Ghislaine Ottenheimer
Journaliste "parisienne", ancienne rédacteure en chef adjoint à L'Express, rédacteure en chef à Challenges.
Chiraquienne convaincue puis vraiment déçue.
Sarkosiste ? Montebourgeoise ? Future déçue ?
Auteure de, notamment, Les deux Nicolas, Plon, Paris, 1994 ; L'impossible victoire, Robert Laffont, Paris, 1996 ; Le fiasco, Albin Michel, Paris, 1996 ; avec Renaud Lecadre, Les frères invisibles, Albin Michel, Paris, 2001 ; Les intouchables, grandeur et décadence d'une caste : l'Inspection des Finances, Albin Michel, Paris, 2004 ; Nos vaches sacrées, Albin Michel, Paris, 2006 ; Le Sacre de Nicolas, Le Seuil, Paris, mai 2007 ; avec Daniel Lebard L'affaire, l'histoire du plus grand scandale financier français, Le Seuil, Paris, octobre 2008.
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Les sociétés rêvent de grands hommes. Mais ceux-ci semblent avoir disparu. Parce que la pression croissante des médias, comme le disent certains, empêchent la réalisation de politiques d'envergure ? Parce que la mondialisation fait primer l'économie sur le politique ? Sans doute. Mais pas seulement. Durant les deux dernières décennies, le monde s'est apaisé, les idéologies se sont effacées. La déflation philosophique a eu des répercussions sur la vie politique. Il n'y a plus de Brejnev, de Mao, de Pol Pot non plus ...
Ceux qui souhaitent le retour de "leaders charismatiques", de grands "destins collectifs" ne doivent pas ignorer le bilan d'un XXème siècle où l'idéologie a provoqué les plus grandes tragédies de l'histoire de l'humanité.
Ottenheimer in Le fiasco, Albin Michel, Paris 1996, pp. 332-333.
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Pour le philosophe britannique Isaiah Berlin, la France vit un véritable traumatisme. "Il s'est passé quelque chose de phénoménal, dit-il, après deux cent quinze ans, ce qu'on pourrait appeler la pensée de gauche s'est effondrée [...]. Pensez à ce que signifie "la gauche" pour les Français !" Ce juif d'origine lettone, qui quitta la Russie en 1920 pour se réfugier en Grande-Bretagne quand Lénine commença à faire régner la terreur, ce grand historien des idées très respecté dans le monde anglo-saxon et pratiquement inconnu en France, raconte :"La gauche qu'on pourrait définir comme une opposition à l'Etat et à l'Eglise, est née en France. Voltaire, d'une certaine façon, est le premier intellectuel de gauche. Après Voltaire, vous avez les encyclopédistes, Diderot, Rousseau... Ils ne sont pas d'accord entre eux, mais ils sont tous contre l'Eglise et contre la monarchie. Cette tradition se poursuit avec Robespierre et la Révolution. Puis avec Napoléon. Il a repris le drapeau tricolore ! Il était contre l'Eglise. Il a humilié le pape. D'une certaine manière, le bonapartisme poursuit l'idéal révolutionnaire. De manière dénaturée certes, mais il subsiste des principes de gauche dans l'organisation napoléonienne... Ensuite, il y a la Restauration, mais dans le Paris des années 1820 vous trouvez une prolifération de mouvements révolutionnaires. Avec Buonarroti, Dézamy... La France est la patrie des révolutionnaires.
Imaginez, ajoute-t-il, tous ceux qui, en 1840, vivent à Paris : Bakounine, Marx, Mazzini, Proudhon, Louis Blanc, Herzen, Blanqui, Leroux... Tous révolutionnaires. Tous amis de George Sand. Puis cela continue, avec 1848 et la IIème République. Toujours la gauche d'une certaine façon. Puis il y a Napoléon III, la réaction. Mais même Napoléon III, ce n'est pas la droite ! Ce fut l'union des patriotes contre les aristocrates ! Il a envoyé des travailleurs à Londres à la Première Internationale, que Marx présidait. Il a financé les syndicats. Puis vous avez la Commune, la création de trois partis socialistes. Et après la Première Guerre, la création du Parti communiste français qui sera très influent. Paris a été pendant plus de deux siècles le grand centre des idées de gauche. Et puis : plus rien."
