
Journaliste et biographe.
Auteur, notamment, de Les Juifs de France de 1789 à 1860. De l'émancipation à l'égalité, Calmann-Lévy, Paris, 1976 ; Pour le meilleur et pour le pire, vingt siècles d'histoire juive en France, 2 tomes, Editions Bibliophane, Paris, 1986 ; Philippe Seguin, Ramsay, Paris, 1999 ; Chirac, petits meurtres en famille, L'Archipel, Paris, 2003.
1
Le début du judaïsme français
L'établissement de Juifs en Gaule est donc antérieur à la
destruction du Second Temple mais celle-ci s'est sans doute
traduite par l'arrivée de fugitifs juifs dont la récente révolte
n'avait pas été sans éveiller quelque sympathie dans la population gauloise en cours de romanisation.
J'en veux pour preuve
un curieux passage de Tacite où celui-ci affirme que la
nouvelle de l'incendie du Capitole en 69 et les rumeurs concernant les succès initiaux de la révolte juive avaient provoqué des
remous en Gaule où les Druides prophétisèrent l'imminence de
la défaite romaine. C'est pour réprimer cette agitation que
Vespasien aurait décidé d'imposer aux Juifs le versement d'un
impôt spécial, le fiscus judaicus, payable par tous les Juifs de
l'Empire et dont le produit était affecté à la reconstruction du
sanctuaire capitolin.
Se substituant au tribut payé annuellement
par les Juifs au temple de Jérusalem, cet impôt, dont Suétone
nota qu'il fut perçu avec une extrême sévérité, devait inspirer
aux Juifs mais surtout aux Gaulois la peur en leur apprenant ce qu'il en coûtait de defier Rome.
Pour le meilleur et pour le pire, p. 19-20
2
Les invasions barbares
....
Convertir les Juifs et empêcher ceux-ci de contaminer les
chrétiens, tel est le mot d'ordre de l'Eglise au VIe siècle. Dès 506,
un concile se réunit à Agde et détermine dans quelles conditions
le baptême doit être administré aux Juifs.
Il semble en effet, si
l'on s'en tient aux délibérations de cette assemblée, que certains
Juifs oscillaient entre les deux religions. Une fois baptisés, ils
pratiquaient plus ou moins ouvertement la religion ancestrale.
Le Concile d'Agde décida en conséquence d'imposer un délai
d'attente: "les Juifs qui veulent se rallier à la foi catholique
doivent, à l'exemple des catéchumènes, se tenir pendant huit
mois sur le seuil de l'église; si, au bout de ce temps, leur foi est
reconnue sincère, ils obtiendront la grâce du baptême. Mais si,
dans l'intervalle, ils se trouvent en danger de mort, ils pourront
être baptisés avant le terme prescrit".
Ce même concile défendit aux chrétiens de manger avec les Juifs: "Tout chrétien,
clerc ou laïc, doit s'abstenir de prendre part aux banquets des
Juifs; ces derniers ne mangeant pas des mêmes aliments que
les chrétiens, il est indigne et sacrilège que les chrétiens tou-
chent à leur nourriture. Les mets que nous prenons avec la
permission de l'apôtre sont jugés immondes par les Juifs. Un
chrétien se montre donc l'inférieur d'un Juif s'il s'assujettit à
manger des plats que ce dernier lui présente et si, d'autre part,
le Juif repousse avec mépris la nourriture en usage".
Déjà édictée par le Concile de Vannes, cette interdiction fut
visiblement peu respectée puisque d'autres conciles la renouvelèrent à plusieurs reprises (Epône, 517; Orléans, 538 et
Mâcon, 581). Les évêques eux-mêmes n'obéissaient pas à ces
prescriptions et nombre d'entre eux avaient des rapports
chaleureux avec leurs Juifs, ainsi Cautinus, évêque de Clermont
entre 551 et 571 : " Avec les Juifs à l'influence desquels il se
soumettait, il était en termes familiers, non pour leur conver-
sion, ce qui, en bon pasteur, eut dû être son souci, mais pour
leur acheter des objets précieux. On le flattait facilement et ils lui prodiguaient
une grossière adulation. Ils lui vendaient alors les choses à un prix
plus élevé que leur valeur réelle" (Grégoire de Tours, Histoire des Francs, Denoël, 1974).
Ibidem, p. 25-26
3
Les Juifs à la Barbe Fleurie
Les Empereurs eux-mêmes comptaient des juifs parmi les membres de
entourage à commencer par Charlemagne qui envoya comme ambassadeur auprès du
calife Haroun Al Rashid, un marchand juif de Narbonne, Isaac.
