Bernard Lugan

Historien freelance, contesté par certains historiens mandarins, idéologiquement corrects.
Auteur d'une vingtaine d'ouvrages, dont Afrique, bilan de la décolonisation, Perrin, Paris, 1991 ; Histoire du Maroc, des origines à nos jours, Criterion, Paris, 1992 ; Histoire de la Louisiane française (1682-1804), Perrin, Paris, 1994 ; La guerre des Boers (1899-1902), Perrin, Paris, 1998 ; RWANDA - Le Genocide, L'Eglise et La Democratie, Le Rocher, Monaco/Paris, 2004 ;

La guerre des Boers

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LES CAMPS DE RECONCENTRATION

Au mois de septembre 1901, 58 555 civils, très majoritairement des femmes et des enfants, étaient détenus dans les camps du Transvaal; au mois d'octobre, ils étaient 45 301 dans ceux de l'État libre d'Orange et, au mois d'avril 1902, entre 24 000 et 25 000 dans ceux du Natal.

Au total, 58 camps furent ouverts, les premiers d'entre eux étant ceux de Springfontein (février 1900), Mafeking Guillet 1900), Bloemfontein et Pietermaritzburg (août 1900), Kroonstad, Potchefstroom et Vereeniging (septembre 1900).

Les conditions de détention furent très pénibles, compte tenu du nombre élevé d'enfants, de vieillards et de femmes en couches qui composaient la population de ces camps. Certains étaient constitués par des baraques, d'autres par des tentes. À Johannesburg, les déportés étaient logés dans des écuries.

L'entassement et la surpopulation étaient extrêmes. Dans le camp d'Irene, au Transvaal, vingt personnes étaient forcées de s'entasser dans des tentes prévues pour cinq. Dans le camp de Bloemfontein, les déportés devaient dormir à même le sol, sans matelas et même sans paillasse. Les conditions d'hygiène étaient déplorables. Dysenterie, furonculose, pneumonie, bronchite, rougeole et coqueluche fauchaient les enfants par centaines.

Exposés au froid et à la pluie, peu vêtus, les enfants payèrent en effet un lourd tribut. Dans le camp de Bethulie, 1 714 des 4800 déportés moururent et parmi les morts, la proportion des enfants atteignit plus de 80 %.

Certains camps, comme ceux de Kimberley ou de Port Elizabeth, étaient entourés de clôtures de barbelés de trois mètres de haut. Parfois, comme à Nylstroom, les déportés étaient gardés par des Noirs afin de les humilier encore davantage. Des cas de viols furent signalés. Ces camps disposaient de cellules d'isolement où les femmes «récalcitrantes » étaient enfermées seules et sans nourriture durant plusieurs jours.
La guerre des Boers, pp. 207-208

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Les Britanniques créèrent de nombreux camps pour les Noirs, dans lesquels moururent plusieurs dizaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants.

Les camps de reconcentration pour Noirs furent « le secret le mieux gardé de la guerre », selon Kessler. Leur création reposait sur la même stratégie militaire que les camps pour Blancs, à savoir « nettoyer» le Veld de tous les éléments hostiles à l'armée britannique.

En quoi les Noirs pouvaient-ils représenter un danger pour les troupes de Kitchener et quels étaient les buts des Anglais? Leur attitude répondit à trois nécessités:

1. Empêcher les nombreux Noirs loyaux à leurs maîtres boers de cacher le bétail ou de renseigner les kommandos. 2. Éviter que des éleveurs qui auraient pu ravitailler les kommandos demeurent dans le Veld.

3. Rassembler des travailleurs pour les mines en les installant dans des camps à proximité des lieux d'extraction: À la fin du mois de mai 1902, les Britanniques avaient interné 119 700 Noirs du Transvaal et de l'État libre d'Orange, ce qui, rapporté à leur population totale de 1899, soit, comme nous l'avons vu plus haut, environ 800 000 personnes, représente un pourcentage particulièrement élevé.
De tels chiffres montrent que les Noirs qui vivaient dans les deux Républiques boers demeurèrent très majoritairement loyaux aux Boers.

Les autorités militaires britanniques purent établir que 115 700 Noirs furent internés dans 66 camps, dont 60 000 Noirs de l'État libre et 56 000 de la ZAR. 14 154 de ces déportés moururent dans ces camps, dont 81 % d'enfants. Ces chiffres sont cependant considérés comme bas par les chercheurs qui évaluent le nombre réel de camps pour Noirs au moins à 80 et les pertes à un chiffre qui a pu atteindre 20 000.

En créant ces camps, les Britanniques avaient deux buts.