Ibidem.
3
Les frères revendiquent la paternité de nombreuses réformes : l'école publique, le code du travail, la législation sur les enfants naturels, les congés payés, l'impôt sur le revenu, les habitations à loyer modéré, les lois sur la contraception ou l'avortement, le planning familial ... De fait, ils se sont largement impliqués dans ces débats. Parfois, ils en ont été les exécutants vigilants. Pour autant peut-on considérer que sans le professeur Pierre Simon, maçon et militant actif de la libéralisation de la contraception, sans la fraternelle parlementaire qui a soutenu la loi Neuwirth, la pilule n'aurait jamais été autorisée ?
Les frères invisibles, p. 67.
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Ces utopistes qui ont les pieds sur terre peuvent se targuer d'une autre grande oeuvre que personne ne leur contestera : la création, en 1776, des Etats-Unis d'Amérique. De George Washington à Franklin D. Roosevelt, plusieurs générations de frères se sont succédé pour bâtir la première démocratie du monde. Nombre de leurs successeurs ont été initiés à l'université, comme Bill Clinton ou Al Gore.
Ibidem, p. 71.
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Parmi les femmes promues par Mitterrand dans les différents gouvernements de gauche, on compte nombre de soeurs : Yvette Roudy, Edwige Avice, Michèle André. La soeur de Danielle Mitterrand, Christine Gouze-Renal, productrice de film et épouse de Roger Hanin, a été initiée. Comme Anne-Marie Dupuy, qui fut directeur de cabinet de Georges Pompidou puis maire de Cannes, Françoise Giroud, Margie Sudre, députée RPR de la Réunion, ou Lucette Michaux-Chevry, présidente RPR de la région Guadeloupe et ancienne ministre de la Francophonie sous Jacques Chirac. Peu à peu, elles ont à leur tour investi les lieux de pouvoir. Marylise Lebranchu, la nouvelle garde des Sceaux du gouvernement Jospin, en est une illustration.
Ibidem, p. 74.
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Autre idée reçue, liée à la force de l'Histoire : la maçonnerie serait l'apanage de la gauche radicale-socialiste. Pourtant, toutes les familles politiques ont tissé des liens avec la franc-maçonnerie, de l'extrême droite à l'extrême gauche. S'il existe des différences politiques entre les obédiences, les frontières sont poreuses. La GLNF est, certes, très marquée à droite, mais on peut y rencontrer des socialistes. Le réalisateur de télévision Serge Moati, qui ne cache pas ses convictions de gauche, a été initié à la GLNF (Grande Loge Nationale Française). Tout comme Gérard Peybernès, collecteur de fonds du PS. Le Grand Orient de Franceest très majoritairement à gauche mais des frères engagés à droite, comme l'ancien député RPR Olivier Dassault, en sont membres. Jacques Chirac - dont des maçons de haut grade affirment qu'il a été initié à La Grande Loge Alpina, une obédience suisse très élitiste qui ne coopte que des dirigeants de très haut niveau - y a de nombreux relais. Son grand-père, instituteur corrézien, était lui-même maçon. Ce dont le président de la République ne s'est jamais caché. Mais son père l'était également.
Ibidem, p. 61-62.
7
Nous sommes en 1969. Au lendemain du départ du général De Gaulle, François Mitterrand, qui n'est alors que président de la petite FGDS (Fédération de la gauche démocrate et socialiste), croit plus que jamais en ses chances. Pour gagner, il doit trouver de l'argent, beaucoup d'argent. Il va faire appel aux frères qui déjà, en 1958, au début de sa traversée du désert, ont formé sa garde rapprochée et l'ont aidé à fédérer les socialistes.(...)
