Mai 2001. Un médecin de Saint-Pierre-et-Miquelon tabassé pour un billet d'humeur injurieux *
Après un bref séjour à l'Hôtel-Dieu, puis à Bégin, dans le Val-de-Marne, Jean-Louis Rongieras a été admis, mardi 22 mai, au service de psychiatrie de l'hôpital du Val-de-Grâce, à Paris.
Ce radiologue de cinquante-huit ans, qui souffre notamment d'une côte fêlée, d'hématomes divers et d'une perte d'acuité visuelle à l'œil droit, bénéficie désormais d'un suivi psychologique. Car il s'attend lui-même à ce que les "bleus à l'âme" finissent eux aussi par l'atteindre.
Ancien médecin militaire, M. Rongieras est encore sous le choc du tabassage et de l'humiliation dont il a été victime, le 18 mai, à l'aéroport de Saint-Pierre-et-Miquelon.
Seul radiologue sur cet archipel situé au large de Terre-Neuve, il était, jusqu'à cette date, l'un des 1 000 Mayou (métropolitains) sur les 6 500 habitants que compte cette collectivité territoriale française.
Ce vendredi matin, "entre deux échographies", il est convoqué par le directeur de l'hôpital, où il exerce depuis plusieurs années. Un texte écrit de sa main vient d'être découvert dans sa salle d'attente, entre les pages d'une revue littéraire.
Les mots, rapidement diffusés dans l'hôpital puis en direction de la population, sont particulièrement injurieux et insultants à l'égard des habitants de l'archipel. En début d'après-midi, il confirme, devant le préfet, Jean-François Tallec, en être l'auteur. "Il s'agit d'un billet d'humeur à usage personnel, que j'ai écrit par une nuit d'insomnie, il y a quatre ans, à une époque où je n'étais pas bien dans ma peau", a expliqué M. Rongieras au Monde, vendredi soir.
Le médecin, qui affirme avoir écrit plusieurs dizaines d'autres billets "tout aussi sauvages à -son- propre égard ou à l'égard de la France -qu'il avait- quittée", indique avoir ensuite oublié l'existence de ce texte, qu'il avait omis de détruire.
"LYNCHAGE EN BONNE ET DUE FORME"
A Saint-Pierre, chacun garde en mémoire l'"affaire Audréchie", du nom de ce militaire qui, il y a une dizaine d'années, après avoir tenu des propos similaires, avait été frappé et insulté jusque dans l'avion qui le ramenait en métropole.
"J'ai convoqué M. Rongieras pour lui signifier que je le suspendais de ses fonctions à l'hôpital, et je lui ai indiqué qu'il était préférable qu'il quitte immédiatement l'archipel", raconte M. Tallec.
Alors que près de 300 personnes sont rassemblées à l'aéroport et que, comme il l'indique lui-même, "la situation est très tendue", M. Tallec prend la décision de ne pas faire intervenir les forces de l'ordre.
"J'ai estimé que les risques auraient été plus importants pour le médecin lui-même, ainsi que pour les personnes qui l'entouraient", affirme-t-il.
Accompagné uniquement du préfet et d'un lieutenant de gendarmerie, M. Rongieras est malmené par la foule, qui le contraint à manger son "billet d'humeur" après l'avoir lu publiquement.
Blessé et humilié, il parvient à gagner, en compagnie d'un médecin, un petit avion qui le conduit à Sydney, au Canada, d'où il regagnera Paris, via Montréal, en laissant sur place sa compagne qui est enceinte.
L'un de ses collègues de l'hôpital de Saint-Pierre, le chirurgien Ghassan-Antoine El-Jamal, évoque "un lynchage en bonne et due forme".
"J'ai honte de ce qu'il a écrit, mais aussi de ce qui s'est passé ensuite. Alors que tout le monde savait qu'il était envoyé à l'abattoir, les pouvoirs publics n'ont pas assumé leurs responsabilités", confie le docteur El-Jamal.
Présent sur l'archipel depuis trois mois seulement, M. Tallec a désormais "surtout envie de parler de ce qui est susceptible de rassembler les habitants". "Si, en France, on ne peut plus écrire un pamphlet sans se faire lapider, il faudra changer de coin", affirme pour sa part, depuis son lit d'hôpital, M. Rongieras.
Deux informations judiciaires ont été ouvertes par le procureur de la République de Saint-Pierre-et-Miquelon, Marie-Sophie Monet, sur les écrits du médecin, ainsi que sur les violences qu'il a subies.
* Jean-Baptiste de Montvalon, LE MONDE | 26.05.01 | 15h35