13 novembre 2002 : Amnesty International prend la défense des taliban
31 décembre 2001 : La secte tabligh, fabrique de taliban français
26 décembre 2001 : Encore un taliban français, et bien français celui-là
22 décembre 2001 : Le taliban "français" serait saoudien ...
18 décembre 2001 : Un exemple à suivre ? Les prisons taliban
17 décembre 2001 : Un taliban "français", parmi d'autres ...
17 décembre 2001 : Le taliban américain menace
07 août 2001 : Vingt-quatre humanitaires risquent la mort à Kaboul

28 février 2001 : La charia de tous les excès en Afghanistan.
Les taliban appliquent la justice islamique à la lettre.

La Cour suprême des taliban est sise dans un bâtiment de style soviétique, en brique et en béton. Les deux qazis (juges) qui nous reçoivent avec du thé, des bonbons et des petits gâteaux sont des sommités en matière de charia et de jurisprudence islamique. Ce sont eux qui tranchent, en dernier recours, les affaires de meurtre, de vol, d'adultère et autres crimes, décidant des châtiments conformes : prison, lapidations, amputations, flagellations, exécutions... Le feu vert ultime est toutefois donné par le mollah Omar, autoproclamé émir de l'Afghanistan, qui siège à Kandahar, à deux jours de voiture de Kaboul. Notre guide officiel (obligatoire pour les journalistes étrangers) ne cache pas en présence des augustes qazis, qui approuvent, son admiration pour le mollah suprême : «Jamais nous n'avons eu de leader comme le mollah Omar, et jamais nous n'en aurons de semblable

Sentence exécutée.
Les juges daignent ouvrir leurs derniers dossiers. Vêtu d'un veston occidental enfilé par-dessus son shalwar-kamiz, le costume traditionnel, Ubaidullah Hamidee caresse sa barbe blanche en compulsant les minutes d'un jugement rendu il y a quatre mois. Voilà l'affaire : un homme, nommé Sardar Khan, avait la mauvaise habitude de battre son père à coups de bâton. Un jour, celui-ci se rebella et vint se plaindre à la police. Les fonctionnaires arrêtèrent Sardar Khan, tentèrent de le raisonner, puis le relâchèrent au bout de deux heures. Furieux au-delà de toute raison, Sardar Khan empoigna sa kalachnikov et mitrailla son père qui se reposait sur le toit de la demeure familiale. Il paracheva son parricide en le lardant de coups de couteau. Les plaignants - le frère et la mère de Sardar Khan - demandèrent justice. «Sardar Khan ayant reconnu son méfait, la charia indique qu'il devait être châtié par les plaignants», explique le juge Hamidee. A ses côtés, Mim Habib, un mollah conseiller de la Cour suprême, en turban blanc, acquiesce en faisant les yeux ronds. «Le verdict a été entériné par le commandeur des croyants (le mollah Omar)», croit-il bon de préciser. La sentence fut donc exécutée : sous les yeux de la mère, qui devait se tenir debout à proximité, Sardar Khan fut égorgé au couteau par son frère. «Cette méthode était recommandée dans ce cas précis, car elle est sans souffrance», assure le qazi Hamidee en offrant une repasse de thé. «Les bonbons sont excellents», chuchote notre guide officiel.

Sans emploi.
Le qazi se remémore sa longue carrière, entamée voilà quarante ans sous le règne de Zaher Shah, renversé en 1973 par son cousin, Mohammed Daoud, un antifondamentaliste. Sous le gouvernement prosoviétique de Mohammed Taraki, la loi islamique s'est retrouvée bannie, et le juge sans emploi. Après l'invasion soviétique (1979), il a pris les armes et a été blessé à la jambe. Il n'a été remis en selle qu'après que les taliban se furent emparés de Kaboul, en 1996. Le juge Hamidee ouvre un nouveau dossier pris au hasard : un plaignant souhaitait qu'un voleur pris sur le fait en train de s'emparer d'une somme de 8 millions d'afghanis (450 F) soit privé d'une main. Le qazi explique qu'il s'est opposé à l'amputation dans ce cas précis. «En effet, l'argent a été rendu, de fait, à son propriétaire, raisonne-t-il, et la charia n'oblige donc pas de couper la main du prévenu. Quelques années de prison suffiront.» Il ajoute que les taliban adhèrent à l'école Hanafite pour l'interprétation de la charia, qu'est chargée de faire respecter le «ministère de la Répression du vice et de la Protection des vertus».

Versets du Coran.
Cette dernière instance dispose d'une police religieuse. A Kaboul, elle se manifeste sous la forme de groupes de cinq ou six hommes armés de fusil et de cravache patrouillant dans des pick-up japonais tout neufs. Sur le toit du véhicule, un haut-parleur débite des versets du Coran ou des décrets du mollah Omar, personnage mystérieux rencontré par de très rares privilégiés. Notre guide officiel, qui a eu cette chance, le décrit comme un personnage de grande taille à la voix faible et timide. Mais ses décrets ont force de loi. On en trouve des tas affichés sur les murs de la Cour suprême. L'un d'eux stipule que «toutes les cours, civiles ou militaires», sont placées sous son autorité absolue.
Par PHILIPPE GRANGEREAU, Libération, 28 février 2001, p. 9.

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07 août 2001 : Vingt-quatre humanitaires risquent la mort à Kaboul
Arrêtés par les taliban, ces membres d'une ONG chrétienne sont accusés de prosélytisme.

