Lien vers des éléments de géopolitique

François Thual
L'identitaire conduit à la barbarie

Directeur d'études au Collège Interarmée de Défense, chargé de cours à l'Ecole des Hautes Etudes.
Auteur de nombreux ouvrages de géopolitique, dont, notamment, Les conflits identitaires, Ellipses, Paris 1995 ; Géopolitique du chiisme, Arléa, Paris 1995 ; Géopolitique de l'Amérique latine, Economica, Paris 1996 ; Le désir de territoire, Ellipses, Paris 1999 ; Contrôler et contrer, Stratégies géopolitiques, Ellipses, Paris 2000 ; Géopolitique du Bouddhisme, Des Syrtes, Paris, 2002.

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Encercler semble être une loi de la géopolitique qui traverse l'histoire jusqu'à notre époque.
Ainsi en est-il de l'Etat d'Israël dont une des constantes de sa géopolitique cinquantenaire a toujours consisté à passer des alliances avec des pays qui se trouvaient à la périphérie du monde arabe et qui se sentaient menacés par lui.
Ainsi s'expliquent la recherche et la contraction d'alliances avec des pays comme la Turquie, l'Iran, l'Ethiopie et d'autres pays d'Afrique ou, plus récemment, d'Asie centrale, sans oublier certains pays du Caucase comme la Géorgie et l'Azerbaïdjan.
La loi et les prophètes in Contrôler et contrer, p. 123

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... force est de constater la permanence d'une violence collective à l'échelle planétaire.
En ce sens la géopolitique n'est ni un hobby, ni une délectation morbide, elle n'est pas non plus un tribunal permanent de Nuremberg qui serait là pour juger du comportement des Etats.
Le poids des ambitions économiques et stratégiques, le poids des références autoritaires aux identités collectives continue, malgré les mutations de la mondialisation, de générer des conflits.
Il ne semble pas s'annoncer de fin à la conflictualité sur la planète peut-être parce qu'il n'y a toujours pas précisément de fin de cette territorialité, de cette soif de territoires, de cette volonté de contrôler ou de contrer tout autre tentative de contrôle qui forme la trame du comportement géopolitique.
Ibidem, p. 124-125

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Depuis 150 ans, les Balkans forment une des zones les plus conflictuelles du monde. D'innombrables conflits y ont opposé des pays de la région entre eux, ainsi que des grandes puissances entre elles. D'où vient cette continuité et cette intensité de la conflictualité balkanique qui se poursuit jusqu'à nos jours? Les Balkans ne sont pourtant pas détenteurs de richesses comme le Moyen-Orient. L'agriculture y a toujours été médiocre et la région dans son ensemble est peu industrialisée ; les échanges commerciaux, quant à eux, ont toujours été faibles. À l'évidence, la conflictualité balkanique ne prend pas son origine et sa source dans l'économie. Une autre cause pourrait être prise en considération : la présence continuelle, sur un espace limité, de peuples divers qui ne s'entendent pas, mais il existe beaucoup de régions dans le monde où des peuples ne s'entendent pas en raison de leurs différences nationales ou religieuses. La bigarrure balkanique n'est pas non plus la cause fondamentale de la conflictualité, même si elle en est une composante essentielle. Sur le plan géostratégique, les Balkans, s'ils sont importants pour le contrôle de la Méditerranée orientale, n'ont pas, à l'heure des missiles et de la guerre électronique, une si grande fonction ; la preuve en est qu'il n'y a jamais eu, même par le passé, de grande base navale ou de dispositif militaire important dans cette région. Alors pourquoi donc cette succession de confrontations: Autriche contre Empire ottoman, Autriche contre Russie, jeux d'influence entre Londres, Paris, Berlin et Rome, occupation allemande, puis zone centrale de la guerre froide, et enfin, désordres sanglants nés des tensions qui ont suivi la fin du communisme dans la région.
Une réponse peut être émise d'évidence : la conflictualité des Balkans repose sur des raisons géopolitiques, mais c'est là une tautologie qu'il convient de dépasser. En quoi précisément y-a-t-il un socle géopolitique pennanent qui sous-tend la permanente instabilité de cette région? Pourquoi les ambitions territoriales et les conflits identitaires des nations balkaniques ont-ils toujours été instrumentalisés par les puissances extra-balkaniques pour conforter leur volonté de domination et leurs rêves impériaux? Pourquoi le contrôle des pays de la Péninsule a-t-il toujours été perçu comme le point de passage obligé de tout le dispositif géopolitique en Europe par les grandes puissances, quelles qu'elles aient été, alors que les Balkans sont pauvres et stratégiquement pas aussi importants que cela, surtout à l'époque actuelle. Une esquisse de réponse ne pourrait-elle pas être amorcée en constatant que la zone des Balkans tire sa haute sismicité géopolitique du fait qu'elle a toujours été une zone de refoulement, de « containment» réciproque des différentes grandes puissances, autrement dit, que l'instrumentalisation des conflits locaux a toujours eu pour objectif fondamental d'empêcher les puissances d'installer leur influence, le mécanisme général étant tout autant défensif qu'offensif. C'est pour prévenir l'installation d'une autre qu'une puissance cherchait à s'installer dans les Balkans. L'Autriche entama ainsi, à partir des années 1870, une descente vers les Balkans pour empêcher la Russie de s'y installer, la Russie quant à elle cherchant à occuper les Balkans pour éviter l'installation de l'Autriche et de son alliée, l'Allemagne, qui auraient ainsi pu la menacer. De même pour les diplomaties anglaises, françaises, italiennes ou allemandes. La géopolitique balkanique obéit à une loi de prévention plutôt qu'à des im- pératifs purement impérialistes, même si ceux-ci ne peuvent pas être complètement écartés.
Le désir de territoire, Inutiles Balkans, p. 15-16-17

