Karl Marx (1818-1883)

Un socialisme dit "scientifique"

Karl Marx affirme dans le Manifeste communiste de 1848 (Manifeste pour la Ligue des communistes, société secrète de propagande révolutionnaire créée pendant l'été 1847) que "L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes de classes", la lutte de la classe dirigeante des oppresseurs et de la classe dirigée des opprimés.
Mais, selon lui, grâce à la révolution prolétarienne la société sans classes, donc sans domination, pourra s'instaurer, définitivement ... (Les croyants sont aujourd'hui beaucoup moins nombreux qu'après la deuxième guerre mondiale, et beaucoup plus discrets. Toutefois certains persistent, tout en étant critiques, notamment Roger Garaudy, Souviens-toi, brève histoire de l'Union soviétique, Le Temps des cerises, Pantin, 1994.)

1. La vie et l’oeuvre

Karl Marx est né à Trèves en 1818. Son père, Hirschel Ha Levi, qui est avocat et qui est issu d’une famille de rabbins et de marchands, s’est converti au protestantisme pour pouvoir exercer sa profession. Sa mère est Henrietta Pressburg Hirshel. Karl Marx est baptisé dans le luthérianisme en 1824.

En 1835 il est envoyé par son père à la Faculté de droit de Bonn mais, s’étant fiancé à la fille d’un conseiller d’Etat prussien contre l’avis de ses parents et celui des parents de la jeune fille, Jenny von Westphalen, il est éloigné à l’Université de Berlin en 1836.

De 1836 à 1841 Karl Marx fait des études de droit, de philosophie et d’histoire. Il fréquente le milieu des jeunes hégéliens de gauche (disciples radicaux du grand philosophe Friedrich Hegel, 1770-1831). En 1841 il est reçu docteur en philosophie (Differenz der demokritischen und epikureischen Natur-philosophie, Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Epicure) mais ne peut entrer dans l’enseignement comme il le souhaiterait à cause de ses opinions politiques. Il devient journaliste puis rédacteur en chef d’un journal démocratique révolutionnaire qui est interdit par le gouvernement prussien.

En 1843, son père étant décédé en 1838, Karl Marx épouse Jenny von Westphalen et quitte en octobre Berlin pour Paris où il fréquente les milieux socialistes. En 1844 il rencontre le fils d’un grand industriel du textile, Friedrich Engels (1820-1895), qui lui accordera son assistance.

En 1844 il publie dans l’unique numéro des Deutsch-französische Jahrbücher (Annales franco-allemandes) deux articles : Zur Judenfrage, La Question juive ( Enzo Traverso, Les Marxistes et la question juive, hitoire d’un débat (1843-1943), La Brèche-PEC, Paris, 1990) et Zur kritik der hegelschen Rechtsphilosophie, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel.

En 1845 il publie avec Engels et contre les hégéliens de gauche, La Sainte famille ou critique de la critique critique, et rédige des manuscrits qui ne seront publés qu’au XXème siècle, Les manuscrits économico-philosophiques, 1844, et L’idéologie allemande, 1845.

Ayant été expulsé du territoire français à la demande de la Prusse Marx séjourne à Bruxelles de 1845 à 1848. En 1847 il publie Misère de la philosophie en réponse à l’ouvrage de Pierre-Joseph Proud’hon, Philosophie de la misère. En 1848 il publie en collaboration avec Engels l’ouvrage de propagande Le Manifeste communiste.

Expulsé de Belgique début 1848 Marx séjourne en France de mars à juin puis se rend à Cologne où il fonde un journal révolutionnaire, qui fait faillite et lui laisse de lourdes dettes.
Expulsé de Rhénanie en 1849, et après un bref séjour à Paris, Marx se rend à Londres où il séjournera jusqu’à sa mort en 1883. Jusqu’en 1860 sa situation matérielle est très précaire mais son ami Engels ayant hérité des entreprises textiles de son père à cette date peut alors lui assurer un revenu régulier, un autre ami, Wilhem Wolff) lui léguant par ailleurs sa fortune.