L'an passé, les taliban ont adopté un texte prévoyant la peine capitale pour tout musulman qui se convertirait à une autre religion et pour tous ceux qui participeraient à semblable conversion. our une ONG chrétienne, travailler dans l'Etat islamique d'Afghanistan n'est pas une sinécure. Pour l'organisation Shelter Now International (SNI), qui se revendique comme telle, le risque de froisser les taliban au pouvoir était probable, même si une autorisation lui avait été donnée l'an dernier d'installer un bureau à Kaboul. Vingt-quatre membres de l'ONG - 8 étrangers (4 Allemands, 2 Australiens et 2 Américains) et 16 Afghans - ont ainsi été arrêtés dimanche pour «prosélytisme». Le vice-ministre de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice, Mohammad Salim Haqqani, a fait savoir hier que l'enquête «se poursuivait», mais que leur sort serait de toute manière déterminé par la loi coranique et «sur la base des instructions de l'Amirul Mominin (le guide suprême des taliban, le mollah Mohammed Omar, ndlr)».

Vidéo.
Tous encourent la peine de mort. L'an dernier, les taliban ont en effet publié un décret prévoyant la peine capitale pour tout musulman qui se convertirait à une autre religion et pour tous ceux qui participeraient à semblable conversion.

Les taliban, selon l'agence officielle Bakhtar, reprochent aux membres de l'ONG d'avoir «propagé le christianisme» en montrant à une famille afghane un film vidéo enregistré sur leur ordinateur. Une Bible a en outre été découverte au domicile d'un employé afghan. Selon Radio Charia, les huit étrangers ont «confessé leur crime». Selon le ministère de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice, en revanche, seules deux femmes, une Américaine et une Australienne, se seraient «confessées» en «demandant pardon» à l'Emirat. Cinquante-neuf enfants, qui étudiaient dans une école gérée par SNI, ont par ailleurs été envoyés dans une maison de correction islamique. Ils y resteront, selon un porte-parole taliban, jusqu'à ce qu'ils soient débarrassés de toute «influence chrétienne».

Radicalisation.
Shelter Now International se définit sur son site Internet (www.shelter.org) comme une organisation chrétienne de secours humanitaire et de développement, et revendique son appartenance à l'Association des organisations de secours évangéliques (Aerdo). SNI travaille depuis seize ans avec les réfugiés afghans au Pakistan. Son activité en Afghanistan même, qui remonte à l'an dernier, est financée par l'Allemagne, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas et le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies.

Le régime taliban, qui contrôle militairement 90 % du pays, n'a cessé de se radicaliser depuis l'affaire des statues bouddhiques de Bamiyan détruites à l'explosif en février 2001. Kaboul fait montre d'une hostilité de plus en plus appuyée à l'encontre des Nations unies et de ses activités dans le pays. Le régime a ainsi renouvelé mercredi dernier son «avertissement» aux éventuels observateurs onusiens qui viendraient faire appliquer un renforcement des sanctions internationales décidé le mois dernier par l'ONU.
* Par P.G. (AVEC REUTERS), Libération, 07 août 2001, p. 7.

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Abdur Rahman Mustapha, Français et taliban

Les forces de l'Alliance du Nord ont remis samedi aux autorités pakistanaises six étrangers qui se battaient aux côtés des talibans dans la ville afghane de Khost, et qui, blessés, ont préféré se rendre. Parmi eux un Français, Abdur Rahman Mustapha, son nom de combat. A Paris, le Quai d'Orsay a confirmé que l'intéressé ­ 21 ans, cheveux bouclés et barbe courte ­ était bien de nationalité française. Né de parents algériens, Abdur Rahman Mustapha a longtemps vécu en France avant de séjourner à Londres. C'est là qu'il serait entré en contact avec des réseaux intégristes musulmans. A l'en croire, il a rejoint les «légions étrangères» qui gravitent autour de Ben Laden en juin. Un choix qu'il assume totalement. «Nous vivons actuellement une guerre entre l'islam et le christianisme que nous, musulmans, sommes sûrs de gagner. A long terme, les Etats-Unis et leurs alliés seront les perdants», a-t-il déclaré depuis l'hôpital de Peshawar. Dès que son état le permettra, Islamabad devrait l'expulser vers la France. Des policiers français iront l'interroger probablement mercredi. Ces dernières années, près de 500 Français ont transité par des écoles coraniques au Pakistan, dont la moitié serait partie combattre en Afghanistan. Mustapha affirme que «près de cent Français se battent encore avec les partisans de Ben Laden dans la province de Paktia». Une région qui borde le Pakistan.
Par Jean PIEL, Libération, le lundi 17 décembre 2001

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John Walker, de la Californie aux talibans. L'itinéraire de ce «soldat d'Al-Qaeda» américain déconcerte les Etats-Unis.

«C'est un gentil garçon et il a dû subir un lavage de cerveau.» Marylin Walker, mère de John Walker La vidéo, filmée par un combattant antitaliban, montre un homme jeune au visage émacié, les mains liées dans le dos. A ses côtés, un agent de la CIA lui pose des questions. Mais John Walker, les yeux fixes et la mâchoire fermée, ne dit rien. Imperturbable. Ces images sont les premières de celui qui deviendra aux yeux du monde le «taliban américain». La scène se passe le 25 novembre dans la forteresse de Qalae- Janghi, près de Mazar-i-Sharif. Une heure plus tard, le destin des deux hommes va changer à jamais. Pris de court par une rébellion des prisonniers talibans, Johnny Spann, l'agent de la CIA, sera la première victime américaine de la guerre en Afghanistan. Walker, lui, se réfugie pendant une semaine dans une cave, avant de se rendre et d'être découvert par un journaliste de Newsweek le 2 décembre. En quelques heures, son nom sera sur toutes les télévisions. «Un sale rat» et un «traître à la patrie» pour la presse populaire. «Un pauvre bougre qui a été trompé et a perdu son chemin», selon George W. Bush.

