LIONEL JOSPIN

Novembre 2002 : La première épouse parle aussi : "C'était bien une taupe"
Octobre 2002 : C'est la faute à Calvin... et aux juifs Trotski et Derrida
Les "amis" le lâchent
Septembre 2002 : Après la défaite, sa deuxième épouse parle
Jospin trotskiste : Lambert parle
Moi, Boris Fraenkel, professeur de trotskisme de Lionel Jospin
Jospin trotskiste, selon Patrick Dierich

Lionel Jospin est né le 12 juillet 1937 à Meudon, dans la banlieue parisienne.
Son père, Robert, est enseigant, militant socialiste pacifiste et conférencier national ; sa famille est une famille protestante rigoriste, des laïques intransigeants particulièrement hostiles aux catholiques. Robert Jospin divorce en 1930 pour épouser la mère de Lionel. Robert Jospin adhère à la SFIO (Section française de l'internationale ouvrière) en 1924. Favorable en 1938 aux accords de Munich il sera nommé, sous Pétain, en mai 1944, conseiller municipal de Meudon, il est donc exclu de la SFIO en 1945. Réintégré quelques années plus tard il devient secrétaire de la fédération socialiste de Seine-et-Marne.
La mère de Lionel Jospin, Mireille Dandieu, née d'un père chaudronnier quincailler, est sage-femme libérale. Catholique converti au protestantisme par son mariage, le curé catholique exigeant la convertion de sa fiancée protestante, le père de Mireille Dandieu donne à sa fille une éducation protestante rigoureuse, l'une de ses filles aura des responsabilités importantes chez les Quakers, particulièrement rigides.
Enfant turbulent et bagarreur Lionel Jospin fait des études agitées. Pour la terminale, en 1954-1955, son père l'inscrit à Paris au Lycée bourgeois Janson-de-Sailly, l'un des meilleurs de France, sinon le meilleur. Son professeur de philosophie est un marxiste convaincu et donc prosélyte (membre du parti communiste jusqu'en 1956) qui donne des cours particuliers d'idéologie, au domicile d'un militant stalinien. Lionel Jospin y assiste, notamment avec son ami Jacques Valier. Après une année d'hypokhâgne Lionel Jospin entre à Sciences-Po (Institut d'Etudes politiques de Paris). Inscrit à l'UNEF (Union nationale des étudiants de France) il manifeste contre la guerre d'Algérie. Vivement intéressé par le parti communiste, qui domine alors toute la gauche française, et "inspire" les intellectuels parisiens, Lionel Jospin serait devenu anti-communiste après l'invasion de la Hongrie et l'écrasement de la révolte nationale de Budapest en 1956 (in Gérard Leclerc et Florence Muracciole, Lionel Jospin, L'héritier rebelle, JC Lattès, Paris 1996, p. 28 - une hagiographie assez soporifique, mais révélatrice de ce que peuvent être, hélas, les jeux politiciens). En 1958 le futur Premier ministre de la Vème République manifeste, avec M. Pierre Mendès-France et M. François Mitterrand, contre le retour au pouvoir du général de Gaulle. En 1961, lors du putsch des généraux favorables à l'Algérie française, il crée, avec son ami Claude Allègre, un comité antifasciste. En novembre 1961, après un premier échec, il est admis à l'ENA (Ecole nationale d'administration) et part faire son service militaire. Nommé sous-lieutenant il devient à Trèves chef de peloton d'instruction dans les blindés.
En juin 1965 Lionel Jospin sort de l'ENA en 23ème position, les grands corps lui sont donc fermés, il opte pour les affaires étrangères. Il entre à la direction économique dans le service de la coopération et de l'aide au développement, ce qui lui permet de voyager partout dans le monde.
En mai 1968, le haut fonctionnaire Lionel Jospin est de tout coeur avec les émeutiers, parmi lesquels son ami Jacques Valier, ce qui va l'amener à quitter le Quai d'Orsay pour devenir, en 1970, professeur associé d'économie et directeur du département "gestion des entreprises et de l'administration" à l'IUT (Institut universitaire de technologie) de Sceaux. Ce poste va lui permettre de se consacrer à la politique. Il épouse sa concubine Elisabeth, qui lui donnera deux enfants, Hugo et Eva.

