Gabriel (de) Tarde (1843-1904)

Le juriste sociologue

§ 1. La vie et l'oeuvre
(§ 2. La sociologie du droit de Tarde)

Jean-Gabriel (de) Tarde est né à Sarlat dans le Périgord, le 12 mars 1843, dans une très ancienne famille de notables. Son père est juge d'instruction à Sarlat et sa mère appartient à une famille de juristes.

Il fait de brillantes études secondaires chez les jésuites de Sarlat et obtient en 1860 le baccalauréat ès lettres avec mention très bien puis le baccalauréat ès sciences.
Il prépare l'entrée à Polytechnique mais à cause de problèmes de santé il abandonne pour faire des études de droit à Toulouse, études de droit qu'il termine à Paris en 1866.
En 1867 il devient secrétaire assistant du juge de Sarlat puis juge suppléant à Sarlat de 1869 à 1875, enfin juge d'Instruction, toujours à Sarlat, jusqu'en 1894.

En 1877 il épouse la fille d'un conseiller à la cour d'appel de Bordeaux, dont il aura trois fils.

A partir de 1880 il publie régulièrement dans la Revue philosophique et à partir de 1887 aux Archives d'anthropologie criminelle.
Il entretient une abondante correspondance notamment avec les criminologues italiens.

En 1894 ses amis, nombreux chez les pénalistes, le font nommer directeur du service de la statistique judiciaire au Ministère de la Justice à Paris.
A partir de 1896 il fait des conférences au Collège libre des Sciences sociales. Après un premier échec il est élu Professeur au Collège de France en 1900. Il y enseigne jusqu'à sa mort, survenue à Paris le 12 mai 1904.

Contrairement à Emile Durkheim, son principal adversaire, qui est un universitaire professionnel, Gabriel (de) Tarde est un homme de terrain, un juriste attaché à sa province natale, qui notamment pendant les années où il est magistrat à Sarlat observe attentivement le comportement social de ses semblables plutôt que d'élaborer une doctrine universitaire.

Ses expériences de juge d'Instruction le conduisent, tout d'abord, à reposer les bases de la science nouvelle développée par l'école italienne à la fin du XIXème : la criminologie, alors appelée anthropologie criminelle.
Il s'oppose alors au criminologue italien Cesare Lombroso, professeur de médecine légale puis de psychiatrie et d'anthropologie criminelle à l'Université de Turin.
Puis, contre Durkheim, il développe une psychologie sociale du comportement des individus, les phénomènes collectifs devant se traiter selon lui comme des phénomènes psychologiques ordinaires.

Pour Tarde l'évolution ne va pas du simple au complexe mais du complexe au simple et il faut toujours considérer que l'hétérogène est antérieur à l'homogène.
Le fait social doit se définir à partir des interactions, des interrelations entre les consciences individuelles.

En France l'influence posthume de Tarde fut réduite, comparée à celle de Durkheim qui est toujours entretenue par la Sorbonne officielle et au service de la république laïque.

Aux Etats-Unis Tarde a notamment influencé James Mark Baldwin (1861-1934) fondateur de l'American Journal of Psychology et Edward Alsworth Ross (1866-1951).
Dans le manuel qui fait autorité aux Etats-Unis dans les années 20-40 le Introduction to the Science of Sociology, de Robert Park et Ernest Burgess, il est considéré comme étant un auteur de référence au même titre que Durkheim.

Ses principaux ouvrages sont :

- La Criminalité comparée, Félix Alcan, Paris, 1886,
- Les Lois de l'imitation. Etude sociologique, Félix Alcan, Paris, 1890, Kimé, Paris, 1993,
- La Philosophie pénale, Storck, Lyon et Masson (puis Maloine), Paris, 1890, Cujas, Paris, 1973,
- Les Transformations du Droit, Etude sociologique, Félix Alcan, Paris, 1893, Berg international, Paris, 1994,
- La Logique sociale, Félix Alcan, Paris, 1895, Institut synthélabo, Le Plessis-Robinson, 1999,
- L'Opposition universelle, Félix Alcan, Paris, 1897, Institut synthélabo, idem,
- Les Lois sociales, Félix Alcan, Paris, 1898, Institut synthélabo, idem,
- Etudes de psychologie sociale, Giard et Brière, Paris, 1898,
- Les Transformations du pouvoir, Félix Alcan, Paris, 1899,
- L'Opinion et la foule, Félix Alcan, Paris, 1901, PUF, Paris, 1989,
- Psychologie économique, Félix Alcan, Paris, 1902.

§ 2. La sociologie du droit de Tarde

Selon Tarde la vie en société nécessite une cohésion, ce qu'il appelle le lien social.