«Lavage de cerveau».
Depuis, l'Amérique essaie de comprendre comment un garçon calme d'à peine 20 ans, issu d'une famille aisée de Californie, a pu ainsi rejoindre le régime taliban. Quand elle a reçu un coup de téléphone de Newsweek, sa mère, Marilyn Walker, n'a pas su quoi répondre, si ce n'est que son fils était parti au Pakistan quelques mois plus tôt pour «aider les plus démunis». «C'est un gentil garçon et il a dû subir un lavage de cerveau», a-t-elle expliqué. Avant de disparaître et de ne plus rien dire à la presse. Le père, Frank Lindh, avocat d'une compagnie électrique de San Francisco, séparé d'avec son épouse depuis 1998, se montre plus prolixe. Interrogé sur plusieurs chaînes de télévision, il dit que son fils «avait entrepris sa propre quête spirituelle et qu'il semblait avoir trouvé sa voie dans l'islam».

Singulière métamorphose en tout cas que celle opérée par John Walker Lindh ­ une fois ses parents séparés, il choisit de s'appeler John Walker. Toute son enfance, il la passe à Mill Valley, dans le comté de Marin, au nord de San Francisco. L'endroit est connu pour être «de gauche», le refuge d'anciens hippies qui ont réussi et roulent en Porsche ou en Audi. La mère est une adepte du bouddhisme et a appelé son fils John en souvenir de Lennon. Quand l'adolescent refuse une éducation catholique, il est envoyé dans une école «alternative» où il est libre de ses choix scolaires.

Dans nombre d'articles, la presse conservatrice américaine croit alors percevoir «la graine de la révolte» dans cette éducation prétendue laxiste, sans aucune autorité. Jusqu'à l'âge de 15 ans toutefois, John n'est guère différent des autres adolescents. Passionné de hip-hop, il passe son temps dans sa chambre à échanger des e-mails et à participer à des forums de discussion sur la musique. Tout va changer un an plus tard, quand John lit l'autobiographie de Malcom X, l'ancien leader noir devenu musulman. «A partir de ce moment-là, il s'est passionné pour l'islam», dit Frank Lindh. Sur l'Internet, les messages de John ne sont plus les mêmes. Dans un forum, il se fait passer pour un jeune Noir: «Ce n'est pas notre négritude qui pousse les Blancs à nous haïr, c'est leur racisme.» Il se demande aussi si la musique va de pair avec le Coran et s'enquiert un jour dans un e-mail si «certains instruments de musique sont interdits par l'islam».

En quelques semaines, la transformation est radicale. John veut s'appeler Suleyman ­ il prendra plus tard le nom de guerre d'Abdul Hamid en Afghanistan. Il porte la robe traditionnelle musulmane, laisse pousser sa barbe et fréquente assidûment le centre islamique de Mill Valley. «Il était incroyablement déterminé, explique à Libération Abdoullah Nana, l'un de ses amis au centre. Il disait vouloir être le plus musulman de nous tous. Il s'entraînait à apprendre le Coran par coeur. Une fois, il m'a dit qu'il ne supportait plus l'existence superficielle de la Californie et qu'il voulait aller "aux sources de l'islam".»

Dès lors, tout va aller très vite. A ses parents qui sont en plein divorce, Suleyman dit qu'il veut partir au Yémen, en expliquant, selon Newsweek, que «l'arabe yéménite est le langage le plus proche de celui du Coran». Il y reste plusieurs mois avant de rencontrer un missionnaire pakistanais lors d'un bref séjour en Californie. Finalement, courant 2000, il choisit de se rendre dans une madrasa (école coranique, ndlr) de Bannu, un village dans la province de la frontière nord-ouest, au Pakistan. Là, son instructeur, le mufti Mohammad Iltimas, assure qu'il est un «élève modèle, totalement voué à l'islam». Il vit dans des conditions spartiates, refuse qu'on lui installe un système d'air conditionné jugé «décadent». Lors d'un échange d'e-mails avec son père qui s'indigne de l'attentat contre l'USS Cole au Yémen, en décembre 2000, John répond qu'«envoyer un bâtiment américain dans un port du Yémen est un acte de guerre contre l'islam».

Le dernier e-mail à ses parents depuis la madrasa de Bannu date d'avril 2001. John y dit simplement qu'il veut rejoindre «l'air plus frais des montagnes». En mai, il part pour l'Afghanistan. Il aurait alors été recruté par Al-Qaeda pour aller s'entraîner dans l'un de ses camps, dirigé par Ben Laden. Il aurait aussi combattu au Cachemire avec les Pakistanais durant l'été 2001, si l'on en croit la brève interview qu'il a accordée à CNN avant son arrestation. Puis, durant la guerre, il est envoyé à Kunduz, pour combattre l'Alliance du Nord. «C'est vrai, tout cela est difficile à comprendre, admet Bill Jones, un ami de Frank Lindh, joint en Californie. Quand j'ai rencontré John, c'était un adolescent sérieux, intelligent. Il pensait certainement faire du bien à l'Afghanistan en rejoignant les talibans. Apparemment, il a commencé comme interprète, car il parlait plusieurs langues. Mais je ne pense pas qu'il ait jamais tiré sur un soldat américain.»

Casse-tête judiciaire.
Aujourd'hui, John Walker est détenu par les Marines dans un camp militaire, dans le sud de l'Afghanistan. Son avenir pose un réel problème à Washington. Américain, il ne peut être considéré comme prisonnier de guerre, ni être jugé comme terroriste par les tribunaux militaires évoqués par Bush. Une inculpation pour trahison nécessite par ailleurs les dépositions de «deux témoins» qui seront difficiles à trouver. Selon certains experts, Walker pourrait en fait être jugé par un tribunal civil en vertu d'une loi qui interdit à tout citoyen américain de combattre dans une armée étrangère. Mais rien n'est sûr. James Brosnahan, l'avocat de San Francisco que lui a trouvé son père, dit «pour l'instant ne rien savoir sur rien».