L'Empereur souhaitait obtenir l'appui du calife contre les émirs ommeyades
d'Espagne et envoya une ambassade composée de deux nobles
francs et d'Isaac choisi pour ses qualités d'interprète et de
guide. Les deux nobles moururent en cours de route et seul
Isaac revint après cinq ans d'absence au palais d'Aix-la-Cha-
pelle, porteur de multiples cadeaux dont un éléphant.
Charlemagne n'avait pas décidé par hasard de faire appel à
un Juif pour ce périple. La raison en est la même que celle qui
l'amenait à favoriser l'installation des Juifs dans l'Empire: le
rôle déterminant joué par les enfants d'Israël dans le commerce
international entre l'Occident et l'Orient.
Disposant, grâce à
l'hébreu, d'un moyen commode de communication et bénéficiant des relais que constituaient, tout le long de leur route, les
communautés juives, ils avaient remplacé progressivement les
marchands syriens de l'époque mérovingienne. Connus sous le
nom à l'étymologie mystérieuse de Radhanites, ces marchands rapportaient en Occident les produits de luxe dont la
Cour et les hauts dignitaires étaient friands: soie, épices, tissus
précieux, fourrures, etc.
Ibidem, p. 45-46
4
Des souverains très chrétiens
Le règne de "saint" Louis
La polémique contre les livres juifs réveilla les vieux
démons. Une accusation de meurtre rituel frappa la petite
communauté de Valréas, une localité du Dauphiné. Le 26 mars
1247, les Juifs de Valréas furent accusés d'avoir tué un enfant
chrétien. Débordées par la fureur populaire, les autorités con-
damnèrent une partie de la communauté cependant que des
émeutes anti-juives ravageaient le Dauphiné.
L'année suivante, Louis IX adopta une nouvelle série de
mesures contre le crédit juif, confisquant notamment les biens
que les Juifs avaient acquis par l'usure. Ces dispositions rigoureuses étaient-elles le prélude à une tentative d'expulsion
partielle ou générale des Juifs? Certains signes semblent l'attester.
L'un des frères du Capétien, Alphonse 1er, aurait en 1249
décrété l'expulsion des Juifs du Poitou mais la mesure ne fut pas
suivie d'effet, le prince préférant rançonner les communautés
en les autorisant, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, à demeurer dans les villes d'où elles étaient bannies.
En
1252-1254, quelques mesures d'expulsion frappèrent soit des
communautés (Caen) soit des individus soupçonnés de se livrer
à l'usure. En 1254, Louis IX renouvela l'interdiction du prêt à
intérêt et intima aux Juifs l'ordre de vivre du travail de leurs
mains. En 1257, il promulga de nouvelles mesures permettant
la restitution aux emprunteurs ou à leurs héritiers des sommes
correspondant aux intérêts perçus par les Juifs. En contrepartie
toutefois, Louis IX ordonna de rendre aux Juifs leurs synagogues, leurs cimetières et leurs objets de culte ce qui laisse penser
qu'il y avait eu confiscation partielle de ces biens dans les
années précédentes.
La fin du règne fut marquée par l'institution définitive du port
de la rouelle, signe distinctif infamant de la taille d'une paume
devant être porté par les Juifs des deux sexes sur le devant et
le dos du vêtement, conformément aux dispositions adoptées
par le Concile de Latran en 1215 et dont l'application en
France s'était heurtée à de nombreuses difficultés.
Ibidem, p. 96
5
Vers l'expulsion
Au début du XIVème siècle, la dépréciation de la monnaie et les
dépenses militaires consécutives à la guerre des Flandres amenèrent Philippe le Bel à trouver de nouvelles sources de revenus. Reprenant en cela la politique suivie par son aïeul, Philippe
Auguste, Philippe le Bel, avant de s'en prendre aux biens du
Temple, décida de faire rentrer d'importantes quantités d'argent en expulsant les Juifs du royaume après avoir confisqué
l'ensemble de leurs biens et de leurs créances.
Préparée dans le
plus grand secret, l'opération fut menée rondement. Le
23 juillet 1306 ou 10 Ab 5066, les Juifs furent arrêtés dans tout
le royaume et leurs biens immeubles et meubles furent saisis au
profit de la Couronne. En août de la même année, un édit
ordonna l'expulsion des Juifs hors du royaume. Sitôt celle-ci
décrétée, les biens juifs furent mis en vente un peu partout dans
le royaume.
Leur liquidation s'étala sur plusieurs années, no-
tamment en ce qui concernait leurs créances, le roi n'hésitant
pas à autoriser des Juifs à revenir individuellement dans le
royaume pour l'aider à débrouiller l'écheveau de leurs créances.
