Allemagne nazie, travail forcé, indemnisation

Par exemple, en application d'un accord du 17 juillet 2000, entre les organisations juives et non juives représentatives et les entreprises allemandes ayant utilisé le travail forcé des juifs et non juifs pendant la deuxième guerre mondiale, une somme de 2,56 milliards d'euros a été versée par l'Allemagne, et la même somme de 2,56 milliards d'euros par les dites entreprises allemandes.
Libération, 14 mars 2001, Travail forcé : Berlin paiera, p. 13.

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Joschka Fischer reçoit des rabbins nord-américains *

Le ministre allemand des affaires étrangères, Joschka Fischer, a rencontré, mardi 13 mars à Berlin, des représentants du Conseil des rabbins nord-américains (Nabor), avec lesquels il a notamment discuté de la situation au Proche-Orient et de l'alternance en Israël. Lors de l'entretien, les rabbins lui ont également fait part de leur revendication en faveur d'un début " immédiat " de l'indemnisation des travailleurs forcés sous le nazisme, a précisé une porte-parole du ministère.

Les rabbins nord-américains, dont la conférence annuelle a lieu pour la première fois en Allemagne, à Berlin, ont également été reçus par le président du Bundestag (Chambre des députés), Wolfgang Thierse. A l'occasion de la conférence du Nabor, ils ont également l'intention de se faire une idée de la situation de la communauté juive en Allemagne. Le Nabor regroupe quelque trois mille rabbins aux Etats-Unis et au Canada. – (AFP.)
* LE MONDE | 14.03.01 | 15h03

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L'Allemagne réunit les fonds d'indemnisation des travailleurs forcés sous Hitler *

Les entreprises allemandes ont apporté les 5 milliards de marks (2,56 milliards d'euros) qu'elles s'étaient engagées à verser à la fondation chargée d'indemniser les travailleurs forcés et les travailleurs esclaves sous le Troisième Reich. C'est ce qu'a annoncé, mardi 13 mars, Manfred Gentz, président de la fondation, la Stiftungsinitiative der deutsche Wirtschaft. Le chancelier Gerhard Schröder s'en est réjoui. " Toutes les entreprises membres du fonds d'indemnisation, soit quelque six mille aujourd'hui, ont été appelées à augmenter leur contribution, les entreprises non membres ayant reçu un nouvel appel à participer ", a précisé Wolfgang Gibowski, porte-parole de la fondation. Si la collecte " est toujours en cours ", les dix-sept membres fondateurs, parmi lesquels DaimlerChrysler, Volkswagen, Siemens, Allianz et Deustche Bank, se sont engagés à " combler le trou éventuel " à l'issue de l'opération, a-t-il ajouté.

Depuis des mois, les entreprises allemandes renâclaient et n'avaient versé, il y a quelques jours encore, que 3,6 milliards de marks. C'était avant le " coup de tonnerre " de New York, lorsque la juge Shirley Wohl Kram a refusé, le 7 mars, de rejeter une plainte collective déposée par des anciens travailleurs forcés contre des banques allemandes. Du coup, c'est tout le savant édifice construit depuis deux ans qui semblait vaciller, lequel reposait sur un donnant-donnant : les entreprises allemandes s'engageaient à indemniser, plus d'un demi-siècle après les faits, les travailleurs forcés sous le Troisième Reich encore en vie et recevaient en échange l'assurance de ne plus être poursuivis aux Etats-Unis par leurs anciennes victimes.

Agée de soixante-dix-huit ans, Mme Kram a fondé sa décision en arguant notamment que les entreprises n'avaient toujours pas apporté la somme promise ; en clair que celles-ci n'étaient pas dignes de confiance. Toutes les parties prenantes, y compris le gouvernement allemand, ont commencé par faire d'amers reproches à Mme Kram, mais le vent a tourné et tous, en particulier la classe politique allemande, sont tombés à bras raccourcis sur les entreprises.