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Ils sont près de dix-sept millions, voire un peu plus, ils sont citoyens de la République Fédérale de Russie et ils sont musulmans. Ils vivent en Ciscaucasie et en Russie centrale. Ils appartiennent à des groupes ethniques différents : turques, caucasiques ou encore iraniens. Certains ont un passé spécifique et glorieux au sein de l'histoire russe, comme les Tatars, d'autres sont demeurés enkystés dans leurs montagnes lointaines, isolés de l'histoire. Citoyens russes de nationalités variées et tous de rite sunnite, les musulmans de la Russie constituent-ils à l'heure actuelle un problème géopolitique pour Moscou ou pourraient-ils le devenir?
En Ciscaucasie on rencontre trois groupes de musulmans : le groupe turc avec les Koumyks, les Balkars et les Karatchaïs, le groupe iranien avec les Ossètes partiellement islamisés, enfin le groupe caucasique dont les Tchétchènes, les Ingouches, les peuples du Daghestan, les Avars, les Kabardes, les Adhygées et les Abkhazes. Adossés à la Géorgie et à l'Azerbaïdjan indépendants, ces musulmans du Caucase russe ont eu une histoire mouvementée. C'est en vain qu'ils tentèrent en 1917 de former la République des Montagnards. Puis, dans le cadre de la fédéralisation progressive de l'U.R.S.S., ils bénéficièrent de structures administratives spécifiques, soit sous forme de républiques autonomes, soit de régions autonomes. En 1942, devant l'avancée allemande vers le Caucase soviétique et dans la crainte d'une attaque turque, un certain nombre d'entre eux furent déportés en Asie Centrale : les Tchétchènes, les Ingouches, les Karatchaïs, les Balkars. Après la mort de Staline, ils furent autorisés pour la plupart à rentrer chez eux. En 1990, devant l'implosion générale de l'U.R.S.S., un certain nombre de peuples tentèrent de nouveau de recréer une République montagnarde voire, pour certains d'entre eux, de devenir complètement indépendants comme les Tchétchènes. En effet, leur appartenance commune à l'Islam ne saurait dissimuler les terribles rivalités ethniques, voire les haines qui les opposent, rivalités et haines savamment entretenues par Moscou qui, quel que soit le régime en place, tsariste, communiste ou post communiste, considère que la Ciscaucasie forme sa frontière méridionale et constitue un glacis vital où il est nécessaire de faire régner son ordre et pour cela «diviser pour régner ». Ainsi les Tchétchènes et les Ingouches se détestent-ils pendant que les Ingouches et les Ossètes ne rêvent que d'en découdre. Dans ce micro-conflit les Ingouches, qui ont toujours été très proches des Russes s'appuyent sur Moscou contre les Tchétchènes. Au Daghestan, les Avars et les Koumyks rivalisent entre eux pour la direction de cette micro-entité administrative de deux millions et demi d'habitants qui ne compte pas moins d'une quinzaine de nationalités.
Ibidem, Russes et musulmans, p. 137-138