Il s'attelle patiemment à reconstituer des réseaux. Avec l'aide de quelques jeunes maçons ambitieux, il "rassemble ce qui est épars", selon la terminologie maçonnique. D'obscurs petits clubs maçonniques, orphelins depuis l'avènement de la Vème République. La Ligue pour le combat républicain, à laquelle appartiennent Louis Mermaz et François de Grossouvre. Le Club des Jacobins, fondé par Charles Hernu, dont les dirigeants appartiennent en grande majorité au GO, notamment Guy Penne, son secrétaire général. Le Club des Montagnards, fondé par Jean-André Faucher, condamné à mort par contumace à la Libération, qui sera décoré de la Légion d'honneur pour services rendus lors des missions de paix en Nouvelle-Calédonie. Inlassablement, Mitterrand séduit, fédère. En 1964, ses efforts sont couronnés d'un premier succès avec la création de la Convention des institutions républicaines (CIR), qui servira de ciment pour constituer le futur Parti socialiste.
Ibidem, p. 143.
8
En 1986, quand éclate l'affaire du Carrefour du Développement, personne ne parle des complicités maçonnes. D'une manière générale, l'allusion à la franc-maçonnerie est rare, quand elle n'est pas mise de côté. N'évoque-t-elle pas de mauvais souvenirs, notamment ceux des vives campagnes d'avant-guerre ? Pourtant, on est bien en peine de dénicher, parmi les principaux scandales des vingt dernières années, une affaire qui se soit déroulée sans le concours de frères ici ou là. Carrefour du Développement, Sagès,
Urba-Gracco, Luchaire,
Crédit lyonnais,
Elf,
marchés truqués à Paris, dans les Hauts-de-Seine, ou en Ile-de-France,
sang contaminé,
ARC, GMF, Française des jeux,
Mnef, Pechiney, financement occulte du PS, du PR, du CDS et du RPR,
vente d'armes en Afrique, pour ne parler que des plus connues : les principaux acteurs sont maçons.(...)
C'est ainsi que la soeur Lucette Michaux-Chevry, député RPR de la Guadeloupe, se retrouve condamnée pour faux et usage de faux à propos de facture payée par une société d'Angoulême qui (coïncidence) travaillait avec l'ex-maire socialiste, le frère Jean-Michel Boucheron. Que Hubert Haddad, éditeur des bulletins électoraux de nombreux socialistes (dont les frères Louis Mermaz, André Laignel et Georges Fillioud), a aussi traité avec l'ARC. Que l'ancien député gaulliste Henri Modiano se retrouve impliqué dans l'affaire du Loto avec le mitterrandien Gérard Colé (mais celui-ci a finalement obtenu un non-lieu). Mais attention au syllogisme : si nombre de ripoux sont maçons, tous les maçons ne sont pas ripoux. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, pendant longtemps, la presse a fait preuve d'une extrême retenue.
Ibidem, p. 242-243.
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A court d'idées, soucieux de se répartir postes, prébendes et décorations, impliqués dans d'innombrables scandales, infiltrés par des réseaux affairistes et mafieux, les francs-maçons seraient-ils devenus franchement nuisibles ? Certes, la GLF n'est pas directement responsable du scandale de la Mnef, ni le GO de l'affaire du sang contaminé, ni même la GLNF des marchés truqués de la région parisienne. En l'absence de réseaux maçons pour détourner les procédures judiciaires, dénicher des planques en Afrique et aux Caraïbes, ouvrir les coffres des paradis fiscaux, la corruption ou simplement l'affairisme, auraient trouvé d'autres relais. Mais le fait est que la maçonnerie est bien mal fréquentée. Et se pose la question de sa place et de son rôle dans la République. Ce n'est pas l'existence même de cette société de pensée qui est en cause, mais le secret et le serment d'assistance mutuelle, car ils favorisent le mélange des genres et instillent la suspicion.
