelle, voilà notre avenir .... L'homme n'exploite plus l'homme ; mais l'homme, associé à l'homme, exploite le monde livré à sa puissance .... Tous nos théoriciens politiques ont les yeux tournés vers le passé ; ils nous disent que le fils a toujours hérité de son père ; mais l' humanité l'a proclamé par Jésus : Plus d'esclaves ! par Saint-Simon, elle s'écrie : A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses oeuvres, plus d'héritage !".

Selon les Saint-Simoniens la propriété privée des capitaux est condamnable du point de vue de la justice et du point de vue économique.
Du point de vue de la justice elle est condamnable car elle pennet de "lever une prime sur le travail d'autrui".
Du point de vue économique elle est condamnable car les capitaux productifs sont mis par le hasard de la naissance entre les mains de n'importe qui, capable ou non d'en faire bon usage, d'où des crises économiques qui montrent la malfaisance du système.

Selon les disciples de Saint-Simon il manque à la société "une vue générale des besoins de la consommation" et "des ressources de la production".
Il faut donc : "que tous les instruments de travail, les terres et les capitaux, qui forment aujourd'hui le fonds des propriétés particulières, soient réunis en un fonds social, et que ce fonds soit exploité par association et hiérarchiquement".
Le fonds social sera constitué à partir des sommes dégagées, au bénéfice de l'Etat, par la suppression de l'héritage.
C'est l'Etat qui distribuera les instruments de travail que sont la terre et les capitaux, en fonction des besoins de la production, production qui sera dirigée par un "système général de banques" ayant à sa tête une banque nationale.
La tâche de chacun correspondra à sa capacité et son gain sera fonction de sa capacité.

À chacun selon ses capacités, à chaque capacité selon ses oeuvres
L'administration des choses remplacera le gouvernement des hommes.

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Félicien David : La ronde des Saint-Simoniens (1830-33)