Le montant des rapines varia selon les régions.
Ibidem, p. 101
6
LE SIÈCLE DES OMBRES
Un cliché fort commode voit dans le XVIIIe siècle le siècle des
Lumières, marqué par la progressive diffusion dans la société
des Lumières et des idées de tolérance, une progression qui
trace une sorte de voie royale jusqu'à la Révolution et à
l'Emancipation.
Forgée dans le dernier tiers du XIXe siècle et
propagée par les hussards de la République, cette conception
a l'avantage de dissimuler les zones d'ombres de ce siècle
paradoxal. A l'exception de sa dernière décennie, l'on ne peut
dire qu'il vit une modification radicale du statut des Juifs en
France si ce n'est dans le sens d'une aggravation pour les
groupes juifs alsacien et comtadin.
Aucun souverain n'abolit formellement l'édit d'expulsion de
1394 mais tous entérinèrent l'existence de communautés juives
non seulement dans les zones traditionnellement assignées à
résidence aux Juifs mais aussi dans des régions où les Juifs
n'hésitèrent pas à braver les autorités en venant s'installer et
commercer comme si ils y avaient été autorisés.
A Metz et dans
le pays messin, le XVIIIe siècle voit la légalisation définitive de la
présence juive, une légalisation chèrement payée. Dès 1715, le
Régent créa au profit de deux de ses favoris, le duc de Brancas
et la Comtesse de Fontaine, une taxe de quarante sous par
ménage juif habitant à Metz et dans la généralité, taxe convertie
en 1720 en une rente annuelle de 20 000 livres.
La taxe
Brancas greva lourdement le budget de la communauté mais mit
cette dernière à l'abri de toute expulsion, ses privilèges étant
confirmés par lettres patentes en 1718, des lettres fixant à 480
le nombre des ménages autorisés à demeurer en ville.
Ibidem, p. 169
7
Les émancipations
Il fallut attendre la fuite du roi à Varennes pour que
tombent les derniers tabous érigés autour de l'Ancien Régime
et que soit rendue possible une rupture définitive avec ce
dernier en faisant des Juifs des citoyens.
Le 27 septembre 1791,
un député de Paris, Duport, fit remarquer que toute trace de
discrimination devait disparaître de la Constitution et proposa
en conséquence d'émanciper les Juifs de l'Est. La plupart des
députés hostiles à cette mesure avaient déjà émigré et le seul
opposant, Rewbell, fut rappelé à l'ordre sur un ton menaçant
par le président de séance, Saint-Jean-d'Angély: "je demande
qu'on rappelle à l'ordre tous ceux qui parleront contre cette
proposition, car c'est la Constitution elle-même qu'ils combattront".
L'émancipation des Juifs alsaciens et lorrains fut alors
votée à la quasi-unanimité des députés.
Contrairement aux prévisions pessimistes de Rewbell, le
décret d'émancipation ne provoqua pas de troubles dans l'Est.
Les Juifs eux-mêmes mirent quelque temps à réaliser que ledit
décret n'était pas une nouvelle manifestation du rishess (anti-
judaïsme) traditionnel et Berr Isaac Berr dut rédiger une brochure destinée à rassurer ses coreligionnaires inquiets de la
disparition de l'autonomie communautaire.
Les Juifs prêtèrent
le serment civique le plus souvent collectivement et non individuellement. Le 2 janvier 1792, après un discours de Berr Isaac
Berr, le rabbin de Nancy prêta le serment pour la collectivité
tout entière et des cérémonies similaires eurent lieu à Lunéville,
Sarreguemines, etc. Les municipalités alsaciennes tentèrent,
elles, de retarder la prestation du serment civique par les Juifs.
Le 12 mars 1792, les Juifs de Bischeim n'étaient toujours pas
citoyens, les autorités locales arguant que les Juifs se refusaient
à prêter serment comme les chrétiens. A Soultz, la céré-
monie n'eut lieu que le 7 décembre 1792. A la fin de 1792
cependant, tous les Juifs pouvaient être considérés comme
citoyens.
.... Citoyens égaux, ou presque, en droits et en devoirs à leurs
concitoyens chrétiens, les Juifs étaient censés, d'après les
termes mêmes du décret émancipateur, renoncer à tout particularisme et à toute autonomie politique. Il leur fallait, selon
l'expression de Berr Isaac Berr, "quitter cet esprit de corps ou
de communauté pour toutes les parties civiles et politiques, non
inhérentes à nos lois spirituelles".