En 1971, Pierre Joxe (protestant, fils du ministre du général De Gaulle Louis Joxe) le fait adhérer au PS (Parti socialiste), l'héritier de la SFIO, désormais contrôlé par François Mitterrand. Selon certains cette adhésion aurait été une pénétration taupière, celle d'un militant secret du trotskisme. Lionel Jospin aurait été un membre secret de l'OCI (Organisation communiste internationaliste) de Pierre Boussel, dit Pierre Lambert, notamment candidat à l'élection présidentielle de 1988 (Parti des travailleurs (PT), 115 356 voix) infiltré au Parti socialiste.
Ce point de vue est notamment exposé par M. Charles Stobnicer dit Jacques Kirsner, principal collaborateur de M. Pierre Boussel dans les années soixante-dix sous le nom de Charles Berg, qui affirme (Libération, 8 juin 1999) "avec Lionel Jospin, nous avons durant de très longues années milité, partagé les mêmes convictions, révolutionnaires, socialistes et démocratiques".
Ce point de vue est confirmé le 4 juillet 1999 par M. Patrick Dierich, Ingénieur de recherches à l'Observatoire de Meudon, qui fut membre de l'OCI de 1968 à 1987 :"J'ai rencontré Lionel Jospin au cours de l'année 1971, vraisemblablement vers l'automne, sur une période qui a été assez courte. Je venais d'être embauché dans la fonction publique, à l'Observatoire de Paris, j'ai donc été affecté à la cellule des "clandestins", où j'ai rencontré Lionel Jospin, plutôt le "camarade Michel". Il était, lui, à ce moment là, le responsable d'une structure, le "rayon", qui était au-dessus des cellules. Il était responsable d'une quinzaine de militants. On se voyait deux fois par semaine".

Le Premier ministre Lionel Jospin nie, tout d'abord, absolument, avoir été membre de l'OCI, et a fortiori d'avoir été une taupe trotkiste au sein du PS. Selon le Premier ministre on le confond avec son frère, Olivier Jospin, qui fut réellement trotkiste jusqu'en 1988. Mais fut également trotskiste l'ami intime de M. Lionel Jospin, M. Jacques Valier, membre pendant dix ans de la Ligue communiste révolutionnaire dirigée par M. Alain Krivine. Selon ce dernier M. Lionel Jospin fut un sympathisant mais non un militant ou un membre à part entière de l'OCI (Gérard Leclerc et Florence Muracciole, Lionel Jospin, L'héritier rebelle, JC Lattès, Paris 1996, p.47-48).
Mais selon M. Patrick Dierich il ne peut y avoir de confusion avec le frère du Premier ministre "car ils ne se ressemblent pas du tout". M. Olivier Jospin est plus grand de dix centimètres que son frère et surtout a un nez parfaitement repérable (""Camus" de son blaze"). Selon M. Dierich c'est :"Vraisemblablement fin 1979 ou au début des années 80, (qu')il a pensé qu'il valait mieux rejoindre le PS", c'est-à-dire abandonner les trotskistes.

En 1972, remarqué par François Mitterrand, et toujours recommandé par Pierre Joxe, Lionel Jospin devient, à la place de ce dernier, secrétaire national à la formation. Puis en 1974 secrétaire national au tiers monde, à la place de Didier Motchane, un des chefs du CERES avec Jean-Pierre Chevènement, le CERES étant rejeté dans la minorité du PS. En 1975 il fait partie de ceux qui sont admis au "saint des saints", les petits déjeuners de la rue de Bièvre, la maison du premier secrétaire François Mitterrand, en plein Paris, dans le Vème arrondissement. En 1977 il est élu conseiller de Paris dans le XVIIIème arrondissement, une circonscription sans risque que lui donne François Mitterrand. Mais aux législatives de 1978 le PS s'effondre et il est battu. Fidèle interprète de "la pensée Mitterrand" et défenseur acharné de celui-ci face à ses adversaires internes il n'est pas étonnant qu'il soit nommé premier secrétaire du PS après l'élection de Mitterrand à la présidence de la République, en 1981.

Selon certains (notamment Serge Raffy, Secrets de famille, Fayard, Paris 2001) Lionel Jospin, alors premier secrétaire du parti socialiste, rencontre à Washington le 14 avril 1982 les responsables du syndicat américain AFL-CIO afin de les rassurer sur la présence de ministres communistes dans le gouvernement Mauroy. Celui qui a organisé la réunion est un agent de la CIA, Irving Brown, celui qui a fait fonder et financer le syndicat français Force Ouvrière pour lutter contre la CGT communiste financée par la Russie soviétique. Le sieur Irving Brown serait également celui qui aurait constamment entretenu des liens entre les trotkistes, et notamment l'OCI, et FO.