Tout d'abord, ils désiraient vider les deux Républiques boers de toute population afin d'y créer un désert humain hostile aux kommandos. Les fermes boers détruites et brûlées, il était, en effet, nécessaire d'en déporter les travailleurs noirs afin que ceux-ci ne continuent pas à ravitailler ou à renseigner leurs maîtres qui servaient dans les kommandos.
La politique de la « terre brûlée» fut donc poussée jusqu'au terme de sa logique.

En second lieu et comme nous l'avons dit, les Anglais avaient besoin de concentrer la main-d'œuvre noire afin de pouvoir éventuellement l'utiliser à la place des Blancs, notamment dans le secteur des mines et des voies de chemin de fer où l'Imperial Military Railway était une grosse « consommatrice» d'hommes.
Ibidem, pp. 211-212

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CONCLUSION

Les Boers étaient entrés en guerre pour sauver leur indépendance politique et leur identité culturelle. En 1902, quand ils sortirent du conflit, ils avaient non seulement perdu leur liberté, mais encore, bien plus grave pour l'avenir, l'âme de leur peuple était irrémédiablement atteinte.

Son identité rurale avait été en effet réduite en cendres par la politique de la «terre brûlée». Presque tout le maillage rural qui constituait l'ossature, la colonne vertébrale des Républiques avait été rayé de la carte dans l'incendie de 25 à 35 000 fermes et dans la dispersion du cheptel.

Déracinés, des milliers de Boers allaient partir pour les centres miniers et industriels du Rand. Le mouvement fut encore accentué par la terrible sécheresse des années 1903­1906. Plus rien ne serait donc comme avant la guerre car, totalement dépaysés, désemparés et ayant perdu leurs points de repère, ces ruraux devenus citadins allaient constituer un prolétariat blanc extrêmement combatif.

Ils exigeront bientôt qu'une barrière de l'emploi soit instaurée entre eux et les Noirs. Ce sera ce prolétariat qui permettra 46 ans plus tard, en 1948, la victoire électorale du Parti national, le parti de la revanche. C'est lui qui dictera les lois raciales qui constitueront plus tard l'édifice juridique de l'apartheid.

Humainement, les pertes dues à la guerre étaient terribles et une génération de femmes et d'enfants boers avait été rayée de la carte. Jamais la nation boer ne s'est véritablement remise de cette saignée.

Tous les événements ultérieurs qui conduiront à la seconde mort du peuple boer en 1994 avec sa disparition politique dans la grande Afrique du Sud dominée par les Noirs découlent de cet inutile conflit qui eût pu être évité.
Ibidem, pp. 321-322

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A propos de la liberté d'expression en France : l'affaire Lugan

L'information contestée
Le droit de réponse

Des africanistes dénoncent la promotion d'un historien de Lyon-III proche de l'extrême droite *

La rentrée à Lyon-III risque de démarrer comme elle s'était terminée, à savoir sur fond de polémique entre le président de l'université, Gilles Guyot, et une partie des professeurs. Une pétition, signée par la très grande majorité des africanistes français, vient d'être adressée à M. Guyot et au ministère de l'éducation nationale, pour protester contre la promotion, en juin, de l'historien Bernard Lugan, 55 ans, comme maître de conférence hors classe par le conseil d'administration de l'université. " Cette distinction, qui vise habituellement à reconnaître l'apport scientifique exceptionnel d'un chercheur ou les services rendus à l'université, est susceptible de jeter le discrédit sur l'ensemble des études africanistes en France", estiment les signataires.

Ancien de l'Action française, se définissant lui-même comme un monarchiste, Bernard Lugan est connu au sein de l'université pour avoir fait chanter à ses étudiants de première année, lors de plusieurs mardis gras, "Quand Jésus-Christ créa la coloniale", déguisé en lancier du Bengale, dans une tenue héritée de son grand-oncle. Directeur de la revue L'Afrique réelle, il est l'auteur d'ouvrages très controversés sur l'Afrique du Sud, le Maroc et l'Afrique des grands lacs. Des travaux, estiment les africanistes, qui ne peuvent "être considérés comme scientifiques par la plus grande partie de la communauté universitaire", mais qui ont, en revanche, servi de support à la diffusion de "thèses défendant l'apartheid en Afrique du Sud, les fondements racialistes de l'histoire africaine, et faisant l'apologie de la colonisation".