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La fin de l'Union Soviétique en 1990, l'accession à l'indépendance d'un certain nombre de républiques turcophones d'Asie Centrale - Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Kirghizstan ainsi que l'Azerbaïdjan au Caucase -, conjuguées à l'agitation nationaliste d'un certain nombre de peuples turcs de Ciscaucasie fit pendant un certain temps penser aux observateurs occidentaux que la Turquie allait se lancer vers un nouveau panturquisme de type annexionniste. En histoire, les choses se répètent rarement et la Turquie de l'époque post-soviétique ne songea jamais à s'agrandir des ex-républiques de l'Asie Centrale soviétique. Mais Ankara était bien décidé à se poser comme le leader culturel, économique et politique de ce monde turc qui avait accédé à l'indépendance. Ainsi, depuis sept ou huit ans, c'est vers un panturquisme déterritorialisé, sans intention d'annexion territoriale que s'orientent les milieux dirigeants de la Turquie. Ce panturquisme d'un nouveau genre repose plus sur des réseaux d'influence que sur des prises de gages territoriaux, ainsi que sur le dynamisme de l'économie turque. De ce fait, la Turquie en cette fin de siècle se trouve à la croisée des chemins. Où se trouve son avenir économique et géopolitique : vers l'Europe occidentale qui ne semble pas très pressée de l'accueillir en son sein, vers l'Asie Centrale, vers le Caucase ou vers le monde arabe? Dans les faits ce panturquisme qui n'en est pas un mais plutôt un phénomène de leadership culturel, historique et commercial, s'insère dans un dispositif géopolitique régional nouveau. Suivant les conseils de Washington, la Turquie s'est rapprochée de l'État d'Israël avec lequel elle a signé des conventions militaires importantes. Par là elle s'est éloignée de la plupart des pays arabes, - à l'exception peut-être de la Jordanie - de ces pays arabes qui n'oublient pas que la Turquie fut l'ancien colonisateur jusqu'en 1918. En même temps, son alliance proaméricaine et pro-israélienne lui vaut de renouer avec la vieille inimitié qui a toujours opposé le monde turc au monde iranien. Cette inimitié contribue à contenir les poussées iraniennes vers le Caucase, où Téhéran s'appuie sur Erevan pendant que Ankara joue la carte géorgienne. Le nouveau panturquisme étend son influence vers les Balkans : l'Albanie, la Macédoine, la Bosnie-Herzégovine viennent compléter la présence turque dans la partie Nord de l'île de Chypre. Enfin, ultime aspect de ce dispositif territorial, la Turquie espère devenir le principal débouché des futures richesses en hydrocarbures de l'Asie Centrale, ne pas laisser la Russie reprendre ce rôle traditionnel et encore moins laisser l'Iran s'en emparer. En ce sens, ce panturquisme informel et déterritorialisé peut apparaître, malgré les résistances de Moscou, comme destiné à servir la géopolitique mondiale des États-Unis. Washington aurait-il choisi la carte turque dans son ensemble - Turquie et ensemble du monde turc - pour contrer le retour de la puissance impériale russe en Asie Centrale?
Ibidem, Un nouveau panturquisme ?, p. 174-175