Cela ne signifiait pas stricto
sensu la disparition du judaïsme mais la renonciation aux
aspects nationaux du judaïsme. Le Juif devait cesser d'être le
membre d'une nation régissant tous les aspects de la vie sociale
et politique de ses adhérents pour devenir le sectateur d'un culte
privé. Il cessait d'être le membre d'une collectivité pour devenir
un individu.
Il s'agissait là de la transcription en milieu juif des
mesures prises par d'Allarde et Le Chapelier contre les corporations ou les associations ouvrières. Il est d'ailleurs intéressant de
constater que les deux hommes furent d'actifs partisans de
l'émancipation des Juifs tant celle-ci s'intégrait dans leur vision
libérale de la société.
D'une certaine manière, la disparition de
l'autonomie communautaire, décidée par les décrets de la
Constituante marquait l'aboutissement d'un processus engagé
dès l'Ancien Régime. L'abbé Grégoire, artisan de l'émancipation, l'avait bien vu lorsqu'il avait lié la disparition du particularisme juif à celui des particularismes régionaux.
Ibidem, p. 222-224
8
La Monarchie de Juillet (1830-1848)
Les débuts de l'intégration
Le poids de cette immigration ne doit pas être exagéré. La
croissance démographique fut essentiellement une croissance
naturelle, connue par tout le peuple juif à l'époque moderne. Un
fait n'est pas assez souligné: la population juive du globe s'est
multipliée par 15 de 1660 à 1915, passant de 850 000 à
12 500 000 âmes.
La France ne fait pas exception à la règle.
Le capitalisme moderne a stimulé la poussée démographique
juive, mais le poids des traditions religieuses a joué un grand
rôle. En Alsace, les mariages précoces étaient fréquents et le
nombre d'enfants par famille élevé pendant la première moitié
du siècle.
Autre explication de la croissance démographique, la
relative sédentarisation du groupe juif après 1791, qui mit un
terme aux échanges de populations juives entre la France et
l'Allemagne, dans le sens France-Allemagne. Certes, une émigration juive hors de France subsistait et Alexandre Weill notait
que, vers 1830, «il y avait en Alsace une véritable rage d'émigration vers les Etats-Unis d'amérique ».
Enfin, l'importance des conversions et des cas d'assimilation totale a été très
nettement exagérée, comme on le montrera plus loin. La
population juive demeura d'autre part très réfractaire à l'exo-
gamie, soit par une méfiance séculaire envers les non Juifs, soit
en raison de la pression du milieu juif environnant. Alexandre
Weill le soulignait avec malice: «partir avec une shikse, c'eut
été alors pour les Juifs alsaciens déverser à pleines mains
l'opprobre sur toute sa famille ».
Ibidem, p. 264-265
9
Le second Empire
Age d'or du judaïsme français, le second Empire vit les
comportements politiques des Israélites français prendre leur
forme définitive. Le coup d'Etat du 2 décembre 1851 suscita
une certaine inquiétude chez ceux qui se rappelaient les conséquences funestes du premier Empire sur le statut juridique des
Juifs.
Le rôle joué par les Pereire et par Fould dans l'entourage
de l'Empereur gagna au nouveau régime un grand nombre
d'Israélites, à tel point que le préfet du Haut-Rhin considérait
comme normal de demander au consistoire local de soutenir les
candidats gouvernementaux aux élections de 1857.
Si Javal,
Koenigswarter, E. Pereire, Solar et Mirès soutinrent Napoléon III tant au Corps législatif que dans la presse, d'autres, tels
Crémieux et Goudchaux, demeuraient républicains. Leurs salons étaient d'actifs cercles d'opposition, surveillés par la police.
Vidal-Naquet fut d'ailleurs victime de la loi de sûreté générale
en 1858, avec d'autres militants républicains d'origine juive.
L'attitude de la majorité des Israélites était sans doute celle des
fondateurs de l'Alliance israélite universelle (Leven, Manuel,
Créhange, etc.), qui étaient des républicains sincères, mais qui
se cantonnaient dans une sorte de retraite politique. Si le
régime républicain, modéré et social, leur apparaissait être le
meilleur, ils étaient prêts à supporter avec résignation tout
gouvernement ne remettant pas en question les acquis de la
Révolution.
Ibidem, p. 297-298
10
L'âge d'or du franco-judaîsme 1870-1894
L'ère des réussites
La situation misérable de ces immigrants contrastait avec la
relative aisance acquise par les Juifs autochtones. Au sommet
de la pyramide sociale, se trouvaient les banquiers juifs d'origine
allemande pour la plupart: Bamberger, Reinach, Stern,
Deutsch, Heine, Ephrussi, Goudchaux, Lippmann, Bischoffsaheim, Camondo, Cahen d'Anvers, Oppenheim, Léonino et Hirsch.