Selon lui le lien social repose sur trois composantes (A), théorie qu'il applique aux transformations du droit (B). Il a également uns sociologie du crime (C).

A/ Les trois composantes du lien social

Gabriel (de) Tarde fait siennes les premières découvertes de la psychologie expérimentale de l'Ecole de la Salpétrière (Jean-Martin Charcot 1825-1893, Alfred Binet 1857-1911).

Pour Tarde il n'y a pas d'autre réalité sociale que l'existence des consciences individuelles.
Les individus ne s'allient les uns aux autres qu'à partir du moment où ils adoptent un modèle de référence, qu'à partir du moment où ils imitent leur modèle (Les Lois de l'imitation).

Cette imitation (1°) ne se fait pas sans résistance, sans opposition, mais c'est l'imitation, la répétition, qui permet l'adaptation sociale (2°), donc la vie en société, donc le lien social.

1°. L'imitation

Ce qui motivent fondamentalement les individus ce sont la croyance et le désir.

Toutes les croyances sont motivantes, les croyances idéologiques mais aussi les autres et c'est le désir qui alimente la croyance.

Au cours du développement historique les inventions humaines apportent les armes dont la croyance et le désir ont besoin. C'est le génie inventif de l'individu qui est le moteur de l'évolution sociale.

Mais la société n'apparaît que gràce à l'imitation qui pour Tarde est le facteur premier et décisif de l'apparition du lien social entre les individus.
C'est parce qu'ils vivent ensemble que les hommes pensent et agissent de même façon.

L'imitation se répand en ondes concentriques autour du modèle. C'est l'imitation qui explique l'existence de la répétititon des faits et l'émergence des institutions.
L'imitation n'est pas seulement le fait des individus, les groupes sociaux s'imitent aussi, ce qui expliquent les convergences qui existent entre associations, sociétés, classes sociales, peuples ...

Selon Tarde l'imitation opère selon deux lois fondamentales :
- tout d'abord du dedans vers l'extérieur, ainsi les jugements et les désirs sont-ils copiés avant les actes, les croyances avant les modes de vie ;
- ensuite l'imitation opère du supérieur vers l'inférieur, ainsi ce sont les classes sociales supérieures qui sont un modèle pour les inférieures et non pas l'inverse.

De tout temps et en tout pays la classe supérieure est comme une "sorte de château d'eau social d'où la cascade continue de l'imitation doit descendre".
Lorsque la classe supérieure se replie sur ses traditions et les défend jalousement contre le changement "on peut dire que sa grande oeuvre est faite et son déclin avancé" (Les Lois de l'imitation).

2°. L'opposition et l'adaptation

Le processus imitatif ne se déroule pas sans résistance individuelle et collective.
D'ailleurs c'est parmi ceux qui résistent, qui refusent d'imiter, que sont les innovateurs qui inventent.

L'imitation ne se fait pas sans résistance, sans opposition (L'Opposition universelle), une opposition qui est suivie d'une adaptation (Les lois sociales) du groupe.
C'est cette adaptation qui permet une stabilité provisoire, qui bientôt sera remise en cause par une nouvelle invention ... qui sera imitée, etc.

Le lien social a donc trois composantes selon Tarde : l'imitation, l'opposition et l'adaptation, et dans son ouvrage "Les Transformations du droit", il fait une application de sa thorie au droit.

B/ Les transformations du droit : une évolution discontinue et multilinéaire

Dans son ouvrage Les Transformations du Droit Tarde fait une application de sa théorie concernant le lien social.
Il l'applique à la procédure (1°), au régime des personnes (2°), des biens (3°), aux obligations (4°), au droit naturel (5°) et au droit criminel (6°).

1°. La procédure

La procédure s'est historiquement développée selon différentes techniques qui sont liées à l'invention des modes d'enregistrement, l'écrit ayant constitué une révolution en la matière.

2°. Le régime des personnes

L'étude du régime des personnes montre que l'évolution a été extrêmement diversifiée.
Ce régime varie selon le type de société considérée : polygamique, monogamique, matriarcale, patriarcale.

3°. Le régime des biens

Concernant les biens Tarde est d'avis que c'est l'invention personnelle qui a fait l'appropriation, l'inventeur se proclamant propriétaire pour défendre son bien, pour lui vital.
Puis des réseaux d'appropriation se sont développés selon le processus de l'imitation.

L'appropriation privée des biens est pour lui historiquement la première, l'appropriation collective lui serait très postérieure.