Détenu au milieu du désert, le taliban américain a commencé, lui, à parler. Une fois, il a prévenu que d'autres attaques terroristes allaient frapper les Etats-Unis. Et tous les jours, à ceux qui viennent l'interroger, il répète qu'il n'est «pas seulement un taliban», mais qu'il fait « aussi partie d'Al-Qaeda».
Par Fabrice ROUSSELOT, Libération, Le lundi 17 décembre 2001, p. 11

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Affamés dans les geôles talibanes. Détenus à Kandahar, ils ont survécu grâce à la Croix-Rouge.

«Ils ont pris 25 prisonniers et les ont fouettés devant nous jusqu'à ce que mort s'ensuive.» Un ex-détenu.
«Les séances de torture se passaient toujours la nuit. Chaque semaine, un ou deux d'entre nous mourait sous les coups de câbles électriques avec lesquels les talibans nous fouettaient. Ils choisissaient leurs victimes parmi ceux qui disaient du mal de leur régime et du mollah Omar. Ceux que leurs espions, nombreux parmi nous, avaient dénoncés», raconte Hadji Habib Ullat.
Le jour du déclenchement de l'opération américaine, les geôliers talibans ont décidé de faire un exemple : «Ils ont pris 25 prisonniers et les ont fouettés devant nous jusqu'à ce que mort s'ensuive», poursuit Ullat. «Si un jour j'attrape le mollah Omar, ajoute-t-il, je lui coupe la tête et j'en fais un trophée.»
Ullat avait été fait prisonnier quatre ans plus tôt par les talibans alors qu'il combattait dans l'armée du général ouzbek Rashid Dostom près de Mazar-i-Sharif. Aujourd'hui, le voilà libre. Plusieurs centaines de détenus libérés de la grande prison de Kandahar, Sarpoza, sont arrivées, la semaine dernière à Kaboul, devant le bureau de la Croix-Rouge internationale (CICR).
«Les forces du commandant (antitaliban, ndlr) Gul Agha se sont présentées devant les portes de la prison de Kandahar, où ils ont négocié avec la centaine de gardes talibans, qui ont peu après déposé leurs armes... Nous avons été libérés dans la foulée», rapporte Ullat. Celui-ci, tout comme ses compagnons d'infortune, se sont vu offrir par les hommes du commandant Gul Agha, devenu gouverneur de Kandahar, un pécule suffisant pour se rendre, en bus, dans la capitale afghane.
«Nous attendons désormais du CICR une aide supplémentaire pour nous permettre de rejoindre nos foyers dans le nord du pays.»

Sans témoins.
Cette aide ne saurait tarder, assure Nicolas Christen, un «officier de protection» de la Croix-Rouge en expliquant que le CICR assistait ces prisonniers depuis l'installation du régime taliban en Afghanistan, en 1996.
«Le pouvoir taliban avait accepté d'emblée notre intervention, car nous offrions bien entendu aussi, de l'autre côté, une protection similaire aux prisonniers talibans de l'Alliance du Nord. Au total, nous veillions aux conditions de détention de 6 524 prisonniers.»
La prison de Sarpoza, qui est la plus importante d'Afghanistan, en comptait 1 600 presque tous prisonniers de guerre. La mission du CICR consistait à s'assurer que les détenus étaient bien traités, ce qui impliquait de pouvoir s'entretenir avec eux sans témoins ; les détenus devaient aussi avoir la possibilité, via le CICR, de communiquer par lettre avec leur famille. A Sarpoza, la Croix-Rouge procurait aux détenus des chaussures, des couvertures, du savon et presque toute la nourriture.
Le CICR est allé jusqu'à faire creuser un puits afin de fournir de l'eau potable.

Sans la présence de «l'officier» du CICR à Kandahar, Roland Nobs, qui de 1998 jusqu'à septembre dernier visitait au moins une fois par semaine la prison, «nous serions tous morts de faim», racontent les ex-détenus interrogés. «Les talibans voulaient se débarrasser de nous en nous affamant», dit l'un d'eux, Chari Saffari, qui a passé trois ans et demi dans la citadelle-prison de Sarpoza.

Cravachés.
Il estime, à l'instar de nombreux autres ex-prisonniers interrogés, qu'entre 170 et 180 détenus sont morts de faim en quelques années. «Tous les jours, les talibans ramassaient plusieurs dizaines d'entre nous pour nous forcer à construire les maisons des commandants talibans ou bien la résidence du mollah Omar. Ils nous cravachaient. Mais tout cela n'était rien, le plus dur, c'était la faim.» Et d'expliquer que les rations fournies par le CICR étaient divisées par deux «car les talibans en prenaient la moitié pour eux».
Un porte-parole de la Croix-Rouge, Michael Kleiner, reconnaît volontiers «qu'il y a des limites au contrôle» que le CICR peut exercer: «Même s'il y a des détournements, il faut malgré tout apporter de la nourriture pour assurer la survie des détenus.»

Roland Nobs, joint par téléphone au Pakistan, n'a pas voulu, en raison des règles de confidentialité de la Croix-Rouge, confirmer les affirmations des rescapés. Mais il n'est pas indifférent à l'hommage appuyé que beaucoup des prisonniers lui rendent, en affirmant qu'ils lui doivent d'avoir survécu. Ils lui avaient même donné un surnom: «le Papa des prisonniers».
Par Philippe GRANGEREAU, Libération, 18 décembre 2001, p. 11.

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Le taliban "français" détenu au Pakistan serait en fin de compte de nationalité saoudienne

Les services de renseignement américains ont pris en charge Mustapha Abdul Rehman.