S'il est difficile de parler de « banque juive », force est
de constater que Paris constituait une des principales places
financières du monde et que les banquiers juifs de la capitale
jouèrent un rôle déterminant dans la souscription des grands
emprunts internationaux de l'époque.
Habitant de somptueux
hôtels particuliers, ces Juifs participaient de plain-pied à la vie
sociale de leur milieu et leurs salons étaient fréquentés par toute
l'élite cultivée du temps. Qu'on songe au salon de Madame
Armand de Caillavet, l'égérie d'Anatole France, fille de Frédérique Koenigswarter et d'Auguste Lippmann, ou bien au salon de Geneviève Halévy, épouse Straus, laquelle refusa de se convertir
en disant: «j'ai trop peu de religion pour en changer».
Quelques Juifs firent de brillantes carrières dans la fonction
publique, ainsi Isaïe Levaillant, trésorier-payeur-général, G. Bé-
darride, Premier Président de la Cour de cassation, Henri Aron,
haut fonctionnaire municipal de Paris, Narcisse Leven, Eugène
Manuel, Léonce Lehmann cependant qu'André Spire, Léon
Blum ou Paul Grunenbaum-Ballin entraient au Conseil d'Etat.
L'armée ne comptait pas moins de 5 généraux juifs dont le plus
élevé en grade était Abraham Sée et de nombreux officiers juifs.
Dans la presse, Arthur Meyer se distinguait tout particulièrement et avait pris la place des Carballo et Solar. A l'Université,
il faut citer J. Hadamard et Michel Bréal, le beau-père de Léon
Blum. Comme le note M.R. Marrus, « on vit des Juifs arriver à
des situations de premier plan dans la vie universitaire, à la
Sorbonne, au Collège de France, à l'Ecole polytechnique, à
l'Ecole normale supérieure, et tout spécialement à l'Ecole
pratique des hautes études.
Seules les carrières de la diplomatie
et de la Cour des comptes, juridiction financière suprême,
étaient considérées comme fermées aux Juifs. Que ce soit au
théâtre, dans la littérature, la presse et la recherche, le droit et
la médecine ou dans la politique républicaine, ce fut un glorieux
âge d'or pour les Juifs de France des rangs desquels sortirent,
dans ces domaines, un nombre d'hommes éminents hors de
proportion avec le nombre relatif de Juifs en France».
Les Juifs étaient nombreux à s'engager dans les professions libérales, le barreau, la médecine ou l'architecture. La petite et la
moyenne bourgeoisie n'étaient pas en reste. Les colporteurs
d'antan avaient définitivement cédé la place aux commerçants
et aux négociants en gros ou en détail dans des secteurs aussi
variés que le vêtement, le textile, le cuir, la bijouterie, la joaillerie, les soieries ou les meubles.
Le judaïsme français s'était
durablement embourgeoisé. Cet embourgeoisement s'accompagna d'un relâchement des liens communautaires en dépit des efforts déployés par les responsables consistoriaux et les autorités rabbiniques.
Ibidem, p. 318-319
11
Retour au calme et union sacrée
Réussite sociale et reflux de l'antisémitisme
En dépit de ces restrictions légales, le judaïsme français
s'apanouit considérablement jusqu'à la Première Guerre mondiale passant de 90 000 membres en 1906 à 120 000 en 1914 dont 60 000 pour la seule ville de Paris. Il faut ajouter à ce
chiffre les 70 000 Juifs algériens, les 45 000 Juifs tunisiens et
les 30 000 Juifs installés dans les provinces perdues d' Alsace-Lorraine.
Si 80 000 Juifs appartenaient au rameau autochtone,
40 000 étaient, eux, des étrangers fuyant les persécutions
raciales et venus trouver refuge dans la patrie des droits de
l'homme. Dans ce chiffre, figurent aussi bien les Juifs russes
venus après les pogroms de 1881-1882 ou la famine de 1892
que ceux venus après le pogrom de Kichinev en 1903 ou
l'écrasement de la révolution de 1905.
Originaires dans leur
quasi-totalité de Russie-Pologne ou de Roumanie, ces Juifs
immigrants vivaient à l'écart du judaïsme autochtone qui les
méprisait, et suscitèrent bien des réactions d'hostilité. La presse
non juive leur consacra quelques articles marqués par la xénophobie et, en 1907, un candidat aux élections municipales dans
le 4e arrondissement, fit ouvertement campagne contre la
main-d'œuvre juive étrangère.