Les représentants des dix-sept entreprises devaient rencontrer Gerhard Schröder, mercredi, dans la soirée. Il s'agit maintenant de déterminer quand les premiers paiements aux survivants pourront intervenir. Les sommes ne peuvent être débloqués que par un vote du Bundestag, qui doit constater que les entreprises disposent de la sécurité juridique suffisante aux Etats-Unis.

SÉCURITÉ JURIDIQUE
L'Allemagne peut soit attendre un renversement de la décision de Mme Kram, soit commencer à payer tout de suite, comme l'y invite le congrès juif mondial. " Nous pensons désormais que rien n'empêche plus le début des versements aux victimes des persécutions nazies. La fondation devrait commencer à payer, et la justice (américaine) ne devrait pas entraver ce processus ", a déclaré à l'Agence France-Presse Elan Steinberg, porte-parole du congrès juif mondial. " Les détails juridiques doivent être réglés ultérieurement et la cour devrait juger que toutes les conditions nécessaires ont été remplies ", a-t-il dit.

Quoi qu'il arrive, la sécurité juridique ne sera jamais absolue. En dépit des engagements pris à l'été 2000, le gouvernement américain ne peut pas contrôler à 100 % sa justice, alors qu'il existe une vingtaine de procédure en cours contre des entreprises pour des faits commis sous le Troisième Reich. On compte notamment celle déposées contre IBM, accusée d'être complice de l'extermination par un journaliste américain.

Lassée d'attendre, la fondation polonaise Réconciliation polono-allemande, créée par la RFA en 1991 et dotée 500 millions de marks, a entamé, lundi, le versement des acomptes sur les indemnisations aux victimes les plus âgées, soit 1 400 zlotys (376 euros), sur ses fonds propres. Le temps presse, les travailleurs forcés étant âgés en moyenne de quatre-vingts ans. Et Gerhard Schröder veut avoir réglé le dossier avant sa première rencontre avec le président Bush, le 29 mars à Washington.
* LE MONDE | 14.03.01 | 15h03

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Les principales étapes d'un dossier qui traîne depuis plus d'un demi-siècle *

Qui sont les travailleurs forcés ? En septembre 1944, le IIIe Reich exploitait 7,6 millions de travailleurs forcés. 5,7 millions d'entre eux venaient des populations civiles, originaires à 80 % d'Europe orientale. S'y ajoutaient 1,9 million de prisonniers de guerre et 500 000 internés, juifs et non juifs, des camps de concentration et d'extermination. Aujourd'hui, la fondation chargée d'indemniser les travailleurs forcés estime le nombre de survivants à un million. 800 000 vivraient en Pologne ou dans l'ex-URSS, 120 000 seraient juifs.

La guerre froide empêche l'indemnisation.Après la guerre, l'Allemagne fédérale a versé des indemnités et des pensions aux victimes du IIIe Reich, en particulier à Israël et aux survivants de la Shoah, pour un montant cumulé dépassant les 100 milliards de marks. Mais la conférence de Londres de 1951-1953 a reporté le paiement des réparations de guerre – dont l'indemnisation des travailleurs forcés – à la signature d'un traité de paix, impossible tant que l'Allemagne était divisée. Plus prosaïquement, la jeune République fédérale, qui a fait un effort jugé à l'époque énorme envers les juifs, était financièrement incapable de verser un salaire à tous les travailleurs exploités par le III e Reich.

Toutefois, en 1953, un travailleur forcé de la firme IG Farben obtient d'un tribunal de Francfort 10 000 marks de dommages et intérêts. Pour éviter que le jugement fasse boule de neige, l'Allemagne adopte alors une loi qui octroie la même somme à d'anciens travailleurs d'IG Farben et surtout précise un délai de prescription. Jusqu'à la réunification allemande, les autres travailleurs forcés n'obtiennent aucun dédommagement.