4°. Le régime des obligations

A propos des obligations, des contrats, pour Tarde le principe selon lequel il faut respecter ses engagements viendrait du fait que le respect de l'invention s'impose à ceux qui en profitent.
Ce sentiment qu'il faut respecter l'invention dans l'intérêt interindividuel, devient ensuite : tout d'abord - le sentiment qu'il faut respecter dans l'intérêt général l'engagement de respecter l'invention, puis ensuite le sentiment qu'il faut respecter ses engagements dans l'intérêt général.
C'est l'imitation qui permet de généraliser le sentiment d'être obligé.

5°. Le droit naturel

Le droit naturel est pour Tarde un droit conventionnel, contractuel, une construction à laquelle l'on donne une portée universelle.

Ce dit droit naturel n'a rien a voir avec la nature, dont la notion, pour lui, reste très ambiguë, et l'"état de nature" de Jean-Jacques Rousseau n'est pour lui qu'une utopie, une construction idéologique, destinée à justifier le pouvoir d'un groupe social.

6°. Le droit criminel

Le droit criminel trouve son origine dans le fait que la solidarité de groupe doit être défendue contre les atteintes des délinquants.
La solidarité de groupe résulte de la sympathie (le contraire de l'antipathie), le sentiment commun, existant entre les membres d'un groupe, sympathie qui est étendue par l'imitation.

C'est cette sympathie sociale qui manque au délinquant, qui est en infraction, qui brise le lien social, qui de ce fait est "sans identité", qui manque de "similitude sociale", par rapport au groupe qui fait la règle.

C/ La sociologie du crime de Tarde

Il faut, tout d'abord, s'entendre sur la définition du concept, le crime est relatif (1°), dans la criminalité individuelle (2°) comme dans la criminalité collective (3°). Le traitement social du crime devant, lui-même, être ralativisé (4°).

1°. Le crime est relatif

Le crime présente un caractère relatif, par rapport à une société donnée et à une époque donnée.

Dans l'Egypte ancienne le plus grand des crimes est de tuer un chat, le chat étant une divinité.

Dans l'antiquité grecque le crime le plus abominable est de laisser ses parents sans sépulture.

Au moyen-âge, dans une société théocratique, le crime impardonnable est le sacrilège, puis la bestialité (zoophilie, relations sexuelles avec les animaux) et la sodomie, car la reproduction est fondamentale à cause d'une très forte mortalité, puis, beaucoup plus bas dans la hiérarchie des forfaits, qui peuvent être pardonnables, le meurtre, puis le vol.

-----

Pour Tarde la criminalité n'est donc pas un fait immuable, c'est un phénomène qui a un rapport avec l'opinion du moment et la législation changeante du milieu.

-----

Il faut donc condamner le point de vue de Cesare Lombroso selon lequel il existerait des criminels-nés.
Selon Tarde personne ne naît pour tuer, brûler, violer et voler son prochain.

Mais il existe des "penchants naturels", des influences naturelles qui peuvent conduire au crime du fait des influences sociales,
qui peuvent conduire à la criminalité individuelle (2°)et à la criminalité collective (3°).

2°. La criminalité individuelle

Les tendances criminogènes peuvent donc exister mais les causes les plus importantes, les plus déterminantes, sont les causes psychologiques et sociales.
Ces causes agissent de deux façons différentes et complémentaires : il y a suggestion puis imitation.

La suggestion

Tout d'abord le criminel potentiel est suggestionné.
L'idée du crime lui vient du milieu social, milieu social qui peut être perturbé par des conflits, religieux, économiques, des changements techniques qui facilitent le passage à l'acte.
Mais surtout le criminel est influencé par des croyances, les croyances de sa famille, de ses amis, du milieu social étroit dans lequel il vit, croyances qui sont hostiles aux croyances considérées comme étant normales dans la société globale de référence.
Et Tarde s'en prend tout particulièrement aux idées libérales (dont le mot d'ordre est "enrichissez-vous") et socialistes lorsqu'il écrit :"Cet assassin tue pour voler parce qu'il entend célébrer partout et par-dessus tout les mérites de l'argent ; ...; ce dynamiteur ne fait qu'accomplir ce que conseillent tous les jours des feuilles anarchistes, et celles-ci, qu'ont-elles fait, si ce n'est de tirer les corollaires rigoureux de ces axiomes : la propriété c'est le vol, le capital c'est l'ennemi ?". Allusions à Proudhon et à Marx.

L'imitation

L'idée du crime étant conçue elle se propage ensuite dans la société toute entière. Et selon Tarde l'exemple vient d'en haut, des dirigeants.
Ainsi l'ivrognerie a tout d'abord été un luxe royal, puis aristocratique, avant de devenir un vice populaire.
L'empoisonnement a tout d'abord été le crime politique le plus discret avant de devenir un crime passionnel.
Le viol et le vol sont des pratiques militaires courantes, pratiquées par les chefs avant d'être pratiquées par les subalternes, puis par les civils.