L'imbroglio autour de l'identité du combattant taliban qui se prétendait français semblait en passe d'être résolu, vendredi 21 décembre en début de matinée. L'ambassade de France à Islamabad a démenti vendredi que ce jeune homme soigné à l'hôpital de Peshawar soit Français, comme l'avaient affirmé plusieurs organes de presse. Selon les informations dont les diplomates disposent, Mustapha Abdul Rehman, vingt-et-un ans, serait probablement de nationalité saoudienne. Cette information était corroborée par une source policière, vendredi matin à Paris, qui indiquait attendre confirmation dans la journée. Selon le Quai d'Orsay, Islamabad vient de signaler officiellement à Paris que M.Abdul Rehman n'est pas français.

Photographe au quotidien pakistanais The News, Shabir Hussain a été le seul journaliste à rencontrer ce jeune homme blessé en Afghanistan durant les bombardements américains, avant d'être remis la semaine dernière aux autorités pakistanaises par une faction afghane antitalibane. "J'ai passé trois heures avec lui à l'hôpital dans la nuit du 14 décembre au 15 décembre, nous a-t-il expliqué. Il m'a accueilli sur son lit du service de neuro-chirurgie en me disant “Bonjour” en français. Il m'a dit qu'il était Français mais sans jamais préciser sa ville d'origine ni donner le moindre détail sur sa famille et sa vie passée en France. Je pensais le revoir le lendemain mais quand je suis revenu le samedi matin, il avait été déplacé dans une autre aile de l'hôpital."

PLACÉ EN ISOLEMENT COMPLET
Mustapha Abdul Rehman avait été transféré la veille du poste frontière afghano-pakistanais de Torkham, en compagnie de six autres membres supposés d'Al-Qaida, dont quatre sérieusement blessés. Shabir Hussain raconte que "le Français était traité comme un héros" par les patients pakistanais aux côtés desquels il était hospitalisé. Abdul Rehman avait raconté sa vie depuis son arrivée au Pakistan, il y a six mois, où il avait étudié dans une école coranique. Il avait ensuite gagné l'Afghanistan où il avait suivi un stage d'entraînement militaire à Kaboul.

"Je n'ai rien à voir avec les talibans et Al-Qaida", avait-il curieusement affirmé à Shabir Hussain, ajoutant n'avoir eu "aucun contact" avec les "Arabes" d'Oussama Ben Laden. "Ce conflit est une guerre entre l'Islam et l'Occident", avait-il ajouté, justifiant par ailleurs son engagement par son dégoût de "voir les musulmans être si mal traités dans le monde", rapporte encore le journaliste. Le confrère pakistanais note que le jeune combattant "prononçait mal les expressions arabes qu'il utilisait et s'exprimait difficilement en anglais qu'il parlait avec un accent français, explique le journaliste, qui parle lui-même l'anglais, mais ni le français, ni l'arabe. Il ponctuait chaque phrase en disant “Allah Akhbar!” [Dieu est grand]". Abdul Rehman serait toujours dans une chambre de l'hôpital Lady reading hospital de Peshawar. Selon des sources hospitalières, il y serait gardé par des policiers en civil et placé en isolement complet.

Ce sont les services de renseignement pakistanais de l'armée, l'ISI, qui sont chargés de l'enquête sur les prisonniers supposés appartenir à Al-Qaida. Mais, selon des sources policières françaises, Mustapha Abdul Rehman aurait été pris en charge par les services de renseignement américains –ce qui expliquerait le refus opposé aux autorités françaises de le visiter. L'officier de liaison du service de coopération technique internationale de la police (SCTIP) en poste au Pakistan n'a pas pu accèder jusqu'à lui, en dépit des bonnes relations policières entre Paris et Islamabad. Quant aux diplomates, ils s'étaient vus fixer un rendez-vous, lundi 17 décembre, qui fut reporté à mercredi. Après une nouvelle annulation, aucune autre date n'avait été précisée.
Bruno Philip (avec Pascal Ceaux, à Paris), LE MONDE | 21.12.01 | 13h30, Le Monde, 22 décembre 2001, p. 5.

D'autres Australiens parmi les talibans
Deux Australiens recrutés par le réseau Al-Qaida se trouveraient toujours en Afghanistan, a indiqué, jeudi 20 décembre, le gouvernement fédéral. Les identités de ces deux hommes de race blanche, n'ont pas été divulguées. "Nous ne savons pas où ils se trouvent et nous ne connaissons pas le type d'activité dans lequel ils s'étaient engagés" a reconnu le ministre de la justice, Daryl Williams. Un premier Australien, David Hicks, avait été repéré voici deux semaines en Afghanistan lors de son arrestation par les troupes du Front uni. Il est interrogé sur un navire de guerre américain. D'autres Australiens pourraient encore se trouver parmi les talibans, selon les autorités.–(Corresp.)

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AFGHANISTAN. Le parcours d'Hervé, de Paris aux grottes de Tora Bora
Un jeune Français de 28 ans a été découvert mort de froid dans les montagnes afghanes où il combattait aux côtés des talibans. A Paris, où il était né, personne ne comprend pourquoi Hervé Djamel Loiseau a basculé dans un tel intégrisme.

PARACHINAR (PAKISTAN), LUNDI 23 décembre 2001. Des habitants du village de Tandor ont ramené le corps d'Hervé Djamel Loiseau, un jeune Français taliban.

IL N'Y A PLUS de doute possible. Des Français se sont bien battus aux côtés des talibans et des membres du réseau terroriste Al-Qaïda d'Oussama ben Laden en Afghanistan. Pour preuve, la dépouille d'Hervé Djamel Loiseau a été inhumée lundi près de Parachinar, dans le nord-ouest du Pakistan. Ce Français de 28 ans a été découvert lundi dernier mort de faim et de froid dans les montagnes de Tora Bora, région reculée où s'étaient retranchés les derniers partisans de Ben Laden. Sur son corps congelé, on a retrouvé une carte d'identité et un passeport français permettant son identification. Hervé Djamel Loiseau, né le 21 mars 1973 dans le XII e arrondissement de Paris d'un père kabyle et d'une mère française, avait disparu mystérieusement de Paris vers la fin de 1999. Hier, son père et ses proches, que « le Parisien » et « Aujourd'hui en France » ont pu rencontrer, ont découvert comment le brutal engagement religieux d'Hervé Djamel a pu le conduire d'une obscure salle de prière de Belleville aux caches secrètes d'Al-Qaïda en Afghanistan. Un parcours fatal.