DÉFENSEUR DE LA COLONISATION
Considéré comme un "expert" par la presse d'extrême droite, il a également réussi à s'imposer au sein du grand public. En 1992, Paris Match avait accordé un entretien au "Pr Bernard Lugan". A la question "La race noire est-elle moins douée que d'autres pour s'adapter à la civilisation moderne ?", il répondait que "l'Afrique noire a toujours été un continent récepteur et non concepteur". "L'Afrique noire précoloniale ignorait l'écriture, l'usage de la roue, de la poulie ou de la traction animale, disait-il. Partout dans le monde, sauf en Afrique noire, l'homme chercha et réussit à agir sur la nature." M. Lugan aime se présenter comme un esprit "réaliste". Dans les colonnes de Présent, National Hebdo ou Action française hebdo, il dénonce régulièrement "la mainmise du tiers-mondisme sur les études africaines", il défend la colonisation. Il accuse les Africains d'"incapacité à concevoir l'innovation" et d'"immobilisme", il réclame la création d'un Etat blanc d'Afrique du Sud, clé de "la survie de l'identité blanche", "où seuls les Blancs participeraient à la vie politique", "dans lequel les Noirs qui viendraient travailler ne seraient que des ressortissants étrangers", "où les Blancs seraient les seuls maîtres".
En juin, M. Guyot avait justifié sa promotion comme la reconnaissance de " l'un des meilleurs spécialistes de l'Afrique". "Il n'est pas d'extrême droite, il a à son actif quinze ouvrages publiés, soixante-deux publications et enseigne aux hautes études militaires", avait-il plaidé. Pour les pétitionnaires, cette distinction est une manière de compenser sa non-reconnaissance par la communauté scientifique. M. Lugan le reconnaît : depuis vingt ans, malgré son doctorat d'Etat, obtenu à Aix-Marseille-II en 1983, il n'a jamais réussi à obtenir du Conseil national des universités, avec qui il est en procès, son accession au rang de professeur. "En France, la compétence n'est pas reconnue, il faut être pédé, franc-maçon, ou syndicaliste de gauche pour progresser", n'hésite-il pas à commenter.
*Sophie Landrin, lemonde.fr | 06.10.01 | 16h04

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Une lettre de Bernard Lugan *

A la suite de notre article intitulé "Des africanistes dénoncent la promotion d'un historien de Lyon-III proche de l'extrême droite" (Le Monde daté 7-8 octobre), nous avons reçu de Bernard Lugan la mise au point suivante :

1. Je n'ai jamais défendu l'apartheid. J'ai en revanche toujours dit que les colons hollandais avaient l'antériorité de la présence sur environ un quart du pays et que la création d'une province ou d'un Etat national sur un espace réduit de l'ancienne Afrique du Sud était le seul moyen d'éviter à la tribu afrikaner le sort peu enviable qui est aujourd'hui celui des Blancs du Zimbabwe.

2. Je n'ai jamais défendu les "fondements racialistes de l'histoire africaine", ce qui ne veut rien dire mais, pour avoir sillonné le continent dans tous les sens, je persiste à penser que le fait ethnique est la grande réalité de l'Afrique noire. L'actualité me donne d'ailleurs quotidiennement raison.

Je ne fais pas "l'apologie de la colonisation", même si je persiste à dire qu'elle fut pour les Africains une brève parenthèse de paix. Sur la colonisation, ma pensée a évolué depuis mes premières publications car je ne suis pas un dogmatique. J'ai expliqué cette évolution dans un de mes livres, hélas épuisé, intitulé De la colonisation philanthropique à la recolonisation humanitaire (Bartillat). J'y défends la thèse selon laquelle les peuples moteurs de l'histoire africaine ont été les victimes de la colonisation qui a cassé les empires précoloniaux, tandis que les peuples qui leur étaient soumis ont au contraire bénéficié de la présence coloniale qui les a délivrés de leurs oppresseurs.

Pour illustrer l'aspect "non scientifique" de mes travaux aux yeux des auteurs de la pétition qui me met en cause, votre journaliste cite quelques-unes de mes phrases sorties de leur contexte : "L'Afrique noire a toujours été un continent récepteur et non concepteur..." ; "L'Afrique noire précoloniale ignorait l'écriture, l'usage de la roue, de la poulie ou de la traction animale" ; "Partout dans le monde, sauf en Afrique noire, l'homme chercha et réussit à agir sur la nature", etc.

Je n'ai rien à retirer de ces phrases car, dans l'état actuel des connaissances, et que cela plaise ou non, elles traduisent la stricte réalité historique. Je ne suis d'ailleurs pas le premier à le dire et je mets au défi quiconque de démontrer le contraire.

Vous écrivez plus loin que je suis en procès avec le Conseil national des universités (CNU). Cette information est inexacte. J'étais en procès devant le Conseil d'Etat contre le ministère de l'éducation nationale duquel dépend le CNU. J'ai d'ailleurs gagné mon procès et le ministère a été condamné à faire reprendre la procédure de nomination des professeurs de laquelle j'avais été écarté à la suite d'une manœuvre identique à celle qui est aujourd'hui utilisée contre moi et à laquelle votre journal fait un large écho. La France étant un Etat de droit, le ministère a refusé de suivre l'arrêt du Conseil d'Etat.
* lemonde.fr | 15.10.01 | 17h16

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