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Il existe incontestablement une unité de forme et de fonctionnement des crises identitaires, de ces crises qui sont à l'origine des conflits identitaires. Derrière la variété des formes que ces conflits prennent, on le sent bien, il existe un air de famille, une communauté de pathologie en quelque sorte. Mais comment naît-on à l'identitaire? Que sont ces conflits? Sur quel épisode fondateur s'appuie et a son origine leur éclosion? Leur spécificité consiste en ce qu'ils prennent leur source non dans des revendications territoriales ou autres, mais dans des processus collectifs « victimaires ». Ces processus «victimaires » conduisent la communauté considérée à se sentir menacée dans les tréfonds même de son existence et en réaction à cette menace perçue comme « mortelle », ces communautés vont sécréter des anticorps idéologiques, anticorps qui sont à l'origine de leur ressemblance commune. Dans la réponse idéologique que font les ethnies, les nations ou les communautés religieuses à l'appréhension - sous forme de fantasme - de leur disparition, ou en tout cas de leur amoindrissement, il y a une réaction de sur-compensation narcissique collective.
Cette surcompensation constitue le mécanisme central des crises identitaires, en même temps qu'il implique une négation de l'histoire et de ses processus. Tout mouvement identitaire pratique une sorte de démarche intemporelle qui fixe l'histoire de la communauté ou de la collectivité dans une espèce d'essence éternelle. On le voit bien, qu'il s'agisse de la polonité, de l'iranité, de la russité, de la bouddhéité, de l'indianité, etc., les artisans de l'identitaire vivent l'histoire de leur communauté comme le déploiement d'une essence éternelle. Le mécanisme identitaire fonctionne comme le mythe gnostique. Dans un premier temps, il existe une entité parfaite, un Âge d'Or, la Sainte Russie, la communauté musulmane de Medine, l'époque védique en Inde, etc., puis surgit un élément perturbateur qui peut être un conquérant, une religion rivale, une ethnie dominante, une invasion étrangère, etc. Enfin, dans un troisième temps, de la réintégration et de la restauration de l'État primitif, il appartient à la communauté menacée de se libérer et de détruire ceux qui la menacent. Ce schéma à trois temps est la scansion caractéristique de l'identitaire, c'est cette dramatisation qui sépare la problématique identitaire de la simple problématique nationaliste.
Les conflits identitaires, p. 171-172

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Selon les lieux et selon les époques, différents acteurs sociaux concourent à la fabrication et à la diffusion des mythologies identitaires. En premier lieu, il faut mettre les intellectuels. Sans aller jusqu'à reprendre la thèse de Gellner selon laquelle le nationalisme précède la nation, il faut néanmoins accepter que dans les conflits identitaires, c'est la fixation des thèmes idéologiques, notamment par la réécriture de l'histoire et l'exaltation permanente des vertus de la communauté, qui fonde le processus. Dans certains cas, ce ne sont pas les intellectuels seulement, mais aussi les fonctionnaires religieux, les clergés, qui assument cette fonction. Dans tous les cas de figure, l'identitaire a besoin d'une « légende dorée » et, dans tous les cas, cette légende dorée est réécrite sous le mode «victimaire» et héroïque. Dans un premier temps donc, l'identitaire se déploie dans la sphère intellectuelle ; mais il est très vite relayé par d'autres vecteurs, le principal étant les partis politiques. Il existe aussi d'autres catégories sociales qui jouent un rôle majeur dans l'entretien de la flamme sacrée du combat identitaire, ce sont très souvent parmi les diasporas que l'on trouve les acteurs les plus véhéments de ces conflits. Dans les milieux de diaspora, situés par définition loin de leur pays, et en général caractérisés par une certaine réussite sociale dans leur pays d'immigration, la nostalgie des nouvelles générations, de celles qui sont nées loin de la patrie, entretient l'identitaire à un très haut niveau d'incandescence. Comme ces diasporas en général bénéficient d'appuis politiques dans leur pays d'accueil, et surtout de la puissance économique, elles ont tendance à « revenir au pays » pour réveiller de sa torpeur l'opinion publique locale. Par une alchimie surprenante, on remarque que, dans les crises identitaires, les diasporas tout en étant loin géographiquement de leur lieu d'origine, se veulent et se retrouvent fréquemment être au cœur nucléaire des débats et des exaltations de tous ordres.
Ibidem, p. 172-173