Vêtu d'une tenue de camouflage
« Des fugitifs du réseau d'Oussama ben Laden, arrêtés le 18 décembre dernier, ont expliqué qu'un des leurs était toujours dans les montagnes, rapporte Shabbir Hussain Imam, un Pakistanais qui a assisté à l'enterrement du Français. Mais tout le monde pensait qu'il s'agissait d'un Arabe. Des habitants du village de Tandor sont partis à sa recherche, escortés par l'armée. Ils ont ramené son cadavre lundi. » Le Français était vêtu d'une tenue de camouflage. Il possédait une copie du Coran, un billet d'avion, deux cachets d'aspirine. Hervé Djamel avait également de l'argent : 2 000 roupies pakistanaises et 156 000 afghanis, soit environ 30 dollars. « Cet homme est mort de froid alors qu'il tentait de rejoindre la frontière. La nuit, la température est glaciale. Elle est largement inférieure à zéro », témoigne encore Shabbir Hussain Imam. Hervé Djamel Loiseau n'est probablement pas le seul Français à avoir été enrôlé dans les légions étrangères d'Al-Qaïda. Selon les services secrets français, ils seraient entre 80 et 100 à avoir pris les armes pour défendre la cause d'Oussama ben Laden. Le 15 décembre dernier, l'Alliance du Nord détenait parmi les nombreux prisonniers interceptés pendant leur fuite vers le Pakistan un certain Abdur Rehman, un combattant taliban âgé de 21 ans se prétendant de nationalité française. L'information n'a depuis toujours pas été confirmée.

L'Angleterre, une étape incontournable
« J'ai un passeport français. Je l'ai perdu à Kandahar », a-t-il expliqué aux services secrets pakistanais. Cet homme affirme être né en Algérie puis arrivé en France à l'âge de 4 ans. Il aurait rejoint plus tard la Grande-Bretagne pour y poursuivre ses études. Encore une fois, l'Angleterre apparaît comme une étape incontournable pour les apprentis terroristes. Hervé Djamel Loiseau venait en effet de Londres quand il a débarqué au Pakistan en mars 2000. Zacarias Moussaoui, lui aussi, y a passé plusieurs années où il a fréquenté les mosquées les plus intégristes. Ce Français est aujourd'hui le premier terroriste à avoir été inculpé par la justice américaine dans l'enquête sur les attentats du 11 septembre.
Julien Dumond et Geoffroy Tomasovitch, Le Parisien, 26 décembre 2001, p. 2

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Comment le jeune Français a basculé dans l'intégrisme

Hervé Djamel Loiseau sous les drapeaux retrouvé mort dans une grotte de Tora Bora en Afghanistan.
DANS UN MODESTE deux-pièces du Xe arrondissement de Paris, décoré par des photos de famille, du président algérien Bouteflika et d'une grande pochette de disque du chanteur Cheb Mami, Saïd s'interroge sur les raisons qui ont poussé son fils à rejoindre les rangs des combattants d'Al-Qaïda. Rien ne semblait destiner Hervé Djamel Loiseau à un tel engagement. Il y a encore deux ans, ce jeune homme, fils d'un père kabyle et d'une mère française, vivait encore ici, au quatrième étage de cet immeuble proche de l'hôpital Saint-Louis.

« Il ne voulait plus que je regarde la télévision »
Né le 21 mars 1973 à Paris, il y a grandi : fréquentant l'école maternelle et primaire de la rue Vicq-d'Azir puis, plus tard, les bars de son quartier où tout le monde l'a côtoyé. Il a longtemps travaillé dans un magasin de vêtements situé à proximité. « Quand il est revenu de son service militaire, son patron l'a repris avec plaisir. Mais, au bout de quelques jours seulement, il n'a plus voulu travailler, confie Saïd, 60 ans. C'est à cette période qu'il a basculé. » Avant de passer ces quelques mois dans une base militaire à Colmar, Hervé Djamel Loiseau ne priait même pas. Il sortait en discothèque, regardait des films américains et avait des petites amies qui appelaient souvent au domicile qu'il partageait avec son père. De tout cela, il a soudainement fait table rase. « Après l'armée, il ne voulait plus que je regarde la télévision, continue Saïd, ancien voiturier au parking de l'Olympia. Il ne me laissait plus écouter de musique. Il a commencé à arracher les tableaux et les photos de l'appartement. C'est comme si on lui avait fait une piqûre dans la tête. Il se levait à 5 heures du matin, soi-disant pour aller prier. Mais il avait été embrigadé. » Par qui ? Son père, originaire de Béjaïa, en Kabylie, mais non pratiquant, l'ignore toujours. Il avait pourtant remarqué qu'à son retour de l'armée, et même déjà pendant certaines de ses permissions, Hervé Djamel fréquentait assidûment des lieux de rencontre musulmans dans les quartiers de Belleville et de Couronnes. Une fois, Saïd le suit. Il attend près de trois heures dans sa voiture devant un immeuble du boulevard de Belleville, où son fils prétendait aller prier.