Lionel Jospin, lorsqu'il accepte de jouer l'homme de paille de Mitterrand au PS, ce qui veut dire qu'il ne pourra pas être ministre, ne pensait pas que ce serait pour la durée du septennat ... Et que le favori du Président, Laurent Fabius, pourrait ainsi prendre sur lui quelque avance ... et tisser sa toile au parti ... Ce n'est donc qu'en 1988 qu'il devient ministre dans le gouvernement Rocard, ministre d'Etat, ministre de l'Education nationale. Et il le reste sous le gouvernement Cresson jusqu'en 1992. Pendant ces années il doit faire face à des manifestations étudiantes qui sont téléguidées par les trotskistes et anciens trotskistes, notamment par Julien Dray, fondateur de "SOS racisme", et qui sont encouragées par certains conseillers de François Mitterrand, sinon par lui-même ... Ancien membre de la Ligue communiste révolutionnaire Julien Dray voulait être ministre : Michel Rocard, qui constitue son gouvernement, lui téléphone pour lui dire qu'il sera secrétaire d'Etat à la Jeunesse et aux Sports, il fête l'évènement à "La Tour d'Argent", et le lendemain il n'est pas sur la liste ... On suspecte Lionel Jospin d'y être pour quelque chose ...

En 1986, profitant d'une élection législative partielle en Haute-Garonne et sur le "conseil" du président Mitterrand, Lionel Jospin est "parachuté", se présente et est élu député. Il est réélu en 1988 et élu conseiller général de Cintegabelle (et non pas Sainte Gabelle), qui devient son "fief de la France profonde", malgré une élection de justesse aux régionales le 29 mars 1992, et un échec aux législatives de 1993. Il ne lui reste plus, alors, que Cintegabelle (et non pas Sainte Gabelle) et Sylviane.

Sylviane Agacinski, philosophe socialiste et féministe dogmatique, le rencontre pour la première fois en juillet 1983 lors du mariage de sa soeur avec le comédien Jean-Marc Thibault. Mais c'est en 1989 qu'ils concubinent, Elizabeth le quittant et le concubin de Sylviane, et père de son fils Daniel, "s'éloignant" également.
C'est politiquement sa traversée du désert, son adversaire principal, Laurent Fabius, est premier secrétaire du parti le 14 janvier 1992 ... Lionel Jospin épouse officiellement sa deuxième femme le 30 juin 1994, à la Mairie du XVIIIème arrondissement de Paris, la "fête" ayant lieu à l'Institut du Monde arabe, en présence de François Mitterrand lui-même ...

Henri Emmanuelli est premier secrétaire du parti socialiste lorsqu'à l'effarement général des dirigeants socialistes Lionel Jospin annonce sa candidature à la candidature socialiste pour l'élection présidentielle de 1995, le 4 janvier. Le maximum est fait pour l'écarter, Henri Emmanuelli étant persuadé d'être le meilleur candidat possible, et Laurent Fabius ...
A la présidentielle de 1995 Lionel Jospin arrive en tête au premier tour (23,30%) devant Jacques Chirac (20,84%), alors que pendant des mois le favori des sondages avait été Edouard Balladur (18,58%).

Mais le 21 avril 1997 c'est la divine surprise, sur les conseils de l'ancien conseiller du président Mitterrand, et de sa fille Claude, le président Chirac, élu au second tour de 1995 par 52,64% des voix, et qui dispose à l'Assemblée nationale d'une majorité massive de 484 sièges sur 577 (84%) procède à la dissolution ...
Le résultat des élections législatives, entre une gauche dite "plurielle", c'est-à-dire réaliste, et une droite divisée, est clair : le parti socialiste avec 34,51% des voix obtient 60,66% des sièges, Lionel Jospin est nommé Premier ministre et obtient un vote de confiance de l'Assemblée nationale par 297 contre 252...
Une fois de plus est confirmé le point de vue de M. Guy Mollet, l'ancien leader de la SFIO socialiste dans les années cinquante et soixante, à savoir que la France possède la droite la plus bête du monde.
Donc tous les espoirs seraient permis pour Lionel Jospin ...

Pour la présidentielle de 2002 Lionel Jospin représenterait, selon certains (adversaires ?), la "Nouvelle France", celle des minorités "dynamiques" (protestants, juifs, blacks, beurs, roms, maçons, pacsés, drogués ...), la France "black, beur, blanc, rom".