Parmi ces étrangers arrivés avant
la Première Guerre mondiale, figuraient des noms qui firent plus
tard la gloire de la France et de l'école de Paris: Marcoussis,
Pascin, Modigliani, Lipschitz, Zadkine, Kisling, Chagall et
Soutine.
Cette immigration étrangère massive eut pour conséquence d'accentuer la diversification des structures socio-professionnelles au sein de la communauté juive. Le judaïsme
autochtone constituait un ensemble relativement aisé avec, au
sommet de l'échelle sociale, les grandes familles de banquiers:
Rothschild, Pereire, Lazard, etc. Selon certaines sources, un
tiers des banquiers parisiens étaient juifs à la veille de la
Première Guerre mondiale.
On trouvait également un grand
nombre de Juifs courtiers, agents de change, industriels (les
Deutsch de la Meurthe), négociants, médecins (Hayem) et
négociants.
La fonctions publique avait largement ouvert ses
portes aux Juifs et certains, tels André Spire, Léon Blum ou
Paul Grunenbaum-Ballin, menaient une brillante carrière au
Conseil d'Etat.
De nombreux Juifs appartenaient à l'enseignement supérieur: Lyon-Caen, Emile Durckheim, Lucien
~Lévy-Bruhl, Léon Brunschwicg, Michel Bréal, Jacques Hadamard, Henri Bergson et Victor Basch, cependant que d'autres faisaient des carrières remarquées dans les arts et les lettres:
Georges Porto-Riche, Henri Bernstein, Sarah Bernhardt, Julien
Benda, Tristan Bernard, Catulle Mendès pour ne citer qu'eux.
Les immigrants, hormis quelques privilégiés, formaient un
prolétariat misérable employé dans la confection, l'industrie du
meuble et l'artisanat.
Ibidem, p. 347-348
12
L'entre-deux-guerres
L'immigration
Les 3/4 des 150 000 immigrants juifs dans la France de
l'entre-deux-guerres étaient des Juifs venus d'Europe centrale et
orientale. La plupart fuyaient les persécutions raciales et
l'antisémitisme virulent régnant en Pologne ou en Hongrie.
D'autres, engagés dans le mouvement révolutionnaire, s'installèrent en France pour éviter l'arrestation et la prison. Venus
isolément et souvent illégalement, ils firent venir leurs familles
profitant des dispositions libérales adoptées en matière d'immigration par les différents gouvernements, du moins jusqu'en 1931.
Une immigration économique existait également et de
nombreux Juifs furent embauchés, en Pologne même, par les
représentants des mines du nord ou du sud de la France. Sur
90 000 Juifs étrangers installés à Paris, on estime que
45 000 étaient Polonais, 16 000 Russes, 12 000 Hongrois,
11000 Roumains et 1700 Lettons et Lithuaniens.
L'arrivée
massive de Juifs d'Europe centrale et orientale se manifesta
surtout après 1924 lorsque les U.S.A. adoptèrent leur système
de quotas qui ferma les portes de l'Amérique à ceux qui
voulaient quitter l'Europe.
L'immense majorité de ces immigrants se fixa à Paris dans les quartiers «juifs» de la capitale,
essentiellement le Pletzl, le quartier du Marais, autour de la rue
des Rosiers et de la place des Hospitalières-Saint-Gervais, à
Belleville, bastion de la gauche juive, dans le XIe, le XIIe, le
XVIIIe et le XIXe arrondissements.
Conservant l'usage du yiddish
dans la vie quotidienne, ils eurent parfois du mal à s'habituer
aux noms de certaines rues parisiennes et les yiddishisèrent.
C'est ainsi que la rue de Rivoli devint la Rivke Gasse (la rue de
Rebecca), le boulevard de Sébastopol Shabesstoupel et le
boulevard Rochechouart Rosh Hoshoune (Nouvel an juif) cependant que le bois de Vincennes inspirait une sainte terreur
puisque le mot Wintzen veut dire « punaises» en yiddish.
Habitant des logements minuscules, dépourvus de tout confort,
ces immigrants vivaient dans des conditions matérielles très
précaires et les descriptions qu'ont laissées de ces quartiers les
contemporains interdisent encore aujourd'hui toute nostalgie
quant au Belleville juif du temps par exemple.
Ibidem, p. 360-361
13
Au ban de la Nation
Les premières mesures
La défaite française de 1940 sonna le glas du judaïsme
français dont nombre de membres s'enfuirent, tout comme leurs
concitoyens, à l'approche des Allemands.