La réunification rend l'Allemagne responsable. La signature, en 1990, du traité de réunification avec les quatre puissances occupantes change la donne car elle équivaut à un traité de paix. Le chancelier Helmut Kohl refuse de rouvrir le dossier, mais crée quatre fondations de " réconciliation ", en Pologne, Russie, Ukraine et Biélorussie, dotées d'un total de 1,4 milliard de marks. Mais le combat se joue ailleurs : les tribunaux ne peuvent plus se référer aux accords de Londres pour rejeter les plaintes. Deux groupes de travailleurs-esclaves d'Auschwitz, essentiellement des femmes juives, représentés par Klaus von Münchhausen, déposent plainte, en 1990 et 1991, pour obtenir des dommages et intérêts. La Cour constitutionnelle de Karlsruhe rend alors, en 1996, un arrêt décisif, qui estime que les demandes de dommages de guerre ne sont pas nécessairement réservées aux Etats. La voie est libre pour déposer des plaintes individuelles en Allemagne. En 1997 et 1998, deux survivantes d'Auschwitz obtiennent 15 000 et 22 000 marks (près de 7 690 et 11 280 euros) de l'Etat allemand. La pression de M. Münchhausen force les entreprises Diehl et Volkswagen a créer en 1998, en premier, leur fondation pour indemniser leurs propres travailleurs forcés.

La fin du communisme et la mondialisation rendent les entreprises allemandes vulnérables en Amérique.Avec la fin de la guerre froide, les archives de l'Est s'ouvrent, ce qui permet de retrouver les travailleurs forcés. Les réticences à verser des fonds dans l'ex-bloc soviétique n'existent plus. Le camp occidental n'a plus besoin de faire bloc face aux communistes. La voie juridique étant ouverte en Allemagne, les avocats américains peuvent, sans être gênés par leur administration, déposer des plaintes collectives contre les entreprises allemandes. Celles-ci sont d'autant plus vulnérables qu'elles multiplient les acquisitions outre-Atlantique. Cette vulnérabilité apparaît au grand jour lorsque le Congrès juif mondial menace de bloquer le rachat annoncé en 1998 de Bankers Trust par la Deutsche Bank.

Le chancelier Schröder prend le dossier en main.Après son élection en 1998, Gerhard Schröder prend le dossier en main. L'ancien ministre-président de Basse-Saxe, qui a siégé au conseil de surveillance de Volkswagen et connaît donc bien le dossier, veut surtout protéger les entreprises allemandes et tirer un trait sur le passé. Au fil des mois, il prendra néanmoins conscience de la douleur de ceux qui ont été victimes du nazisme et du devoir de l'Allemagne. L'idée est de créer une fondation pour indemniser les travailleurs forcés, à condition d'avoir la garantie américaine que les entreprises allemandes ne feront plus l'objet de plaintes collectives. C'est l'ancien ministre de l'économie, Otto Lambsdorff, qui est chargé de négocier avec les parties prenantes, en particulier les Américains.

L'accord de juillet 2000.Dix-sept grands groupes allemands créent une fondation pour dédommager les travailleurs forcés. Celle-ci doit être dotée de 10 milliards de marks, apportés à parité par l'Etat allemand et les entreprises. Les sommes étant fiscalement déductibles, le contribuable allemand paiera plus des deux tiers de l'addition finale. On suggère aux entreprises d'apporter entre 1 et 1,5 pour mille de leur chiffre d'affaires. Par solidarité et devoir collectif, celles qui ont été fondées après 1945 et les filiales des entreprises étrangères sont appelées à participer.

Côté victimes, les travailleurs esclaves et ceux des camps de concentration doivent recevoir 15 000 marks, les autres 5 000 marks seulement. Les sommes seront distribuées notamment via les fondations de réconciliation.

Un accord entre Washington et Berlin stipule que le gouvernement américain doit tout faire pour empêcher les plaintes contre les entreprises allemandes. Enfin, une déclaration commune est signée à Berlin le 17 juillet par toutes les parties prenantes : Stiftunginitiative, gouvernements américain, allemand, israélien, russe, des pays de l'Est, avocats, associations. Il ne restait, croyait-on alors, que deux formalités à remplir : réunir les 5 milliards de marks et obtenir le vote du Bundestag pour libérer les fonds, lorsqu'il estimerait que les entreprises allemandes avaient acquis une sécurité juridique suffisante. Mais les formalités se prolongent.