Hélas, le dimanche 21 avril 2002, M. Lionel Jospin, avec 16,18% des suffrages exprimés, est battu pour la deuxième place à la présidentielle par le candidat de la droite nationale souverainiste, M. Jean-Marie Le Pen (16,86%), et ne peut donc se présenter au deuxième tour.
Il déclare, courageusement, qu'il abandonne la carrière politique. Une décision peut-être aussi "irrémédiable" que celle de Noël Mamère de ne pas se présenter à la présidentielle ...
Les trois candidats trotskistes, Mme Arlette Laguiller de Lutte ouvrière (5,72%), M. Olivier Besancenot de la Ligue communiste révolutionnaire (4,25%), M. Daniel Gluckstein du Parti des travailleurs (ancien parti de M. Jospin)(0,47%), totalisent 10,44% des suffrages exprimés ; et M. Jean-Pierre Chevènement (5,33%), socialiste national souverainiste, ainsi que Mme Christiane Taubira (2,32%), radicale de la gauche maçonnique, 7,65% des suffrages exprimés, les abstentions étant de plus de 28%. Au total les candidats dit de gauche, avec M. Robert Hue du parti communiste, qui n'obtient que 3,37% des suffrages exprimés, totalisent donc 40,57% des voix exprimées.

Gérard Leclerc et Florence Muracciole, Lionel Jospin, L'héritier rebelle, JC Lattès, Paris 1996
Philippe Campinchi, Les Lambertistes, un courant trotskiste français, Balland, Paris 2000
Gérard Leclerc et Florence Muracciole, Jospin, l'énigme du conquérant, JC Lattès, Paris 2001
Claude Askolovitch, Lionel, Grasset, Paris 2001
Serge Raffy, Jospin, Secrets de famille, Fayard, Paris 2001
Christophe Nock, Les Trotskistes, Fayard, Paris 2002
Lionel Jospin, Alain Duhamel, Le temps de répondre, Stock, Paris 2002

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Campagne et défaite de Lionel Jospin, racontées par son épouse Hervé Gattegno et Anne-Line Roccati, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 26.09.02, LE MONDE | 25.09.02 | 12h44, MIS A JOUR LE 25.09.02 | 13h58

Le silence de Lionel Jospin n'est pas rompu, mais sa femme prend la parole. Ou plutôt, elle écrit. Dans un livre à paraître vendredi 27 septembre (2002), la philosophe Sylviane Agacinski, épouse de l'ancien premier ministre et candidat défait à l'élection présidentielle, raconte "sa" campagne telle qu'elle l'a vécue : intensément et douloureusement. Chronique intime d'une course au pouvoir qui s'acheva en déroute, ce Journal interrompu, 24 janvier - 25 mai 2002 (Seuil) ne dévoile que partiellement les coulisses de la campagne de M. Jospin. Elle retrace les réflexions, réactions et émotions, écrites jour après jour dans le secret – le candidat lui-même l'ignorait, assure-t-elle –, que lui a inspirées la découverte du combat politique.

Auteur d'essais philosophiques (Le Passeur de temps, La Politique des sexes), militante féministe, Mme Agacinski relate aussi l'engagement au côté de son époux, qui semble avoir relevé, pour elle, du devoir autant que du défi. "Tout le monde (sauf Lionel, il est vrai) me le demande", écrit-elle. Elle l'assume, admet y avoir ressenti quelque plaisir, tout en ressentant "l'impression qu'on fait campagne chacun de son côté", avec cette remarque, notée le 13 mars : "Je ne comprends pas pourquoi on le fait courir de tous côtés. Il n'a plus le temps de prendre du recul ni de réfléchir un peu seul."

Durant la campagne, elle s'était rendue le 15 janvier sur le plateau d'"Arrêt sur images", sur France 5, avant d'officialiser, au mois de mars, son rôle dans le plan de communication du candidat socialiste : interview sur TFI le 20 mars, entretien au Parisien le 29, au Nouvel Observateur le 4 avril, à Elle le 8, à Gala le 11, reportage photo dans Paris-Match le 18... Elle apparut aussi dans de nombreuses manifestations publiques – pendant la Journée des femmes et, en famille, lors du meeting de Marseille. Elle-même tint un meeting à Clermont-Ferrand, le 15 avril, où elle jugeait légitime la curiosité des citoyens à l'égard de "l'épouse d'un homme qui aspire à être président de la République" . Elle prenait ainsi, à son corps défendant, une dimension politique. Dans le même temps, Bernadette Chirac ne revendiquait-elle pas, ouvertement, un rôle de premier plan dans cette bataille ? Son livre d'entretiens, Conversations (Plon), en constituait, dès l'automne 2001, un temps fort, consacrant l'irruption du privé dans la course à l'Elysée.