Pendant la période 1848-1883, qui est considérée par les marxologues comme étant la période de maturité, Karl Marx publie : Die Klassenkämpfe in Frankreich, Les luttes de classes en France (1850), Le 18 brumaire de Louis Bonaparte (1852), Contribution à la critique de l’économie politique (1859), Das Kapital, Kritik der politischen Oekonomie, Le Capital, critique de l’économie politique, livre I (1867), La guerre civile en France (1871), Zur Kritik des sozialdemokratischen Parteiprogramms, Critique du programme de Gotha (1875).

Après la mort de Marx, Engels publie les livres II et III du Capital en 1885 et 1894 et Kautsky les théories sur la plus-value en 1905-1910 sous le titre français Histoire des Doctrines économiques. Les oeuvres de jeunesse de Marx seront publiées en 1932 et les Principes de la critique de l’économie politique en 1939-1941.

2. La philosophie du droit de Karl Marx : par la lutte des classes vers l’association dans la Société sans classes

2.1. La lutte des classes

Selon Marx la cause fondamentale de l'évolution historique est économique.

L'Histoire humaine est le résultat de rapports sociaux qui s'imposent à la volonté des hommes. Ces rapports sociaux expriment la contradiction existant entre les forces (moyens) économiques de production, c'est à dire les hommes et leurs outils, et les rapports de production ou leur expression juridique, c'est à dire le système juridique de propriété.

Les rapports sociaux sont variables selon les modes de production. Et la contradiction, qui est aliénation, produit la lutte des classes.

2.1.1. Les modes de production

Marx distingue les étapes de l'histoire humaine d'après les régimes économiques et détermine ainsi quatre modes de production :

1°- le mode de production asiatique (Karl Marx, Contribution à la Critique de l'économie politique, 1859, Ed. Sociales, Paris, 1972 , p.3.), qui se caractérise par la subordination de tous les travailleurs à l'Etat, c'est à dire à une classe bureaucratique, comme la classe des mandarins en Chine;

2°- le mode de production antique, qui se caractérise par l'esclave, c'est à dire par la subordination de l'esclave à l'homme libre, comme dans l'Empire romain;

3°- le mode de production féodal, qui se caractérise par le servage, c'est à dire par la subordination du serf au noble, propriétaire de la terre, comme au moyen-âge en Occident;

4°- le mode de production bourgeois, qui se caractérise par le salariat, c'est à dire par la subordination du salarié au bourgeois, propriétaire des moyens de production dans les pays capitalistes.

Quel que soit le mode de production deux classes sociales s'opposent, à cause de l'aliénation des rapports sociaux.

2.1.2. L'aliénation

L'aliénation économique - qui est l'infrastructure de la société - est la source de toutes les autres aliénations : sociale, politique, religieuse et philosophique - qui constituent la superstructure.

L’infrastructure

La nature de l'Homme est de construire le monde, et donc de se construire lui-même, par le travail productif, et non par la spéculation sur le travail de l'Autre. En conséquence l'Homme doit produire et être maître de son produit.

Dans la société capitaliste le prolétaire et le capitaliste sont aliénés : le prolétaire, le salarié non-propriétaire de moyens de production, est aliéné car pour lui le travail n'est qu'un moyen de subsistance et non un moyen d'épanouissement ; le capitaliste est lui-même aliéné car il ne produit pas et le travail des salariés prolétaires n'est pour lui qu'une source de profits.

La superstructure

L'aliénation économique conduit à l'aliénation sociale, c'est à dire à l'antagonisme de la classe des prolétaires et de la classe des capitalistes, alors que la Société devrait être harmonieusement unie.

L'aliénation sociale conduit à l'aliénation politique car pour conserver sa position économiquement et socialement dominante la classe des capitalistes doit contrôler l'Etat, c'est à dire l'administration et le droit positif.