Ceci étant dit, il y aurait, selon Tarde, dans toute société donnée, un stock constant d'idées criminelles, et de crimes au sens large du terme, avec un certain équilibre entre les diverses branches du crime et du délit.
Cela signifie que les transgressions considérées comme étant les moins graves servent de soupapes de sûreté. Ainsi il écrit "on doit regarder le vol, l'escroquerie, le faux, l'abus de confiance, le viol même et l'attentat à la pudeur comme les vrais soupapes de sûreté contre le meurtre et l'assassinat".
Ce qui veut dire que si l'on peut voler facilement on tuera moins et que si, au contraire, l'on ne peut plus voler facilement on volera quand même mais en assassinant.
Les délits mineurs, plus ou moins tolérés, servent donc de dérivatifs aux délinquants, qui sans ces derniers commettraient des actes beaucoup plus graves.

3°. La criminalité collective

Tarde distingue deux sortes d'associations criminogènes susceptibles de passer à l'acte : la "foule" et la "corporation".

Comme Gustave Le Bon, Gabriel (de) Tarde n'a pas une très bonne opinion de la "foule".
La "foule" est l'association éphémère, le groupement spontané, d'individus qui sont dans la même situation, comme les passants dans une rue populeuse, les voyageurs entassés dans un wagon, qui, suite à la survenance d'un évènement subit et imprévu, une explosion, un déraillement, ont immédiatement un but, une finalité, qui assure à l'ensemble une unité d'action : aider les victimes, se venger sur les auteurs ou présumés auteurs de l'évènement ... Cette finalité est qualifié d'âme, l'"âme de la foule".
Mais le plus souvent cet "âme de la foule" est instrumentalisée par un meneur, qui suggestionne la multitude par son verbe, son prestige. L'émeute, et la commission des infractions, qui peuvent aller jusqu'au crime, s'enchaînent alors naturellement, car les individus qui composent la foule sont dans une relation interpsychologique qui fait qu'ils s'entraînent mutuellement, sans autre contrainte que la force que l'on peut leur opposer.

La "corporation" c'est l'association criminelle organisée, hiérarchisée, qui a ses règles et ses sanctions. C'est la maffia sicilienne, la camora napolitaine, par exemple.
La "corporation" est un groupement de domination, dirigé par un ensemble de meneurs qui s'influencent les uns les autres, le chef "officiel" devant composer avec ses lieutenants et avec les dominés s'il veut être obéi efficacement.
Cette association organisée peut évidemment manipuler les foules, comme cela se produit, notamment, lorsqu'il y a des révolutions, et entraîner les foules à commettre des actes criminels.

4°. Le traitement social du crime

En tant que magistrat professionnel Gabriel (de) Tarde s'interroge sur le fonctionnement de la justice, et se demande si les statistiques expriment bien le taux de criminalité, si l'administration de la preuve n'est pas atteinte de variabilité ainsi que la conviction de culpabilité.

Les statistiques

Directeur du service de la statistique Tarde pense que les statistiques expriment souvent davantage la manière dont est traité le crime par l'administration que le reflet de la réalité criminelle.

Il constate, par exemple, que, statistiquement, de 1826 à 1886 le nombre des crimes a diminué de moitié alors que le nombre des délits a plus que triplé.
Or s'il en est ainsi c'est à cause du comportement des procureurs qui correctionnalisent les crimes considérés comme étant les moins graves, tels que les vols avec effraction ou escalade, pour éviter de les faire juger par les cours d'assises.
Et cette correctionnalisation ne résulte pas d'une décision politique mais du comportement de certains procureurs qui sont ensuite imités par toute la magistrature debout.

La preuve et la conviction de culpabilité

Tarde constate qu'il y a une variabilité de la preuve, dans l'espace et dans le temps, qui est fondé sur l'aveu, qui peut être forcé, sur le témoin, qui peut être un faux témoin, sur le serment, qui peut être sacrilège, sur l'attestation d'honorabilité, qui peut être abusive.

Cette variabilité de la preuve entraîne une variabilité de la conviction de culpabilité, qui va du soupçon à la certitude. Or, nous dit Tarde, à la fin du XIXème siècle, la conviction de l'innocence ou de la culpabilité est rarement rationnelle.
Les juges sont influencés, notamment, par le discours des avocats, et le point de vue des autres magistrats, leurs collègues. Et cette influence ne relève pas de la rationalité, mais du prestige, du charisme, de la force de persuasion des uns et des autres.

Retour Première Page

Luigi Cherubini (1760-1842), Requiem, Pie Jesu