Ibidem, p. 331.
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Crédit lyonnais, Vivendi, Alstom, France Télécom... Jean-Yves Haberer, Jean-Marie Messier, Pierre Bilger, Michel Bon. Ces noms ont fait les unes de tous les journaux durant des semaines, voire des mois, des années. Il s'agit des plus grandes faillites de l'histoire du capitalisme français. Avec des records mondiaux d'endettement. Des milliards partis en fumée, des licenciements en série, des actionnaires ruinés, des salariés brisés. Ces quatre entreprises étaient dirigées par des inspecteurs des Finances. L'élite de l'élite française.
On parle d'une micro-société de 250 personnes. Chaque année, sur la centaine d'étudiants qui entre à l'Ecole nationale d'administration, une grande école réputée extrêmement sélective, ils sont seulement quatre ou cinq élèves à être admis dans ce corps, qui conduit aux plus brillantes carrières. Ces hommes - et quelques très rares femmes - triés sur le volet, formés à l'exercice du pouvoir, occupent depuis des décennies les plus hauts postes du très puissant ministère des Finances, dirigent un grand nombre de banques et les plus grandes entreprises, trustent les sièges des conseils d'administration des sociétés les plus puissantes et s'arrogent les présidences des autorités de tutelle ou des organes de régulation.
L'inspection des Finances, objet de tous les fantasmes, a également donné à la France son plus jeune président de la République, Valéry Giscard d'Estaing, quatre Premiers ministres, Jacques Chaban-Delmas, Maurice Couve de Murville, Michel Rocard et Alain Juppé. Partout, il existe des clubs très sélects de gens qui ont réussi, mais nulle part au monde, de tels titres ne propulsent ainsi, dès le départ, de jeunes fonctionnaires vers les sommets. Nulle part au monde, il n'existe de caste aussi restreinte, aussi soudée, qui se coopte et se protège. Une sorte d'armée secrète, tendue vers le même but: le pouvoir; tellement cohérente qu'il n'y a même pas besoin d'instances disciplinaires pour y faire régner l'ordre. Entre eux, ils s'appellent « camarades ».
Installés au sommet de la pyramide de la nomenklatura française, ils ne sont jamais ni sanctionnés, ni contestés, ni contrôlés, ni évalués. Ils sont intouchables. Pas au sens indien du terme, de paria - encore qu'ils sont peut-être en train de le devenir - mais au sens figuré: « Qui ne peut être l'objet d'aucun blâme, d'aucune sanction. Personnage hors d'atteinte, protégé; indéboulonnable, sacro-saint », note le Petit Robert. Leur parole, leur pensée ne peuvent, ne doivent pas être critiquées ni remises en cause. Puisqu'ils incarnent l' excellence, l'Etat, l'intérêt général. Ils savent mieux que le peuple ce qui est bon pour son bonheur. Leur impunité est totale. Il a fallu des scandales d'une extrême gravité pour que certains d'entre eux soient traduits en justice et d'autres, démis de leurs fonctions.
Les intouchables, p. 10-11
11
En vingt ans, la France a radicalement changé. Elle est passée d'une organisation hyperétatique à une économie ouverte sur l'extérieur, traversant une phase extrêmement brutale d'accumulation du capital. Avec des excès et des dérives. Au dire de nos élites, elle aurait simplement pris un peu de retard dans certains domaines. Alors qu'en fait, la crise que traverse le pays depuis de nombreuses années est très profonde. Il ne s'agit pas seulement de la question lancinante, et jamais réglée, de la réforme de l'Etat. Ni même de la corruption, qui fait dire aux policiers et aux juges français, le plus souvent « off» bien sûr, que la France est une république bananière. Il s'agit de mettre fin à une hypocrisie insupportable: au nom des grands principes républicains, les élites protègent un Etat quasi féodal.