« Quand je l'interrogeais, il se mettait à pleurer »
« Il était dans un appartement au 3 e étage, indique son père. Quand il est sorti, je l'ai obligé à monter dans la voiture et je lui ai demandé ce qu'il avait fait. Il m'a répondu qu'il se recueillait. Quand je lui ai fait remarquer que c'était étrange de prier pendant trois heures dans un appartement, il s'est énervé et est sorti de la voiture en disant qu'on se rejoignait à la maison. » Quelques dizaines de mètres plus loin, Saïd aperçoit son fils en pleine discussion « avec deux barbus ». Il descend de son véhicule. Hervé Djamel s'enfuit et laisse son père se battre avec les deux hommes qui se sauveront à leur tour. A plusieurs reprises, l'ancien voiturier de l'Olympia tentera de comprendre. Mais ses efforts sont restés vains. Entre eux, un fossé s'était déjà creusé : « Quand je l'interrogeais, il se mettait à pleurer et se taisait. » Sur la télévision trône, entre deux grenades et trois cartouches, une photo d'Hervé Djamel Loiseau qui pose fièrement en uniforme de l'armée française, un genou à terre et un fusil Famas à la main. Accrochée au mur juste derrière, une autre photo, prise en février 1982 sur le ferry entre l'Algérie et la France, montre un gamin d'une dizaine d'années, au visage malicieux, un pistolet en plastique à la ceinture. « Il n'a jamais été violent, c'était quelqu'un de très gentil. C'était un peu comme un fils pour moi, raconte le patron du bar au pied de l'immeuble de Saïd. Je le connaissais depuis tout petit, il venait souvent ici mais, du jour au lendemain, il ne s'arrêtait même plus. Alors je lui disais affectueusement : Eh, le morpion, pourquoi tu ne viens plus ? Il ne m'a jamais répondu. » Excédé, Saïd se résigne à mettre à la porte son fils devenu trop irascible. « Il devenait à moitié clochard, alors je l'ai vite repris mais, au bout d'une semaine, ses vices sont revenus, assure Saïd, qui a été hospitalisé à cette même période. Il est venu me voir deux fois, ensuite je suis parti en maison de repos en Savoie. Je ne l'ai plus jamais revu. »

Il est arrivé au Pakistan le 11 mars 2000
La suite du parcours d'Hervé Djamel Loiseau, beau Kabyle aux yeux clairs, est plus trouble. Sur son passeport, retrouvé sur lui en Afghanistan, un visa du 13 mars 1998 atteste de son passage en Arabie saoudite. Ce document montre aussi qu'il est arrivé à Lahore, au Pakistan, le 11 mars 2000 en provenance de Londres. On ne sait pas encore combien de temps il a vécu dans la capitale anglaise. Une certitude en revanche : Zacarias Moussaoui, le Français inculpé aux Etats-Unis, a lui aussi séjourné là-bas et fréquenté les mosquées intégristes de Baker Street.
Julien Dumond et Geoffroy Tomasovitch, Le Parisien , mercredi 26 décembre 2001, p. 3

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ENQUÊTE. Ces islamistes qui ont fait basculer le taliban français : Moussaoui, Beghal, Reid, Loiseau ont pour point commun d'être passés par le mouvement tabligh. Implantés notamment boulevard de Belleville, à Paris, ces missionnaires sont spécialisés dans l'embrigadement de nombreux jeunes en mal d'intégration.

POUR le père d'Hervé Djamel Loiseau, ce Français de 28 ans découvert mort de froid dans les montagnes proches de Tora Bora en Afghanistan, « ce sont les intégristes de Belleville qui ont lavé le cerveau de (son) fils ». « Loiseau a en effet basculé dans l'intégrisme en fréquentant assidûment la mosquée Abu Bakr du 39, boulevard de Belleville », confirme un policier parisien. L'endroit, où la police est descendue après l'annonce de la mort du taliban français qui avait été arrêté en 1998 et condamné par défaut en 2000 pour « association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste », est tenu par le mouvement tabligh (prononcer tablir) .

Interlocuteurs officiels du gouvernement dans le cadre de la consultation des musulmans de France, les tablighis n'incitent ni à la politique ni à la violence. Les policiers leur reconnaissent même une qualité, celle de combattre la délinquance dans certaines banlieues dites sensibles. Mais c'est au prix d'un prosélytisme hors du commun. « Ceux qui passent pour non-violents au début sont parfois les plus dangereux », résume Antoine Sfeir, directeur de la rédaction des « Cahiers de l'Orient » (lire ci-dessous) .

« C'est une secte ! »
Vêtus de longues djellabas blanches, la barbe longue, les tablighis arpentent ainsi, lors de leurs « sorties », les trottoirs du boulevard de Belleville à la recherche de jeunes un peu perdus comme l'était Loiseau à l'époque où il a commencé à fréquenter les lieux. « C'est une secte », lâche un musulman du quartier. « Ils exercent la terreur intellectuelle », prévient Abderrahmane Dahmane, président du cercle des démocrates musulmans.

D'autres voient dans ce mouvement, créé en 1927 en Inde et implanté en France depuis 1982 à travers l'association Foi et pratique, un sas d'embrigadement vers un islam bien plus violent et radical.

Selon nos informations, Richard Reid, l'homme à la chaussure piégée du vol Paris-Miami, Zacarias Moussaoui, inculpé aux Etats-Unis, et Djamel Beghal, soupçonné d'être le cerveau du commando préparant un attentat sur l'ambassade américaine à Paris, ont eux aussi longtemps côtoyé le mouvement tabligh, implanté dans une centaine de pays. Et en Essonne par exemple, ces « missionnaires » seraient à l'origine de l'embrigadement d'environ 400 jeunes par an.

Le vendredi, les fidèles sont jusqu'à 300 dans les trois étages de la mosquée du boulevard de Belleville. « L'essentiel de leurs prières tourne autour des versets de Médine, les plus guerriers du Coran », raconte un expert de l'islam qui a pu s'introduire dans l'édifice et assister à plusieurs reprises aux prières. « Le discours est très radical : les imams tentent de victimiser au maximum leurs frères attaqués partout dans le monde. » Comme les fondamentalistes, ils insistent sur le choc avec l'Occident et sont contre l'intégration.