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Le lien entre le mal-être économique, la misère et les poussées identitaires est un lien d'ordre thérapeutique, compensatoire. Face à la désintégration de nombre de sociétés, le bien-être et le soulagement dans la vie quotidienne que peut procurer l'adhésion massive à des schémas identitaires agressifs offrent une évasion hallucinatoire à l'insoluble malheur d'être. À n'en pas douter, un individu, un groupe, une société qui se lancent dans l'identitaire doivent se sentir mieux. Électrisés par la découverte des boucs émissaires, les acteurs de l'identitaire se trouvent restaurés dans un ordre supportable, car un ordre conquérant, un ordre plein de promesses. Toute crise identitaire est une crise messianique et l'histoire des utopies nous montre qu'il y a toujours eu messianisme dans des phases de désintégration sociale, elles-mêmes renvoyant généralement à des crises économiques. Mais la présence des facteurs socio-économiques à l'origine de l'identitaire n'est pas suffisante pour rendre compte de ce phénomène.
Pour que la maladie apparaisse, il faut la présence d'une autre pathologie, celle d'une absence de l'État. Pas de crise identitaire sans crise de l'État. Les régions identitaires sont en général des régions où les États souffrent d'anémies pernicieuses. Très souvent, les structures étatiques de ces pays ne sont plus à même ou n'ont jamais même pu assumer leurs fonctions étatiques, leurs fonctions de prestations universelles des services quotidiens de la démocratie. En effet, les zones identitaires sont des zones où les États sont passés au service d'une minorité, d'une couche sociale précise et se retrouvent incapables d'assurer le moindre bien-être économique ou démocratique à l'ensemble de leurs citoyens. C'est dans cette « particularisation » de l'Etat, dans cette désuniversalisation de l'État, voire sa privatisation au service des minorités sociales, qu'il faut chercher la seconde grande cause de l'identitaire. L'identitaire se nourrit d'injustice, des frustrations que l'État partage pour le seul bénéfice d'un groupe. À ce stade, l'identitaire se développe parce qu'il assure non seulement la survie du groupe social face à une menace plus ou moins réelle, mais parce qu'il légitime toutes les reconquêtes possibles de l'État, que ces reconquêtes s'effectuent au nom de la nation, au nom d'un ensemble religieux et culturel, ou encore au nom d'une ethnie.
Ibidem, p. 178-179

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Du point de vue des relations internationales, l'identitaire en fait fonctionne exactement comme le national dont il procède en général. Il offre un vecteur naturel aux alliances, quels que soient leur niveau ou leur objectif. Si l'on pose le principe qu'il existe deux grands types d'alliance, les alliances de conquête et les alliances de défense, on peut constater une grande stabilité des méthodes utilisées par les pays pour réaliser leurs objectifs. On pourrait, en quelque sorte, parler d'une éthologie des comportements géopolitiques des Etats, une éthologie des alliances. Les deux grandes possibilités offertes aux différents types d'alliance sont celles de l'encerclement et du contre-encerclement ; ce sont là les deux grands paradigmes de l'histoire des alliances. Pour contrer un pays qui vous menace, que vous comptez annexer ou bloquer, le meilleur moyen est en général de l'encercler en passant par des alliances soit bilatérales, soit multilatérales, avec ses voisins. En général, celui-ci, ayant les mêmes raisons de se défendre ou de préparer une attaque, pratiquera une stratégie de contre-encerclement. Par là, les systèmes d'alliance qui sont des systèmes d'encerclement ou de contre-encerclement ne peuvent que favoriser l'instrumentalisation des pro-blèmes ethniques, religieux ou nationaux et, donc, des questions identi-taires. Pour encercler, tous les prétextes sont bons, de même que pour contre-encercler. Ainsi, les questions nationales, les questions de minorité, bref, toute la panoplie des conflits identitaires peut être utilisée en se mélangeant avec d'autres critères d'intérêt ou d'intérêts géopolitiques, géostratégiques, voire d'ambitions économiques.
L'instrumentalisation des conflits identitaires pose l'autre question de savoir si la présence de conflits identitaires favorise les alliances. Sans en revenir à la problématique de Huntington, qui voyait dans les identités collectives qu'il appelle les civilisations, la base de toutes les alliances, et dont il paraît à l'évidence qu'il s'agit là d'une approche bien excessive, on ne peut cependant écarter l'hypothèse que l'identitaire favorise certaines inclinaisons et détermine certaines « affinités électives ».
Ibidem, p. 184-185