Après le retrait de la vie publique de Lionel Jospin au soir du 21 avril et le long silence qui s'est ensuivi, le livre de son épouse sonne aujourd'hui comme un écho intime, presque familial, à tous les livres consacrés à la défaite de la gauche, du PS et de son candidat.

En respectant le choix de M. Jospin, s'interdisant de citer ses mots, Mme Agacinski offre – avec l'accord de l'ancien premier ministre – une sorte de portrait de l'absent, acteur omniprésent du "drame" intime et public qu'elle a vécu, dont elle justifie le "retrait" et loue la "sérénité" , même après la défaite. La parution de son journal s'est organisée dans la plus grande confidentialité, avec l'historien Maurice Olender, éditeur et ami du couple Jospin, qui enseigne, comme elle, à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Celui-ci avait été l'éditeur du livre d'Olivier Schrameck, qui, déjà, lançait la campagne en comblant l'absence du candidat. Un an après, le journal de Sylviane Agacinski semble, à son tour, atténuer le turbulent silence de son époux.
Hervé Gattegno et Anne-Line Roccati, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 26.09.02, LE MONDE | 25.09.02 | 12h44, MIS A JOUR LE 25.09.02 | 13h58

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Jospin : La faute à Calvin, Trotski et Derrida Marc Lambron, Le Point, 04 octobre 2002, pages 36 à 38

Et si les tombeurs de Lionel Jospin ne s'appelaient pas Séguéla, Chevènement ou Mamère? C'est en tout cas le décryptage de l'écrivain Marc Lambron.

Il semble que l'échec de Lionel Jospin au premier tour de l'élection présidentielle reste pour beaucoup une énigme. Ici et là, on préconise l'analyse ou la refondation, mais les examens de conscience prennent pour l'heure l'aspect de l'attaque ad hominem - le livre de Marie-Noëlle Lienemann (1) - ou du plaidoyer pro domo - le journal de Sylviane Agacinski (2). A qui la faute? Une mauvaise campagne? Une communication ratée? Un bilan mal compris? La malveillance des journalistes? L'oubli de la France d'en bas? Lionel Jospin était-il « trop court » ? Pas assez émotionnel? A supposer qu'il faille réduire une défaite structurelle à la performance d'un candidat, sans doute faudrait-il explorer d'autres pistes. Il est indéniable qu'il existe toujours un mystère Jospin, à certains égards plus opaque que le florentinisme mitterrandien, que les Français avaient fini par décrypter. S'il est possible de déchiffrer la vie d'un homme public comme un grimoire auquel il manque des pages, si l'hypothèse peut suppléer à l'inexplicable, alors il est permis de tenter une autre lecture. Et si la défaite de Jospin était l'aboutissement d'une conspiration contre lui-même? Un bal des fantômes intimes? Et si les fauteurs de retraite ne s'appelaient pas Chevènement, Séguéla ou Mamère, mais plutôt Calvin, Trotski et Derrida? Explication.

Il n'est pas besoin d'avoir lu Max Weber pour savoir que le facteur confessionnel influe en profondeur sur l'éthique politique. Lionel Jospin est protestant. On l'a toujours crédité de l'honnêteté intempérante et des principes de vertu que l'on prête aux fidèles de la religion réformée, fussent-ils devenus agnostiques. Ces derniers temps, certains s'étonnent que Lionel Jospin, dans les ultimes semaines de la campagne, n'ait pas dissuadé Mme Taubira de se présenter, ou pas su négocier le retrait de certains petits candidats d'extrême gauche. On se souvient que François Mitterrand - de culture catholique romaine - réussissait à chaque scrutin l'unification papale de toutes les chapelles de la gauche. Pourquoi son héritier n'en a-t-il pas fait autant? Indifférence négligente? Faiblesse de caractère? Voire. Et si Lionel Jospin avait tout simplement appliqué à la chose politique un principe cardinal du protestantisme: le respect de la conscience d'autrui, qui ne répond à aucun ordre temporel, puisque le dialogue du fidèle s'engage directement avec Dieu? Traduction : on n'ira pas solliciter Mme Taubira, son libre arbitre tranchera. A cet égard, le meilleur pamphlet sur la campagne présidentielle du printemps dernier n'a pas été écrit par Mme Lienemann en 2002, mais par Bossuet en 1669. Que l'on relise les pages de 1'« Oraison funèbre d'Henriette de France », où le grand prédicateur, enragé contre la Réforme, vitupère les Eglises protestantes anglaises. « Chacun s'est fait à soi-même un tribunal où il s'est rendu l'arbitre de sa croyance ", gronde Bossuet. Faute d'un tuteur apostolique et romain, il en résulte un « mélange infini de sectes ", « un dégoût secret de tout ce qui a de l'autorité ".