L'aliénation politique conduit à l'aliénation religieuse ( Ludwig Feuerbach, Das Wesen des Christentums, 1841, L'Essence du christianisme, La Découverte, Paris, 1982. Sigmund Freud, Die Zukunft einer Illusion, 1927, L'avenir d'une illusion, PUF, Paris, 1971.) et philosophique car la classe dirigeante des capitalistes doit légitimer son pouvoir en utilisant Dieu et/ou la Nature, en fondant son droit positif sur le droit divin et/ou naturel.

Quel que soit le mode de production économique, une classe dirigeante exploite la classe des dirigés. Selon Marx cette situation d'oppression de l'Homme par l'Homme ne sera pas éternelle. Un jour la Société sera sans classes.

2.2. La Société sans classes

La révolution prolétarienne permettra la dictature du prolétariat, qui aboutira au dépérissement de l'Etat et du droit, c'est à dire à l'instauration d'une société sans classes sociales, d'une libre association de personnes libres.

2.2.1. La révolution prolétarienne

Le développement logique du système capitaliste conduit à la concentration du capital et à la paupérisation des salariés, donc conduit à sa mort.

Concentration et paupérisation

Pour accroître ses forces de production, soumises à la concurrence internationale, la bourgeoisie doit procéder à des concentrations d'entreprises. Cela a pour effet de faire tomber dans le prolétariat l'échelon inférieur des classes moyennes, les petits paysans, les artisans, les petits commerçants, les petits industriels.
Cela a également pour effet de maintenir les salaires au minimum alors que les profits des propriétaires capitalistes sont maximalisés, d'où une paupérisation du prolétariat.

Conséquences

Devant cet état de fait les salariés prendront conscience de leur intérêt commun, leur intérêt de classe opprimée, et lutterons contre un système qui, en définitive, s'effondrera de lui-même, les capitalistes n'étant plus qu'une infime minorité face aux salariés prolétaires.

2.2..2. La domination du prolétariat

Par la nationalisation de l'infrastructure et ses conséquences sur la superstructure la domination du prolétariat aboutit, selon Marx, au dépérissement de l'Etat et du droit.

La nationalisation de l'infrastructure

Le prolétariat ayant pris le pouvoir politique utilisera l'administration et le droit positif pour nationaliser les instruments de production et augmenter la quantité des forces productives.
Le prolétariat utilisera sa domination de classe pour détruire le mode bourgeois de production, en substituant l'appropriation collective à l'appropriation privée des moyens de production.

Conséquences sur la superstructure

En détruisant le mode bourgeois de production c'est l'aliénation économique qui est détruite.
L'aliénation économique étant détruite toutes les autres aliénations sont détruites.

Le dépérissement de l'Etat et du droit

Toutes les aliénations étant détruites les classes sociales disparaissent.
Les classes sociales disparaissant l'Etat et le droit disparaissent, puisque l'Etat est l'appareil oppressif d'une classe sur une autre classe utilisant le droit comme moyen de contrainte.
La dictature du prolétariat aboutit donc, selon Marx, à la suppression de l'exploitation de l'Homme par l'Homme et à la constitution d'une libre association de personnes libres.

(Pour un premier bilan après l'effondrement de l'Urss au début des années 1990 : Stéphane Courtois et autres, Le livre noir du communisme, crimes, terreur, répression, Robert Laffont, Paris 1997; et sur les méthodes notamment utilisées pour construire "l'homme nouveau" : Grigore Dumitrescu, L'Holocauste des âmes, Munich 1978, Librairie roumaine, Paris 1997.)

2.2.3. La libre association des personnes libres

L'Etat et son droit oppressif sont remplacés par une libre association "où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous".

Cette libre association n'est pas de nature anarchique. Une autorité publique subsiste, qui est aux mains des communistes, ceux qui savent dans quel sens va l'Histoire et qui sont résolus à accélérer sa marche vers la construction d'un "homme nouveau", l'Homme communiste, l'Homme enfin libre.