« La France sait faire certaines choses. L'euro, une Constitution, fait remarquer jean-Pierre Jouyet, en conclusion de son propos sur l'inspection. Dans d'autres domaines, elle est moins performante. » C'est extrêmement juste. La France sait concevoir des systèmes, des organisations, inventer des modèles. Ensuite, elle ne sait pas toujours gérer la réalité. La France est un pays profondément structuraliste. Qui privilégie la globalité sur l'individu. Qui pense l'ensemble et néglige l'humain. Qui préfère la théorie à la pratique.
Or elle est confrontée à la nécessité de s'adapter au monde anglo-saxon, dominant; et qui, lui, est fonctionnaliste. Dans le monde anglo-saxon, en effet, on conçoit la société comme un ensemble d'éléments complexes dont l'équilibre dépend de ses diverses composantes, dont la dynamique est la résultante de mécanismes interdépendants. La France pense intérêt général, les Anglo-Saxons pensent confrontation des intérêts. La France édicte des codes très stricts, mais les transgresse. Les Anglo-Saxons sont jurisprudentiels. La France décrète. Le monde anglo-saxon s'adapte sans cesse sous la pression de contre-pouvoirs multiples. Le diagnostic de Jean-Claude Trichet est explicite: « La France est un pays qui s'est édifié sur un modèle très particulier. Assez original. Aucun autre pays ne repose sur la même construction historique. Cela lui donne des atouts. Elle doit en tirer parti. En même temps, la construction européenne, l'internationalisation des économies, la mondialisation exigent qu'elle assimile complètement les règles de l'économie de marché. Et elle doit faire un effort sur elle-même. » Il parlait - « off» - de la nécessité de devenir un pays « normal ».
Car, en effet, la France n'est pas un pays normal. Education, sélection des élites, organisation politique, statut de la fonction publique, organes de contrôles indépendants, dans tous ces domaines, le modèle français est effectivement confronté à des mutations inexorables. L'inspection générale des Finances, le phare de la haute administration, incarne cet ordre ancien. Qu'elle redevienne un corps de contrôle efficace ou qu'elle continue de fonctionner comme une caste et elle sera le symbole du renouveau ou de la décadence.
Ibidem
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La France doit devenir elle aussi un pays normal.
Un pays qui assume l'économie de marché, un pays
de tolérance, multiethnique, doté d'institutions avec
de vrais contre-pouvoirs, des évaluations, de la transpa
rence. Un pays où les patrons acceptent d'être surveil
lés par des comités de rémunération qui ne soient pas
à leur botte. C'est cela aussi l'économie de marché,
pour ne pas parler de libéralisme, terme honni.
Pas
seulement la flexibilité de l'emploi. Un pays où l'on
respecte l'autre, un pays qui conçoit l'Europe comme
la résultante de plusieurs cultures et non « une France
en grand ». Un pays qui accepte les règles du jeu au
lieu d'accuser la terre entière d'être à l'origine de tous
ses maux.
Contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les
plus faibles qui ont le plus à craindre d'une telle révo
lution, mais les élites qui ont magnifiquement profité
du système passé et sont incapables d'en concevoir un
autre. Ce sont elles qui ont intérêt au maintien d'un
Etat quasi féodal et ont installé entre le peuple et la
France d'en haut un plafond de verre infranchissable.
Nos vaches sacrées, Avant-propos, p. 12
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L'idylle entre Attac et Chirac a débuté au printemps
2003, à la veille du G 8 (les huit pays les plus industria
lisés) à Evian. En effet, lors de la préparation de ces
sommets, Chirac a l'habitude de réunir les représen
tants des ONG. Il adore cela. Il les écoute pendant des
heures. Une réminiscence de l'époque ou il avait
signé l'appel, de Stockholm 1 et où il distribuait
L'Humanité?