Et si Jospin avait inconsciemment accompli en 2002 ce pour quoi il avait été formé ?

Sans vouloir solliciter à l'excès les parallèles théologiques; il est de fait que la période 1997-2002 - appelons-la le "jospinat" - aura vu comme l'Angleterre de Cromwell un bourgeonnement sans égal de minichapelles, de petites Eglises militantes, floraison très justement qualifiée de « gauche plu- rielle ». Antimondialistes, hérauts à bacchantes du roquefort hexagonal, zélateurs d'Arlette, Verts repeints, communistes retapés, sachems du Monde diplomatique, adeptes de la pensée Inrockuptibles, chacun pérorait, juché sur sa chaise, tels les prédicateurs dominicaux de Hyde Park Corner. Là où François Mitterrand aurait dépêché abbés de cour et petits Talleyrand épiscopaux pour ramener les anabaptistes dans les filets du dogme, Jospin encouragea pendant cinq ans ce patch-work, sans doute autant par tactique politique que par respect intérieur de la règle de libre examen. Ainsi la gauche plurielle, au moment où elle aurait dû se fédérer, continua-t-elle de vivre avec ivresse les cacophonies de sa différence. Le Vatican unifie, la Réforme dissémine. Là encore, le Bossuet de 1669 s'applique à la campagne Jospin 2002 : « Le plaisir de dogmatiser sans être repris ni contraint par aucune autorité ecclésiastique ni séculière était le charme qui possédait les esprits. » Conclusion logique: « L'ardeur de leurs disputes insensées est devenue la plus dangereuse de leurs maladies. » Mais faut-il demander à Calvin d'être pape? C'est alors qu'entre en scène Léon Trotski. On peut avancer sans ambages une hypothèse. Et si Lionel Jospin, trente-cinq ans plus tard, avait inconsciemment accompli en 2002 ce pour quoi il avait été formé à la fin des années 60, à savoir la destruction du parti social-démocrate et la mise en crise de l'Etat bourgeois? Il ne s'agit pas d'imaginer, sauf à passer pour un obsédé des romans d'espionnage, qu'un Premier ministre socialiste remplissait auprès de Jacques Chirac le rôle que la célèbre taupe communiste Anthony Blunt tint auprès de la reine d'Angleterre. Mais est-il si aventureux de penser que les années de formation d'un homme comptent encore quarante ans plus tard? Un logiciel réglé sur un programme révolutionnaire est-il si facilement déprogrammable ? Est-il possible qu'un automate social-démocrate continue, malgré lui, à battre le tambour avec des piles lambertistes ? Que la bombinette autrefois armée dans des officines de fer explose sous le sable tranquille des 35 heures? Maintien des réflexes conditionnés? Seppuku à Matignon? Sur tout cela, Jospin ne s'est jamais vraiment expliqué. Etait-ce si difficile? Après tout, il y a des raisons profondes et honorables, que d'autres ont su exposer, de corriger une analyse politique vieille de trente ans pour se ranger à de nouvelles croyances. Un ancien partisan de la révolution permanente peut devenir un gestionnaire du réformisme. Paris regorge d'anciens maoïstes qui chantent aujourd'hui la gloire du général de Gaulle et l'alléluia social-démocrate. Or Jospin est resté silencieux. Ce silence était-il crainte de l'abjuration publique (de la confession catholique)? Pudeur, fidélité à un parcours, nostalgie d'un avenir rouge que la realpolitik a délavé en rose? On serait curieux de savoir ce que Lionel Jospin aura intimement pensé d'Olivier Besancenot, le néotrotskiste de 2002, le fantôme incarné de son passé, qui a contribué, avec quelques autres « petits candidats », à son échec au premier tour. Retour du refoulé? Jospin a-t-il été politiquement assassiné par la statue du Commandeur rematérialisée en postier juvénile? Le vieux Jedi évadé dans les ors de la République a-t-il été liquidé par un Luke Skywalker de la IVe Internationale? Il n'y a pas de trotskisme réussi sans martyre final: il faut que le piolet de Ramon Mercader s'enfonce dans le crâne du patriarche sacrifié. Au soir du 21 avril, une immolation a eu lieu: peut-être les trois candidats trotskistes, en un mélange d'hommage et de vengeance, ont-ils fait de Jospin un autre Trotski. Quelle main invisible tenait le piolet?