La nomination de
Pétain comme chef du gouvernement et l'annonce de l'armistice provoquèrent un lâche soulagement dont pâtirent ceux qui
voulaient continuer à tout prix la résistance à partir de l'Afrique
du Nord.
Pierre Mendès France, Georges Mandel et Jean Zay
furent de ceux qui eurent à souffrir de leur volonté de continuer
la lutte. Leur qualité de parlementaires et d'anciens ministres ne
les empêcha pas d'être arrêtés sur ordre de Pétain et de Laval.
A Bordeaux, dans les couloirs de l'Assemblée, les députés juifs,
Léon Blum, Jules Moch, etc, furent pris à partie par ceux qui
leur imputaient la défaite.
Dès juin 1940, quelques Juifs rallièrent Londres et de Gaulle. Parmi eux, Raymond Aron, René
Cassin et Georges Boris, ce qui aurait fait dire de manière
flatteuse au chef de la France libre: "Je croyais voir affluer à
moi la France des cathédrales, j'ai vu affluer la France des
synagogues!"
Ibidem, p. 410
14
(Sous Vichy)
Les premières arrestations
Du 12 au 18 août 1941, la police française mena les
premières rafles dans les rues du XIe arrondissement, arrêtant
3 400 Juifs étrangers qui inaugurèrent le centre de Drancy
administré par un commandant français sous le contrôle de
Dannecker.
Le 13 août, en zone occupée, les autorités allemandes décidèrent la confiscation des postes de T.S.F., des bicyclettes et des postes de téléphone appartenant aux Juifs.
Le 21 août, les avocats juifs de Paris furent arrêtés et internés au
camp de Drancy.
Dans la nuit du 2 au 3 octobre, des collaborateurs français proches de Deloncle plastiquèrent 7 synagogues
parisiennes.
..... La solution finale
Au mois de juillet 1942, les Allemands passèrent à l'action
pour augmenter la cadence des déportations. Jusqu'au 17 juillet
1942, 6 convois étaient partis de France avec au total
6 077 déportés, hommes et femmes.
Les 16-17 juillet, les
Allemands décidèrent de mener l'opération "Vent printanier" dont le but était l'arrestation et la déportation de 28 000 Juifs
étrangers en région parisienne. La police française fut chargée
de procéder à l'arrestation des Juifs. Au matin du 16 juillet, près
de 9 000 policiers aidés de quelques collaborateurs procédèrent
à des rafles dans tous les arrondissements de Paris et en
banlieue. 12 884 Juifs hommes, femmes et enfants, soit moins
de la moitié de l'objectif visé, furent arrêtés, parqués au Vel
d'Hiv et à Drancy, dans des conditions qui bouleversèrent
l'opinion.
Les rafles se déroulèrent aussi en zone sud, notamment les 26-28 août 1942. Les camps d'internement de la zone
sud furent vidés de leurs internés et dirigés vers Drancy ou
Compiègne. Près de 15 000 Juifs furent arrêtés.
Au début du
mois de septembre, 27 000 Juifs avaient été déportés. Durant
ce mois, 13 convois partirent de Drancy, aucun en octobre et 4
en novembre. A la fin de l'année 1942, 42 500 Juifs avaient été
déportés parmi lesquels 1 032 enfants de moins de 6 ans, 2 557
ayant entre 6 et 12 ans et 2 464 ayant entre 13 et 17 ans. Vichy
était directement responsable de la déportation des enfants dont
les Allemands ne voulaient pas comme l'écrivait Dannecker le
15 juin 1942 : « La condition essentielle est que les Juifs soient
âgés de seize à quarante ans. 10 % de Juifs inaptes au travail
pourront être compris dans ces convois. "
En fait, Laval, après
avoir refusé l'autorisation d'émigrer à 5 000 enfants que les
Américains voulaient accueillir, préféra ordonner la déportation
des enfants dans un but «humanitaire». Comme l'affirmait
Radio-Paris, "lors d'une conférence de presse, M Laval à
annoncé que le gouvernement de Vichy était prêt à faire une
concession en ce qui concerne la déportation des enfants juifs.
Ils seront désormais déportés avec leurs parents au lieu d'être
séparés".