A l'issue d'une de ces réunions, Chirac a
saisi le représentant d' Attac par le bras et lui a fait
part de son souhait d'engager une réflexion sur les
taxations financières. Un rapport est donc confié à
l'inspecteur des Finances Jean-Pierre Landau. Celui-ci
ne parle pas de taxations, mais de contributions finan
cières. Pour le reste, c'est du Attac pur jus. Le prési
dent de la République a repris à son compte l'idée
d'une taxe Tobin. Une idée qui a fait flop dans les
cénacles du G 8 et qu'il a peu à peu transformée en
une taxe sur les billets d'avion, laquelle a connu le
même sort.
Cassen, encore une fois, est ravi: « Ce rapport est aux trois quarts inspirés par Attac ! Toutes nos propo sitions ont été retenues. Les autres membres de la commission n'avaient strictement aucune idée à pro poser. » Très content de son effet, il ajoute: « Chirac a défendu nos arguments aux Nations unies, à Davos. Sur la taxation des capitaux, sur le secret bancaire. Il nous a crédibilisés. » Et d'ajouter, avec un immense sourire ironique: «Normalement, compte tenu de ses positions, il aurait dû voter non à la Constitution. » Et de confier: « Il est formidable! Il a fait débloquer une subvention de 500 000 euros pour la tenue du Forum social européen, à Paris, en novembre 2003. On avait déjà reçu une subvention importante de la mairie de Paris, mais quand on a adressé une demande à l'Ély sée, on n'y croyait pas. Or le collaborateur du prési dent nous a immédiatement répondu en nous demandant de prendre contact avec un conseiller à Matignon qui a débloqué une aide. Quand, à l' Assem blée, un député a demandé à Raffarin les raisons de cette subvention, il était à la peine. Il a évoqué la tradi tion de la pluralité d'expression... »
Cassen a tout à fait conscience de l'énormité de la
situation. «C'était un rassemblement antilibibéral!»
s'esclaffe-t-il. Attac est une planche de salut pour Chi
rac. Ce mouvement lui fournit à la fois une excuse à
ses échecs (c'est la faute à la mondialisation) et un
prétexte à son inaction (il faut réfléchir à un autre
modèle).
Ibidem, L'idylle Chirac-Attac, p. 62-63
14
Souvent les hommes politiques arguent du fait que
quand ils disent la vérité, quand ils mènent une politi
que courageuse, s'ils touchent un cheveu au système
français, s'ils bousculent nos vaches sacrées, ils sont
battus aux élections. En 1986, Chirac avait conduit
une politique de rupture avec le socialisme, privati
sant, réduisant les déficits, la dette. Il a été battu. En
1995, Alain Juppé a voulu s'attaquer à une réforme de
la sécurité sociale de grande ampleur. Son plan avait
été salué par une standing ovation à l'Assemblée natio
nale. Cela s'est terminé par des manifestations hîstori
ques et le fiasco de la dissolution de 1997. En 2002,
Lionel Jospin a mené une politique plutôt social
libérale, ayant la sincérité d'avouer que son pro
gramme n'était pas socialiste: il a été éliminé dès le
premier tour.
En revanche, en 1981, François Mitterrand a été élu
sur un programme qui promettait la lune. En 1988, il
a été réélu dans l'ambiguïté du ni-ni. En 1995, Chirac
a été élu, en promettant de réduire la fracture sociale.
Il a été réélu en 2002 en prenant des engagements
qu'il n'a pu tenir: baisse des impôts, baisse du chô
mage. « Le premier qui dit la vérité... il doit être exé
cuté », comme dit la chanson de Guy Béart?
Ibidem, Le déni français, p. 106
15
"L 'histoire de l'intégration et la façon dont les politi
ques abordent la question sont édifiantes. Elle est une
illustration parfaite de l'hypocrisie française. Des
contradictions entre les grands principes et la réalité.