Reste Jacques Derrida. On sait que ce penseur, dès les années 60, a entamé une critique des principes identitaires qui ont structuré la philosophie occidentale. Pour aller vite, Derrida excelle à déceler ou à introduire dans tout texte canonique un virus, un bogue qui le parasite, le ronge, le déconstruit. Il fait jouer la différence contre l'identité, le féminin contre le masculin, le minoritaire contre le majoritaire, la dissémination contre l'unité, l'autre contre le même. Derrida vient ici comme un emblème de la pensée française des années 70, dont le slogan aurait pu se résumer ainsi: « Je ne parle pas d'où je semble parler, mon identité est mobile, plurielle, ondoyante, je suis toujours différent de moi-même. » Cela pouvait s'appeler sujet clivé chez Lacan, mort de l'Homme chez Foucault, schize chez Deleuze. Traduction dans la vulgate politique de l'époque: un refus d'occuper la place symbolique du législateur, du leader, du père.

Ce n'était jamais le candidat qui parlait, mais un autre en lui, un ventriloque, un alien.

Quel rapport avec Lionel Jospin? Le brouillage des identités. Non seulement le candidat de la gauche plurielle parut, pendant les semaines cruciales, être absent de lui-même, flottant, étrangement ailleurs, mais le mode privilégié d'expression politique de cet héritier des années 70 devint la dénégation identitaire. « Ce n'est pas moi qui ai été trotskiste, c'est mon frère ", avait-il plaidé auparavant. « Mon projet n'est pas socialiste ", lança-t-il en début de campagne. Puis, pour excuser ses propos sur l'âge de Jacques Chirac: «Je ne m'y reconnais pas, ce n'est pas moi. » Ce n'était donc jamais le candidat qui parlait, mais un autre en lui, un ventriloque, un alien. Plus encore, il est frappant de constater, toutes choses égales par ailleurs, que Lionel Jospin légiférait comme Derrida fait de la philosophie: en introduisant un virus dans un principe structurant. Continuons de rendre hommage aux poilus de 1914- 1918, certes, mais honorons aussi les mutins de 1917. On ne touche pas au mariage, mais on y greffe le Pacs. On ne remet pas en cause la transmission patrilinéaire du nom, mais on peut aussi choisir de porter le seul nom de sa mère. On ne démembre pas l'unité de la République, mais on esquisse un statut de la Corse qui tend à la compromettre. Et ainsi de suite. On comprend pourquoi un Chevènement finit par prendre le large, épouvanté. A Matignon, Jospin se révéla enfant de la pensée différentialiste des années 70, agissant avec constance tel un M. Jourdain du déconstructionnisme. D'où, sans doute, le sentiment diffus, mal expliqué, qui courait les cafés du Commerce : le gouvernement Jospin était en train de mettre des monuments par terre, dans le même temps où la vox populi lui demandait au contraire de maintenir des acquis et d'inven- ter des repères face aux dérégulations modernes.

Or une campagne présidentielle française ne se gagne pas sur une déconstruction. Elle se joue probablement sur trois tickets que chaque candidat doit pouvoir poinçonner s'il veut l'emporter: le ticket hexagonal, le ticket européen, le ticket mondial. La chose est vérifiable. Giscard avait Chanonat et l'accordéon, la ligne directe avec Helmut Schmidt, le goût :les chasses en Afrique et des symposiums du FMI. Les trois tickets étaient poinçonnés. Mitterrand avait les Charentes et le Morvan, la construction européenne main dans la main avec Helmut Kohl, la tentation de Venise et d'Assouan. Il fut deux fois élu. Chirac a la Corrèze et le cul des vaches, une conviction européenne d'autant plus zélée qu'elle émane d'un converti, l'amour de l'Asie et des sumotoris. Il vient donc d'être réélu. Et Jospin? Cintegabelle, où il ne s'est pas attardé, faisait un peu grelot. Sur l'Europe, on sentait les réticences d'un ancien internationaliste devant ce machin qui, de Robert Schuman à Jacques Delors, excite d'abord les démo-chrétiens mous. Quant au monde, on ne sait trop. Jospin est-il polyglotte? Aime-t-il les Andes ou le Danube? Mystère. Aucun des trois tickets n'était vraiment poinçonné. Ce que l'opinion percevait, en revanche, c'était le basket-ball dans les gymnases de la couronne parisienne, les cellules lambertistes, l'Ena, l'appareil du PS. Des chapelles, toujours des chapelles. « Trop court », commenterait sans doute Mme Lienemann.