Les déportations massives de 1'été 1942 bouleversèrent
l'opinion publique, notamment en zone sud, où elles s'effectuèrent en public, les gares étant le lieu de scènes déchirantes. La
rafle du Vel d'Hiv coïncida avec l'Assemblée annuelle des
cardinaux et archevêques français qui firent parvenir une
protestation à Pétain:
"Profondément émus par ce qu'on nous rapporte des
arrestations massives d'Israélites opérées la semaine der-
nière et des durs traitements qui leur ont été infligés,
notamment au Vélodrome d'Hiver, nous ne pouvons
étouffer le cri de notre conscience. C'est au nom de
1 numanité et des principes chrétiens que notre voix s'élève
pour une protestation en faveur des droits imprescriptibles
de la personne humaine. C'est aussi un appel angoissé à
la pitié pour ces immenses souffrances, pour celles surtout
qui atteignent tant de mères et d'enfants. Nous vous
demandons, Monsieur le Maréchal, qu'il vous plaise d'en
tenir compte, afin que soient respectés les exigences de la
justice et les droits de la charité."
Ibidem, p. 425, 431-432
15
La guerre d'Algérie
Le changement capital fut toutefois l'arrivée en quelques semaines, à l'été 1962, de 120 000 Juifs algériens fuyant l'Algérie devenue indépendante. Leur départ, aussi massif que celui de leurs compatriotes "pieds noirs", était l'aboutissement de huit années de guerre qui affectèrent de manière non négligeable le judaïsme algérien.
Après le rétablissement du
décret Crémieux, la vie avait repris son cours. Les Juifs d'Al
gérie participèrent massivement à la libération de la métropole
où certains s'installèrent après 1945. L'attitude modérée des
dirigeants nationalistes musulmans durant le régime de Vichy
avait permis d'éviter tout incident majeur entre Juifs et Arabes.
Cela ne signifiait pas que les deux camps aient été unis par une
communauté d'intérêts. Certes, quelques dirigeants juifs partageaient les vues des libéraux européens quant à l'extension des
droits politiques aux Musulmans et des avocats juifs figurèrent
parmi les défenseurs des accusés après les émeutes de mai 1945
à Sétif.
Toutefois, lors de la création de l'état d'Israël, les
députés musulmans d'Algérie firent une démarche auprès du
président Vincent Auriol, pour lui demander de ne pas reconnaître l'état d'Israël.
Bien que nullement hostiles à quelques
réformes allant bien au-delà du statut de 1947, les Juifs algériens tout comme leurs compatriotes chrétiens étaient loin de
se douter de l'ampleur du mécontentement musulman.
Ayant
souffert de l'abrogation du décret Crémieux, ils se voulaient
Français et exclusivement français et n'étaient pas les derniers
à croire à la permanence de la présence française.
Ibidem, p. 463
16
RENAISSANCE DU JUDAiSME FRANÇAIS?
Le poids des hommes, le choc des communautés
Depuis 1962, le judaïsme français est devenu la troisième
communauté juive de diaspora avec une population estimée à
environ 660 000 personnes inégalement réparties sur le territoire national.
La physionomie de cette communauté a beaucoup changé depuis la Libération. L'élément strictement
autochtone (Alsaciens, Lorrains, Portugais et Comtadins) ne
représente plus qu'un sixième du groupe juif. Si les Alsaciens
et Lorrains ont subsisté jusqu'à ce jour en dépit de l'assimilation,
les Comtadins et les Portugais ont cessé de constituer des
groupes et ne sont plus que des individualités participant de
manière plus ou moins occasionnelle à la vie de la communauté.
Fort d'environ 240 000 personnes, un autre groupe est constitué par les descendants d'immigrés venu d'Europe orientale ou
centrale. La seconde génération, née en France, a renoué avec
ses origines.
L'immense majorité de la communauté est composée de Séfardim issus du bassin méditerranéen, et d'Orientaux
venus s'agréger à l'ensemble français dans les conditions rappelées dans les chapitres précédents. Compte tenu des générations nées sur le territoire métropolitain, ces groupes constituent un bloc hétérogène de 300 000 personnes.
Ibidem, p. 477
17
Conclusion
L'extraordinaire vitalité de la communauté juive française
depuis 4 décennies est un signe qui ne trompe pas.
Troisième
communauté juive de diaspora, la France est appelée à jouer un
rôle de plus en plus important dans le monde juif si du moins
la communauté parvient à conserver sa cohésion et surtout à
mieux mesurer les conséquences de la création de l'état d'Israël
sur l'identité juive contemporaine.
Indéniablement, depuis ses
débuts, la communauté a connu le meilleur et le pire. Evaluer
l'importance de l'un par rapport à l'autre peut sembler futile à
certains mais embarrasser d'autres car le meilleur l'emporte sur
le pire.
Cela ne rend que plus signifiante la volonté farouche du
groupe juif de continuer à perdurer en tant que tel. Le cas
français montre que l'histoire juive ne se résume pas à une
«vallée des larmes» mais qu'elle interroge chacun d'entre nous,
le laissant libre de la réponse à y apporter.
Ibidem, p. 515