Elle illustre aussi la difficulté de faire évoluer le
modèle républicain et la parano des dirigeants fran
çais à l'égard de tout ce qui est anglo-saxon.
Pendant des décennies, par égoïsme, par intérêt
économique, les politiques ont ignoré la question. Et,
en 1983, quand les beurs ont organisé une grande
marche - à la manière de celle des Noirs américains
en 1964 - pour réagir à des violences raciales mais
aussi à leur ghettoisation, personne n'a eu de réponse
à la hauteur des problèmes. La gauche, au pouvoir, a
répondu de manière cosmétique, en créant SOS
Racisme avec son badge «Touche pas à mon pote ».
En faisant de l'antiracisme. Le gouvernement n'a pas
jugé nécessaire de mettre en place un dispositif spéci
fique. La politique de la ville, les emplois jeunes, les
lep devaient régler le problème des banlieues. Et
donc intégrer. Et tout le débat sur la discrimination a
été phagocyté par la question de l'immigration, des
sans-papiers, du contrôle des frontières, des centres de
transit, du vote des immigrés, du port du voile... Avec
le Front national aux trousses.
Ibidem, L'hypocrisie républicaine, p. 215
16
Devenir un pays normal, c'est arriver à vivre en har-
monie avec nos partenaires, tout en tenant compte de
nos différences respectives. Leur manifester du res
pect. Avoir une attitude juste. Tout le monde a besoin
d'une singularité. Et la France est, à bien des égards,
très singulière. Par sa diversité. Son art de vivre. Son
raffinement. Son épicurisme. Son aspiration à un
monde juste. Mais est-il besoin d'affirmer cette diffé
rence par un ego surdimensionné, une attitude arro-
gante et méprisante?
C'est Chirac lâchant devant Vladimir Poutine et
Gerhard Schrôder, lors des cérémonies pour le sept
cent cinquantième anniversaire de Kaliningrad: « La
seule chose que les Anglais aient faite pour l'Europe,
c'est la vache folle. On ne peut pas faire confiance à
des gens qui font une si mauvaise cuisine. » Et d'ajou
ter, pour bien enfoncer le clou: «Après la Finlande,
c'est le pays où l'on mange le plus mal. » L'Angleterre,
qui s'enorgueillit d'avoir considérablement élevé ses
standards culinaires et qui compte vingt des deux
cents restaurants les plus cotés au monde, l'a très mal
pris. D'autant que, concernant la vache folle, la France
est le dernier pays à avoir levé les restrictions, sans
raisons valables, par pur protectionnisme. Est-ce une
façon de traiter un partenaire? Edith Cresson avait
fait preuve de la même arrogance en traitant les
Anglais d'homosexuels et les Japonais de fourmis.
Ibidem, Un pays normal, p. 247-248
17
Les Français sont las des querelles politiciennes, du
petit jeu des écuries présidentielles. Camdessus,
Kouchner ont raison, on ne pourra pas se contenter
de petits arrangements. Réformes des institutions, de
l'ENA, des universités, de la recherche, réorganisation
de l'État, redéploiement des administrations. C'est à
ce prix que la France retrouvera son tonus. Et pas en
se contentant de honnir l'économie de marché. Il faut
arrêter de subir et agir.
Ibidem, Conclusion, p. 289
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Bio Express d'Henri Guaino
1957 Naissance à Arles.
1988 Maître de conférences à Sciences-Po.
1993 Chargé de mission auprès du président de l'Assemblée nationale, Philippe Séguin.
1995 Conseiller au cabinet du ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua. Puis commissaire au Plan.
2002 Conseiller scientifique de l'Agence pour la diffusion de l'information technologique.
2006 Conseiller exécutif de l'UMP.
2007 Conseiller spécial du président de la République.
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Spécial
Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy
Ghislaine Ottenheimer
Magazine Challenges | 06.09.2007 | pp.70-73