« Peut-on rester indifférent à ce qui se passe au Pakistan ou au Kosovo ? Peut-on rester indifférent à la mort d'enfants de 2 ou 3 ans en Palestine ? » martèle pour se défendre l'imam Mohammed Sherrif. Il est en poste depuis près de dix-huit ans mais dit ne pas connaître Hervé Djamel Loiseau. « Je ne suis pas responsable de chacune des personnes qui viennent ici », lâche l'homme au regard noir. « A force d'entendre qu'ils sont maltraités, certains veulent aller plus loin que le simple discours religieux », explique Antoine Sfeir. « Ils ont besoin d'action comme devant un jeu vidéo, confirme un tabligh sous couvert d'anonymat. Il y a parfois, c'est vrai, des prêches tendancieuses de gens qui savent très bien qui est réceptif à leur discours. » Des tablighis pakistanais viennent même souvent de Dewsbury (banlieue sud de Londres), où ils ont leur centre européen. Pour recruter ?

Hervé Djamel Loiseau, lui, a en tout cas passé plusieurs mois là-bas avant de s'envoler pour Lahore, au Pakistan, où le mouvement a un autre centre de recrutement. Définitivement acquis à la cause de l'islam radical, les jeunes sont ensuite pris en main par des groupes plus violents comme les salafites et conduits vers des camps militaires.
Julien Dumond, Le Parisien , lundi 31 décembre 2001, p. 13

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Organisme: Amnesty International

Pakistan et États-Unis : Les personnes arrêtées et remises aux États-Unis courent de graves dangers

Amnnesty International a dénoncé aujourd’hui (lundi 11 novembre 2002) l’exécution imminente de Mir Aimal Kasi, prévue le 14 novembre, en Virginie (États-Unis d’Amérique). Mir Aimal Kasi a été enlevé au Pakistan en 1997, par des agents des services de renseignement des États-Unis, avec la complicité du gouvernement pakistanais. Il a été condamné à mort pour le meurtre, en 1993, de deux agents de la Central Intelligence Agency (CIA, les services de renseignements des États-Unis).

“ Nous sommes opposés à la peine capitale, quel que soit le crime dont le condamné a été reconnu coupable, et nous avons demandé au gouverneur de la Virginie de commuer la peine de Mir Aimal Kasi, a déclaré Amnesty International. La peine de mort est la négation même du droit à la vie et le châtiment le plus cruel, inhumain et dégradant qui soit. ”

Dans un nouveau rapport intitulé Pakistan: Imminent execution of Mir Aimal Kasi raises fears for others taken into US custody without human rights safeguards [Pakistan. L’exécution imminente de Mir Aimal Kasi suscite des craintes pour les autres personnes remises aux États-Unis sans garantie concernant le respect de leurs droits fondamentaux] (index AI : ASA 33/034/2002), Amnesty International exprime son inquiétude quant au sort qui attend d’autres personnes arrêtées au Pakistan et remises aux États-Unis. Ces personnes pourraient, selon l’organisation, être elles aussi condamnées à mort ou soumises à d’autres violations de leurs droits.

“ Nous exhortons le gouvernement pakistanais à ne remettre aucun individu aux autorités d’un pays où il risque d’être victime de graves violations de ses droits fondamentaux, et notamment d’être condamné à mort, y compris si cette personne est soupçonnée d’actions “terroristes”. ”

Depuis que le Pakistan a décidé de soutenir la coalition contre le “ terrorisme ” emmenée par les États-Unis, des centaines de personnes ont été arrêtées arbitrairement dans ce pays et remises aux autorités des États-Unis, au mépris de la loi pakistanaise, notamment des dispositions relatives à l’arrestation, à la détention et à l’extradition.

“ Dans la lutte contre le “terrorisme”, la défense des droits humains est souvent reléguée au second plan , a constaté Amnesty International. “ Pourtant, la sécurité ne s’achète pas au prix des droits humains. L’une ne va pas sans les autres. ”

“ Nous prions instamment le gouvernement pakistanais de respecter scrupuleusement ses propres lois, le droit international et les normes internationales, et de ne pas traiter les personnes soupçonnées de “terrorisme” comme si elles n’avaient aucun droit. ”

Contexte
Plusieurs centaines de Pakistanais ont déjà été remis aux États-Unis, au mépris des lois du Pakistan concernant l’extradition et en violation du principe international qui interdit d’extrader une personne vers un pays où celle-ci risque d’être victime d’atteintes à ses droits fondamentaux.

Un rapport d’Amnesty International paru en juin 2002 sous le titre Pakistan: Transfer to US custody without human right safeguards [Pakistan. Des personnes remises aux États-Unis sans garantie pour leurs droits fondamentaux] (index AI : ASA 33/014/2002) recense un certain nombre de cas d’Afghans, de Pakistanais et de personnes originaires du Moyen-Orient arrêtés et remis arbitrairement aux autorités des États-Unis. On y trouve, entre autres, les noms d’Abdul Salam Zaeef, ancien ambassadeur au Pakistan, arrêté et remis aux États-Unis en janvier 2002, de Moazzem Beg, qui jouit de la double nationalité britannique et pakistanaise, interpellé à Islamabad et remis aux États-Unis en février 2002, ou du Palestinien Abu Zubaydah et d’au moins 21 autres personnes arrêtées à Faisalabad et à Lahore en mars 2002.

Depuis lors, plusieurs autres personnes ont été appréhendées et remises aux autorités des États-Unis, en passant outre à la législation pakistanaise sur l’extradition. C’est notamment le cas du Kenyan Sheikh Ahmed Salim, arrêté à Karachi en juillet 2002, du Yéménite Ramzi bin al Shaibah et de plusieurs autres personnes interpellées en septembre 2002.
News Press 13/11/2002 15:16:00


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