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La prolifération des États et la multiplication des conflits identitaires dus au durcissement des crises du même nom, si on les additionne aux conflits plus classiques de type économique, de revendications nationalistes, etc. aboutissent à dessiner un paysage tourmenté de la scène internationale en cette fin de xxe siècle. L'émiettement, la balkanisation, la fragmentation des États se conjuguent avec les replis nationalistes, les exaltations identitaires pour donner l'impression générale que, depuis quelques années, une retribalisation galopante a entamé une course sans fin. Pour employer le langage du sens commun, on pourrait dire que « tout le monde veut être indépendant, que tout le monde veut son État », quel que soit le prix à payer de cette pulsion identitariste qui poursuit ainsi sa segmentation de la société internationale. Le retour de l'identitaire n'est pas seulement inquiétant car il se retrouve être à l'origine de nombreux massacres et de nombreuses violations des droits de l'homme, mais aussi parce qu'il pose le problème de savoir si la société internationale peut continuer à être régie par des principes de démocratie ou non.
La retribalisation de la planète pose d'emblée le problème du choix entre la civilisation ou la barbarie. Depuis l'époque des Lumières, de nombreux courants de pensée laïcs ou religieux se sont efforcés de mettre en place des organes et des instruments de ce que l'on pourrait appeler la démocratie extérieure, par rapport à la démocratisation intérieure qui, elle, ne concerne que le fonctionnement interne des États. La multiplication des organes supra-nationaux, à commencer par l'ONU, héritière de la SDN, a pu faire croire qu'on s'acheminait cahin-caha vers une régulation, si ce n'est une réglementation, du concert des nations. Or, à peine le plus massif des problèmes que constituait l'affrontement est-ouest a-t-il disparu qu'aujourd'hui, la perspective d'une retribalisation des différents continents vient assombrir tous les efforts de coopération que les hommes de bonne volonté ont essayé de mettre sur pied pour déclarer la guerre à la guerre.
Tout indique que la prolifération des États n'en est pas à son terme et, que ce soit en Asie ou en Afrique, de nouvelles fragmentations territoriales, sur la base de nouveaux États-nations sont à attendre. En trois ou quatre ans, l'effondrement du système soviétique a favorisé l'apparition d'une quinzaine de pays. Que se passera-t-il demain quand, en Extrême Orient, au Moyen-Orient ou en Afrique, les entités politiques plus ou moins hétérogènes héritées de la colonisation, en viendront à se fragmenter sous les coups de boutoir de l'identitaire, du national et de l'ethnique, voire du religieux ?
Ibidem, p. 189-190

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L'identitaire nous menace dans ses imprécations, par sa définition du statut de la personne humaine. En effet, il pose que l'accès de l'être humain au stade de sujet du droit ne peut se faire que par référence à une identité. L'identitaire ne se contente pas de subvertir les relations internationales, il destitue et décapite les bases de toute la tradition héritée des grands courants universels de l'humanisme. L'identitaire n'est pas seulement un cauchemar géopolitique, il est un cauchemar juridique parce que dans la pensée identitaire, l'humanitaire, l'homme n'existent pas. L'identitaire, si on le laisse faire, enterrera non seulement l'humanitaire, mais l'humain. Pour les grands courants de la pensée moderne, la personne humaine se suffit à elle-même ; elle repose sur elle-même en quelque sorte. Que deviendra-t- elle si on laisse triompher l'idenditaire qui n'aspire qu'à la possibilité de renforcer ces principes dangereux ? Si tel devait être le cas, à ce moment-là ce ne serait plus d'une retribalisation qu'il s'agirait, mais d'un réensauvagement.
L'identitaire condamne l'être humain à n'être que le support ou l'incarnation d'une identité collective. Silencieusement, il condamne l'individu et le citoyen à n'être que les serviteurs zélés du groupe. Non seulement l'indentitaire infecte les relations internationales, mais dans son développement, qui le fait ressembler à une épidémie, il détruit tous les fondements de la modernité et de la citoyenneté. En affirmant le primat absolu du groupe sur l'individu au nom de la survie d'une identité, il est en train de générer des totalitarismes qui seront aussi meurtriers que ceux qu'a connu l'Europe dans les années trente.
L'identitaire réussira-t-il à restaurer l'État de barbarie comme horizon collectif pour le XXIe siècle ? La question est posée non seulement à tout lecteur de ce livre, mais aussi à tous ceux qui s'honorent d'une citoyenneté fondée sur la loi et non sur l'identité.
Ibidem, p. 191

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