Selon Marx cette libre association, en permettant à l'Homme de se réaliser pleinement, ne peut aboutir qu'à la prospérité matérielle et à l'harmonie sociale, par le triomphe d'une morale altruiste librement assumée ...

Et, selon lui, cette libre association sera celle des Hommes du Monde entier, elle sera internationale.

3. Le marxisme d'Etat

Contrairement aux prévisions de Marx, qui pensait que la révolution socialiste éclaterait dans les pays capitalistes développés comme l'Allemagne ou l'Angleterre, le socialisme ne s'est implanté que dans des pays moins développés ou sous-développés, comme la Russie de 1917 ou la Chine de 1949, la Yougoslavie, l'Albanie, la Corée du Nord, le Vietnam, Cuba, ... à moins qu'il n'ait été imposé par la force des armes comme en Europe de l'Est après 1945.

Dans ces Etats le marxisme est devenu une idéologie d'Etat sous la forme officielle classique de marxisme-léninisme, ou avec des variantes comme le stalinisme ou les pensées Maozedong, Kim Il Sung, Enver Hodja.

L'idéologie d'Etat est utilisée pour imposer de nouvelles structures économiques et sociales, centralisées et interventionnistes, ayant pour objectif le développement national et, si possible, l'expansionnisme impérial (URSS, Vietnam....), selon le schéma fonctionnel indo-européen (souveraineté politico-idéologique, forces armées, forces de production) dans lequel l'économique est subordonné au politique qui est, au moins théoriquement, subordonné à l'idéologique.

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(Pour certains (Wim Beuken et autres, Concilium n° 245, Le Messianisme dans l'histoire, Beauchesne, Paris, 1993) le marxisme est bien un messianisme, le messie étant le prolétariat et l'objectif le bonheur de tous sur la terre, et non pas post mortem et pour l'éternité.
Comme l’on sait le marxisme a enthousiasmé la diaspora juive d’Europe de l’Est. Lénine lui-même a une mère juive, issue d’une famille bourgeoise, convertie à la religion orthodoxe (Dimitri Volkogonov, Le Vrai Lénine, Robert Laffont, Paris, 1995).

"Marx, comme on sait, est juif ou du moins est d'origine juive, puisqu'il a été converti par son père à l'âge de six ans au protestantisme. Son grand-père paternel, Marx-Levy, avait été rabbin à Trèves jusqu'à sa mort en 1789 ; son oncle paternel (Samuel, NDA) avait été grand rabbin du département de la Sarre et membre du grand Sanhedrin ; sa grand-mère paternelle descendait d'une lignée de rabbins célèbres depuis le XVIème siècle, tels que Jehuda ben Eliezer Halevy Minz (mort vers 1508), Meir Katzellenbogen, directeur de la Yechiva de Padoue (mort en 1591), Josua Heschel Lvov (1693-1771) ; sa mère, de son côté, était elle-même issue d'une famille de rabbins hollandais" in Francis Kaplan, Marx antisémite ? Imago/Berg International, Paris, 1990, p. 50. "...Herschel, le père (de Marx, NDA), devint au contraire avocat et se maria avec Henriette Presborck, descendante d'une famille de rabbins hollandais. Avocat, homme cultivé et ouvert aux idées du rationalisme des Lumières, il se convertit au protestantisme vers la fin de 1816 ou au début de 1817, changeant son prénom juif, Herschel, en Heinrich. Cette conversion fut imposée par la nécessité : c'était la condition indispensable pour exercer la profession d'avocat après l'introduction des lois qui interdisaient aux Juifs l'accès aux fonctions publiques. ..." in Enzo Traverso, Les Marxistes et la Question juive, Préface de Pierre Vidal-Naquet, 316p., La Brèche, Paris, 1990, p.255 note 9.)

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Eugène Pottier (paroles, français, 1816-1887) et Pierre Degeyter (musique, belge, 1848-1932) : L'Internationale (juin 1871)