L'Allemagne et le sentiment de " chantage ". Pendant les négociations, les entreprises allemandes ont eu le sentiment d'avoir été victimes d'un chantage des avocats juifs américains, alors que les travailleurs forcés sont dans leur immense majorité non juifs et vivent en Europe de l'Est. Cette impression, à peine dissimulée, s'explique parce que les procès ont lieu aux Etats-Unis, qu'ils ont été souvent menés par des avocats américains pour le compte de survivants juifs et que la presse allemande a essentiellement donné la parole aux représentants de la communauté juive, beaucoup moins à ceux des pays de l'Est. Fondé sur une image fausse, le malaise est réel : à la question posée, début février dans le Spiegel, " les organisations juives posent-elles à l'Allemagne des demandes de dédommagement exagérées pour s'enrichir ? ", 15 % des Allemands répondent par l'affirmative, 50 % " oui, en partie " et 24 % seulement par la négative. L'Industrie de l'Holocauste – livre-règlement de comptes de l'Américain Norman Finkelstein avec le Congrès juif mondial – s'est vendu à 130 000 exemplaires en quatre semaines en Allemagne.
* LE MONDE | 14.03.01 | 15h03

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Trois questions à... Klaus von Münchhausen *

1. Politologue, c'est vous qui avez lancé le processus d'indemnisation en cours, en déposant, juste après la réunification, les premières plaintes de travailleurs forcés contre l'Etat allemand. Quelles catégories concernaient-elles ?

Il s'agissait des femmes juives, travailleurs esclaves à Auschwitz. Lorsque la Cour constitutionnelle de Karlsruhe a dit en 1996 que les individus étrangers pouvaient attaquer l'Etat allemand, j'ai commencé à faire pression sur l'entreprise Diehl, qui a alors décidé de verser jusqu'à 15.000 marks (près de 7 690 euros) à 500 travailleurs forcés. J'ai ensuite menacé de procès, à l'été 1998, Volkswagen, détenue à 20 % par la Basse-Saxe, dont le ministre-président à l'époque était Gerhard Schröder. Après avoir prétendu qu'il n'y avait pas de fondement juridique, ils ont cédé. A ce moment, M. Schröder a dit que, s'il était élu chancelier, il créerait une fondation nationale. J'estime donc être à l'origine de celle-ci. Fin 1998, suite à mes pressions, Porsche et Siemens ont décidé eux aussi de payer.

Les avocats américains ne sont rentrés en scène qu'après. Ils ont voulu me racheter mes mandataires. J'ai refusé. Tout ne s'est pas passé comme les Américains le souhaitaient. Ils ne voulaient pas d'une fondation en Allemagne contrôlée par le Bundestag. Au début, le Congrès juif mondial voulait récupérer les indemnités aux Etats-Unis et les distribuer lui-même (comme cela a été le cas des comptes suisses en déshérence) alors que les travailleurs forcés vivent pour l'essentiel en Europe de l'Est.

2. L'Allemagne attend d'avoir la certitude de ne plus être traînée devant les tribunaux américains pour commencer à dédommager les travailleurs forcés. Quand aura-t-elle cette garantie ?

La seule solution pour obtenir une sécurité juridique serait de signer un traité international. Mais l'Allemagne ne veut pas en entendre parler, car ce serait ouvrir le dossier des réparations de guerre. Il y a donc seulement eu une déclaration d'intérêts communs entre les gouvernements allemand et américain. Mais il est impossible d'empêcher les avocats de saisir les tribunaux et il n'y a donc pas sécurité juridique durable.

3. Les Français sont-ils concernés par cette fondation ?

Les anciens du service du travail obligatoire ne sont pas concernés. Ils ont été envoyés par Vichy et ont déjà été indemnisés. En revanche, je représente 200 Français – pour la moitié environ juifs – qui ont été travailleurs forcés et qui cherchent à faire valoir leurs droits dans ce maquis bureaucratique.
* LE MONDE | 14.03.01 | 15h03. Propos recueillis par Arnaud Leparmentier

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