Au-delà des apparences, un homme aura, au printemps 2002, rencontré son destin, en pleine harmonie avec ce que son intégrité lui interdisait. Le respect protestant de la conscience de l'autre s'opposait à toute unification vaticanesque de la gauche plurielle. La promesse ancienne de voir dépérir l'Etat bourgeois inhibait le désir d'en occuper soi-même la tête. Le déconstructionnisme hérité des années 70 paralysait tout discours d'incarnation. Jospin était candidat et ne voulait pas être président. Cette défaite était une fidélité à soi. Cette élection ratée fut un acte réussi.
1. "Ma part d'inventaire" de Nöel Lienemann, (Ramsay).
2." Journal interrompu: 24 janvier- 25 mai 2002 ". de Sylviane Agacinski (Seuil).
Marc Lambron, Le Point, 04 octobre 2002, pages 36 à 38

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Ces socialistes qui « lâchent » Jospin Frédéric Gerschel, Le Parisien, mercredi 30 octobre 2002, page 4

ILS L'ONT TANT AIMÉ, adulé, encensé… Mais c'était lorsque tout allait bien. Six mois après la lourde défaite électorale, les ministres et lieutenants politiques de Lionel Jospin n'ont pas de mots assez durs pour critiquer le vaincu. « Il y a un côté lâchage général qui commence à devenir indécent », reconnaît un dirigeant PS. Dernier à régler ses comptes : Bernard Kouchner. Dans un livre à paraître le 11 novembre (« Le premier qui dit la vérité », Ed. Robert Laffont), l'ancien ministre délégué à la Santé affirme ne pas avoir été « très heureux » au sein du gouvernement. Sa popularité, dit-il, irritait Jospin : « En Conseil des ministres, j'intervenais parfois sur des sujets que je connais par coeur, l'Afghanistan, Massoud, les femmes victimes de l'intégrisme, les Balkans, l'Afrique… Jospin détestait ça. Il ne m'a jamais trouvé légitime. » Dans le même registre, Jean Glavany, le directeur de la campagne, a lui aussi pris ses distances. « Je n'ai pas retrouvé le Lionel que j'aime, au sens presque sportif du terme, lâchant ses coups et conquérant », écrit l'ancien ministre de l'Agriculture dans un numéro de la « Revue socialiste ».

« On n'osait rien dire »

Plus explicite encore, le député de Paris Jean-Christophe Cambadélis (notedt, ancien trotskiste lambertiste comme Lionel Jospin), pourtant omniprésent au QG de la rue Saint-Martin, estime dans une note à la Fondation Jean-Jaurès que « la campagne menée par Jospin était en tout point inadaptée au contexte politique. La présidentielle ? Il ne s'y intéressait pas, pas vraiment, pas totalement ».

Jospinolâtre du premier cercle, Marylise Lebranchu enfonce le clou. L'ex-ministre de la Justice trouve normal que les jeunes n'aient pas voté Jospin le 21 avril. Et lance carrément : « A 25 ans, Jospin n'aurait pas non plus voté pour lui au premier tour. » En privé, les critiques sont tout aussi acerbes. Pierre Mauroy assure que l'inversion du calendrier voulue par Jospin (NDLR : la présidentielle avant les législatives) était « un péché d'orgueil. Une vraie bêtise ».

Penaud, Claude Bartolone, l'ancien ministre de la Ville, regrette de s'être laissé « vassalisé ». « On n'osait rien dire à Jospin parce qu'on était persuadé qu'il allait gagner. On aurait dû l'ouvrir davantage », admet a posteriori le député de Seine-Saint-Denis. Autre temps, autres déclarations. Il y a moins d'un an, les leaders socialistes s'enthousiasmaient sans la moindre retenue. Jean-Luc Mélenchon : « J'écarquille les yeux devant Jospin car c'est un maître. » Jean Glavany : « C'est un homme intègre, crédible, profondément respecté à travers la France. » Même Marie-Noëlle Lieneman, qui a ouvert les hostilités cet été avec son livre au vitriol (« Jospin était un peu court pour être président »), avait à l'époque un jugement plus nuancé… Pronostiquant la victoire du candidat PS, ne déclarait-elle pas : « Les Français sauront faire la différence entre Chirac, quelqu'un de politiquement inerte, et un véritable homme d'Etat qui se frotte à la réalité : Jospin. »
Frédéric Gerschel, Le Parisien, mercredi 30 octobre 2002, page 4

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